t r o u b l e s   d e   l ' o r d r e

 

 

 
         

 

 

 

   
Hiver 2005-2006 
Introduction

 

 
         
November nights  
 
 
         
         
         
           

 

 

1
Dans ses Mémoires, le cardinal de Retz fait observer quelque part que les troubles de la Fronde ont commencé par l’agitation d’un corps d’Etat qui était sans doute le plus opposé à des troubles : le Parlement. Les événements de Novembre 2005 en France semblent avoir existé sous un pareil nom parce que l’un des corps les plus représentatifs de l’ordre dominant, l’information, a poursuivi des disputes secondaires. Sans doute, cette information n’est-elle pas opposée par principe aux troubles ; elle y puise depuis trop longtemps ses propres directives morales. Mais la perception et la conscience de la révolte ont tellement baissé dans la hiérarchie des priorités de cette profession devenue une nébuleuse qu’elle inverse aujourd’hui par inadvertance, dans ses priorités, les disputes de particuliers célèbres et les révoltes sociales.

Depuis le déclin de la vague de révolte qui avait contraint l’ennemi d’annuler en catastrophe le spectacle de l’Ouest capitaliste contre l’Est socialiste ou communiste, entre 1988 et 1993, l’information a tellement régressé du rationnel vers l’émotionnel, du fait historique vers le fait divers, de l’international vers le local, du grand vers le petit, et de la perspective vers le point, que d’importantes altérations se sont produites dans les rapports officiels sur les faits, dont télévision, radio, journaux, Internet sont les mares, perpétuellement en mouvement, et qui ont débordé bien au-delà de la cuvette : il n’y a aujourd’hui dans cette pollution incessante plus aucun projet de société, plus aucun contenu de vie, plus aucune forme de réflexion d’ensemble, si bien que des pans mêmes de la gestion sont en péril. La politique, par exemple, s’est vidée de ses buts comme une dent creuse l’a été de sa pulpe, et s’est elle aussi rétractée dans le fait divers, le potin, la caricature. Mais cette sous-politique, semble-t-il, est maintenue au rang d’activité respectable et primordiale, et garde par les complexes médiations de la conservation son rang d’anesthésiant massif, dont personne, du reste, ne semble plus dupe.

Ainsi en France, l’incapacité à substantialiser et à formuler des politiques est devenue telle que les médias ont commencé une campagne présidentielle un an et demi avant l’élection elle-même. La recherche spectaculaire du dignitaire a effacé tout contenu jusqu’à la réaffirmation de la dignité comprise. Il faut rappeler que la France est un pays qui rétrécit chaque jour dans le monde, ce qui ne peut être qu’un bienfait pour le monde, et que le rôle d’un président de la République, ramené récemment de sept à cinq ans, rétrécit chaque jour dans la France. Ce fonctionnaire interchangeable n’agit plus en effet par lui-même, mais au mieux il est réduit à réagir à ce qui se passe ailleurs. L’actuel titulaire du poste, un certain Chirac, est un objet de moquerie et de mépris dans les médias eux-mêmes ; qualifié juste avant sa dernière réélection de « supermenteur », il est vieux, feignant, notoirement corrompu, et n’entretient l’illusion d’un quelconque pouvoir effectif que par la routine de sa charge, plus suffisamment muée en léchage de batte commerciale, en représentation ampoulée pour maintenir la tradition, et dans la direction d’un gouvernement de crapules, d’imbéciles et d’inconscients.

Depuis la deuxième moitié de 2005, l’information, donc, a monté un match entre le sous-chef de ce gouvernement, qu’on appelle un Premier ministre, et l’arriviste type qui est alors ministre de l’Intérieur. Tous deux briguent le rôle de potiche suprême, et l’information va donner à cette ennuyeuse compétition des petits coups de fouet destinés à stimuler. Les troubles publics auxquels l’information va donner une place si démesurée viennent dans le spectacle des élections du fait que le ministre de l’Intérieur est concerné : la mise en avant de ce personnage, pour l’attaquer ou pour valoriser son action, va être le pivot de l’engagement médiatique. Qu’il faille considérer de si loin un enjeu aussi débile montre deux choses : l’ennui et le vide, le désintérêt profond de la gestion de la chose commune, l’absence de débat et l’absence de nouveauté de cette société atteignent des niveaux qui en constituent justement la seule nouveauté ; et, le maquillage du rien fonctionne facilement avec les pauvres. Non, une fois de plus, que ces pauvres vaincus et qui ne savent pas qu’ils ont été vaincus ne voient pas qu’il s’agit d’un maquillage du rien. C’est pire : ils y abondent en prétendant s’amuser en bâillant, ils applaudissent et commentent, comme on leur demande, puisqu’il n’y a rien d’autre. Les pauvres d’aujourd’hui savent bien qu’ils applaudissent du rien, mais ils croient de bon ton d’applaudir du rien. Ce n’est pas là un aveuglement, et ils ne sont pas trompés. C’est plutôt une anesthésie qui a éradiqué jusqu’à l’imagination.

La bavure de Clichy-sous-Bois, fin octobre 2005, pourtant, est l’un des événements de désordre les plus faciles à maîtriser. D’abord, comme l’indique le mot indigne de « bavure » qui s’est maintenant substitué à celui d’assassinat ou de meurtre avec ou sans préméditation aussi facilement qu’un maquillage du rien, c’est parce que ce désordre vient d’abord des défenseurs de l’ordre. Ensuite, l’expérience a permis de confronter de très nombreuses situations similaires, pas seulement en France. Le schéma est rodé : à la « bavure » succède une nuit, peut-être deux ou trois d’émoi de jeunes qui auraient pu être eux-mêmes tués dans la bavure. La police et l’information – gardons ces deux corps distincts pour l’instant – savent contenir, isoler et épuiser ces réactions prévues, qu’on ne peut pas empêcher et qu’on ne veut pas taire, parce qu’elles sont l’expression d’une colère vertueuse, et qui dit vertu dit déjà rentrer dans le droit chemin. Une des techniques d’informateurs pour juguler ces faits est par exemple d’utiliser le mensonge net et sans bavure, dans la lettre, lui, ce qui est très rare pour l’information depuis qu’elle a appris à mentir dans l’intonation et dans le calibrage des faits. Les communiqués consécutifs à la première nuit d’affrontements annoncent généralement que le calme est revenu au moment précis où il est rompu pour la deuxième journée : il s’agit là d’empêcher les renforts d’affluer des communes, cités et régions voisines. Puis, lorsqu’un vrai calme semble se préparer, on convie aux obsèques, et on met en avant la famille de la victime, préalablement briefée. Cette famille demande alors de manifester dans la dignité, ce qui veut dire manifester sans affronter l’ennemi, comme si l’émeute n’était pas une manifestation incomparablement plus digne que ce respect servile de la mort et de la paix sociale. Ensuite, bien entendu, on repère les plus turbulents des trublions de la colère vertueuse, et ils auront affaire à l’uniforme et à la bureaucratie, pendant assez longtemps, soyez tranquilles, bonnes gens.

Contrairement aux trublions les plus turbulents, police et information ont ainsi construit la mémoire de ces bavures en France – on ne parle pas de bavure quand il n’y a pas de morts – dont le nombre oscille probablement entre une et plusieurs dizaines par an, quoiqu’il n’y ait pas de chiffres officiels à ce sujet. Ils savaient donc, en octobre 2005, les arrêter tout net. Mais, le jeu politique de la présidentielle de 2007 semble avoir suffi pour faciliter l’extension du domaine de l’insatisfaction. On assiste ici à l’instrumentalisation de la révolte pour soutenir ou combattre, peu importe, un politicien. Comme il avait été reproché à Mao de le faire en Chine à l’occasion de la « révolution culturelle », c’est pour que deux cliques puissent jouer au pouvoir qu’on laisse des désordres se développer. Mais contrairement à ce qui avait été reproché ou admiré chez le tyran stalinien chinois, il semble que ce risque ait été mesuré et maîtrisé, en France en 2005. Car dès que la révolte a été un peu trop lancinante, l’information n’a même pas cessé d’en parler, elle en a seulement parlé moins. Et ce moins, dans l’information, a suffi pour qu’il y ait du moins sur le terrain. Vues sous cet angle, les « émeutes » de novembre ne sont qu’un petit incendie calculé pour amorcer la présidentielle de 2007 dans l’information. Et si le risque a été plus calculé en France en 2005 qu’en Chine quarante ans plus tôt, c’est parce que c’est l’information contrôlée par le regard oblique et inquiet de l’Etat qui prenait ici ce risque, alors que dans les désordres sanglants de l’Empire du Milieu, c’étaient les organes d’un parti et d’un Etat aveugles.


2
Qu’avons-nous vu, si l’on compte pour négligeables les premiers intéressés, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur ? Peu de choses d’abord par rapport à l’histoire. Est-ce qu’un projet a été formulé ? Non. Est-ce qu’un débat a eu lieu ? Seulement si l’on concède qu’il y a débat lorsqu’il y a affrontement public entre des révoltés sans chefs et l’ordre établi. Mais le texte même du débat est resté l’incendie de voiture, allant parfois lécher quelques autres marchandises. Est-ce que les convulsions actuelles en Amérique latine, le début de l’émeute moderne en Asie et le dérèglement généralisé de l’Afrique se sont trouvés modifiés par l’irruption de Clichy-sous-Bois ? Il faut bien regretter que non. Seul l’Islam militant, le nouveau complice sur le mode de l’opposition du régime en place, s’est un peu servi, en retard et avec le frein à main bien levé. Car si l’Etat américain tente de convaincre ses partenaires de reconstruire une laborieuse et inégale dualité du monde après l’intégration du stalinisme, et si un néo-Islam reformaté tendance 11 Septembre s’est prêté à ce travail de police préventive, il est de son rôle d’aller récupérer les révoltes. Mais celle-là, composée de brûleurs de voiture de moins de vingt ans, dans des banlieues françaises, pourquoi ce néo-Islam en aurait-il voulu ? Même les Américains n’auraient pas intérêt à ce que leur nouvelle opposition laborieuse soit commise ou confondue ou infiltrée par des poignées de gamins qui mettent le feu à des voitures !

L’information mondiale ne s’y est pas trompée. Il s’agissait d’abord d’amalgamer toute révolte à la nouvelle ligne de division décrétée par guerres d’Afghanistan et d’Iraq interposées : d’un côté l’Occident libéral, le monde démocratique, laïc et degauche, de l’autre la théocratie, les barbus et les tchadors, l’autoritarisme populiste si délaissé par les staliniens depuis quinze ans justement, depuis qu’il y a des émeutes modernes en France. Une fois que cette ligne de partage était établie, il était facile d’attribuer les rôles : gentille police tu viens avec les bons, méchants voyous de banlieue, tu vas du côté du néo-Islam. Rendez-vous compte, bonne classe moyenne du Connecticut et de Salt Lake City : le néo-Islam est devenu si fort qu’il met les villes françaises à feu et à sang ! Je vous l’avez dit, moi, gentille information mondiale, que le monde est divisé en deux camps : les bons habitent les deux tours, les mauvais sont des suicidaires qui détruisent jusqu’aux voitures, jusqu’aux commerces, jusqu’aux écoles de leur voisinage !

Il est vrai que dans la langue anglo-saxonne du début du siècle, ce mélange subtil de slogans, de marketing, de jurons et de pragmatisme mâtiné de néophilosophie analytique légèrement aliénée, la France reste le plus charmant décor pour l’amour et pour la révolution. Et donc, nous voici donc en visite de musée : la France – ah, ces Français ! – brûle comme en… comme en… c’était en quelle année déjà ? 68 ou 89 ? 1871 ? Peu importe. Pour faire passer le message d’une révolte significative, on vous l’avait bien dit, la France c’est encore ce qu’il y a de mieux. D’autant que, inoffensive comme elle est, cette révolte-là est idéale pour construire des propagandes, la succursale du président Chirac, cette filiale qui rétrécit, confirme : tout est sous contrôle. L’information mondiale, à la louche que nécessitait sa distance, s’est donc servie avec abondance selon ses besoins du moment. En France, non sans ridicule, les sympathisants de la révolte ont généralement été fiers de cette désinvolture dont ils étaient les dindons ; et ils ont cité à charge de leurs idéologies ces témoins qu’ils accusent d’ordinaire de mentir comme un Chirac en campagne.

En France, où l’on observait de plus près, à la politique, à la religion, on a également ajouté la vieille chosification ethnique, remaniée cependant dans un sens plus actuel, plus yougoslave, plus rwandais, plus américain. Car, depuis que les classes sociales sont dissoutes par la propagande – et on a vu à cet effet que ces classes sociales n’étaient elles-mêmes que de la propagande –, il s’agit maintenant de réorganiser les pauvres en ethnies. Et plus exactement, comme en Amérique, par « communautés », et non pas en « intégrant », comme depuis la décolonisation en France. Les fromages, qu’on appelle des Caucasiens, bientôt, habiteront le centre de Paris ; les nègres, qui porteront le nom d’Afro-Européens, seront plutôt dans les tours pas encore dynamitées de Sarcelles ; Serbes, Croates et Musulmans se partageront Clichy-sous-Bois, dont les polices fromages ou nègres pourront se retirer. Un quota minimum de juifs sera obligatoire partout. Les femmes, les handicapés et les fumeurs aussi auront des quotas, des porte-parole et des jours fériés. Rassurez-vous : dès la présidentielle passée, il y aura des zones tampons partout. Vous l’aurez notamment dans le cul.


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Ce qu’on a vu est donc un spectacle singulier. La scène est au centre : c’est le monde visible, télévisuel, c’est le discours médiatique dans ses couches de son superposées, depuis le subliminal jusqu’au sublime en passant par le quotidien dont on oublie la permanence, dans les oreilles, les yeux, les bouches, les sexes et les porte-monnaie. Cette scène est donc exposée à de nombreux éclairages, parfois contradictoires, mais dont l’habitude et la soumission accréditent la complémentarité. Confondus au centre du dispositif, ce qui est éclairé et ce qui éclaire, puisque les metteurs en scène du monde middleclass semblent aujourd’hui revendiquer comme but d’être eux-mêmes des acteurs. Il y a donc beaucoup de lumière, beaucoup d’agitation, une quantité d’événements et de silhouettes plus grande que ce qu’une simple conscience peut assimiler, mais assez vite derrière cette apparence d’abondance magiquement entretenue apparaît un phénomène économique : la quantité de lumière n’augmente pas ; là, par conséquent, où cette lumière est intensifiée, son territoire doit être réduit.

En effet, le territoire de la lumière médiatique, du spectacle, s’est réduit de manière drastique depuis trente ans, s’est concentré et ne s’étend plus. La France offre une représentation quasi géographique de ce drame secret du monde de la communication infinie qui, en atteignant cette limite, renie son infinité. Paris, la ville Lumière, qui est devenue une agglomération moderne où la recrudescence des sans-abri réinstaure des bidonvilles, absorbe cette concentration d’éclairage, mais seulement jusqu’à son « boulevard périphérique », laissant dans une obscurité de plus en plus complète tout ce qui l’entoure, l’agglomération justement, quatre fois plus peuplée que la ville. La province a imité ce modèle, concentration de lumière sur le centre, privation d’éclairage sur les banlieues. Les modes culturelles montent toujours de l’obscurité de la banlieue à la gloire des villes, où, plus prosaïquement, elles sont transformées en marchandise et reversées sous cette forme de soupe populaire dans les banlieues.

Le coup médiatique de Novembre a consisté à promener de puissants projecteurs sur ces zones qui avaient disparu, progressivement, de la visibilité. Jusqu’en Chine on a donc vu en Novembre des faisceaux de lumière surdimensionnés balayer la noirceur et l’oubli, Clichy-sous-bois et Vaulx-en-Velin. Des silhouettes menaçantes se sont détachées là, et l’on a pu constater comment ces humanoïdes s’éclairaient eux-mêmes : en incendiant des voitures. Sous l’empire, les Romains se demandaient si les femmes ont une âme. De la même manière, on peut aujourd’hui s’interroger : est-ce que ces humanoïdes sont des humains ?

La réponse triviale est plutôt oui, puisqu’ils sont recensés, puisqu’ils paient, puisqu’ils ont même, pour certains, des cartes d’identité, et puisque l’idéologie degauche proclame humain quiconque est susceptible d’avoir des poils dans le calcul. La réponse réfléchie est non, puisque être humain, c’est communiquer. Or, ces petites poignées d’adolescents étaient très en dessous de la communication dans leur effort de paraître, de participer. Il y avait, sans doute, dans ces nuits de novembre de la communication. Mais ceux qui communiquaient n’étaient pas ceux qu’on voyait à l’écran ; ils étaient seulement un stimulus de communication, un prétexte à communication, un instrument de communication. C’est ceux qui imprimaient leur mouvement aux projecteurs qui étaient le plus en droit de se prévaloir de l’activité générique des humains. Il ne faut jamais oublier, en effet, quand on pense à ce conte hallucinant qu’a été cette série d’événements, qu’il nous est conté uniquement par l’information dominante. Les acteurs n’avaient pas de parole, si on dissocie acte et parole. Le film était muet. Et même, la parole qui circulait d’un incendie au suivant, d’une nuit à la prochaine, était et est toujours la parole ennemie : les pyromanes des petites bandes de frimeurs rieurs savaient eux aussi seulement ce qui se passait ailleurs dans le miroir que leur tendait l’information. Jamais, peut-être dans une révolte d’une pareille durée, le discours n’a autant été confisqué à ceux qui étaient présentés dans une subjectivité historique particulière. Si bien que, lorsque nous parlons de ces « émeutiers » – qui n’ont été assez nombreux ensemble qu’une seule nuit pour qu’il s’agisse d’une émeute sur la vingtaine ou trentaine où ils ont joui de ce titre usurpé –, en tant qu’acteurs, nous exagérons fortement. Leur rôle individuel est celui de figurants, et leur rôle collectif est un second rôle. N’oublions pas, comme beaucoup de pauvres ont tendance à le faire trop volontiers, que ce spectacle est écrit et mis en scène par l’ennemi, l’information dominante, pour dissimuler l’ennui de la middleclass se choyant le nombril devant son télémiroir. Les premiers rôles ont été le président, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, quelques journaputes vedettes. Les feux de banlieue, prétexte et argument, n’ont été rien de plus que le chœur dans le théâtre grec.

Voilà donc la conclusion où la critique sociale qui a pour objet la totalité et le positivisme de l’information dominante se rejoignent, la première vient publiquement, la seconde secrètement : il s’agit d’une révolte inoffensive. Le Premier ministre affirmait qu’il n’y avait pas là d’émeutes, nous, qui avons participé à la Bibliothèque des Emeutes, confirmons : les effectifs étaient trop faméliques, les faits négatifs trop ténus, les occasions de rencontre trop pauvres, les possibilités de dépassement trop inexistantes. La capacité au constat analytique, le dépassement du prétexte, la construction d’un discours, la tentative d’unifier les incendiaires épars, sans parler d’une critique de l’information qui aille au-delà de la prise à parti de quelques cameramen impudents, ont fait défaut à un point consternant. L’absence de perspective, la facilité avec laquelle une simple altération du volume de l’information a eu raison de la progression du mouvement montre que l’optimisme des spectateurs, qui voulaient voir là la révolte d’envergure qu’ils sont si peu capables de faire eux-mêmes, était lui aussi entretenu comme élément de la représentation.

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser une quelconque conjuration, ou tromperie des masses orchestrée savamment par quelque comité secret caché entre un ministère et une salle de rédaction. Il s’agit ici de rappeler combien les pauvres sont eux-mêmes divisés quant à la parole ennemie, tendance qui s’est accrue au point de diviser les pauvres entre eux bien plus efficacement que n’importe quel autre dispositif. Car même les plus critiques de l’information dominante lui font d’importantes concessions lorsque ce qu’elle raconte flatte leurs propres espoirs, ou estimations. Ainsi, ceux qui veulent entendre là qu’il y avait une grande révolte entendent qu’il y avait, dans ces nuits de novembre, une grande révolte. Ceux qui veulent y voir une organisation gueuse y verront, sans aucune difficulté, une organisation gueuse ; et ils s’appuieront même sur l’information, montrant facilement qu’elle-même le pensait, le croyait, le craignait. Et tout le monde, à part ce Premier ministre sans intérêt, et nous, dont les intérêts sont si grands, a voulu entendre que la révolte était haute, prometteuse, dangereuse. « Emeute » était bien le moins pour valider ce bel horizon sur lequel il fait bon poser.

Le peu d’importance de cette révolte se vérifie aussi dans les médias. Il faut la comparer aux autres révoltes des dernières années. Les enjeux et les discours, les effectifs engagés et les dégâts causés à cette société, l’intensité des affrontements, tous ces indicateurs d’intensité d’une révolte, pointent le niveau très bas de celle de Novembre 2005 en France. Par contre, le mensonge du discours ennemi ressort dans sa technicité. C’est le bouton du volume. La confusion des spectateurs vient d’abord de la force du bruit. Beaucoup de bruit égale grande importance, peu de bruit égale peu d’importance, voilà une des maximes secrètes les mieux partagées dans la société de la communication infinie, la publicité marchande a servi là de précurseur au récit des faits dans la presse quotidienne. C’est bien ce que croient aussi bien les informateurs que les figurants, les commis à la tête de l’Etat que les spectateurs à distance. Et c’est bien selon le niveau de son et d’image qu’on étalonne aujourd’hui l’importance des événements. Les révoltes, parce qu’elles peuvent atteindre au mythe aussi bien qu’à l’occultation complète, sont des matériaux idéaux pour de telles pratiques du mensonge médiatique.


4
Si l’événement a été si peu de chose par rapport à son spectacle, son intérêt, le fait qu’on en parle encore aujourd’hui se situe dans un autre horizon, dans un non-dit. En effet, les spectateurs ont écarquillé les yeux, plus qu’ils n’auraient dû, dans les termes du spectacle médiatique proposé. Un véritable effroi silencieux a glacé les cœurs de cette population majoritaire en France, et qui se rêve devenir du monde, classe qui supprime enfin les classes, la middleclass. Cet effroi, à travers les lignes qu’il dessine, parle d’autant mieux du futur que justement c’est un discours qui est exempt du laïus ennemi.

D’abord, en montrant les banlieues, la nuit, l’information a rompu ce qui était devenu un tabou. C’est un tabou parce qu’il y a de l’interdit, du danger, de la licence et une terrifiante misère. Un grand décalage entre deux modes de vie est d’abord apparu. Et ce décalage est effroyable parce qu’il manifeste le fossé apparemment irréductible entre ces petites bandes d’adolescents silencieux, et le spectateur de télévision qui rote bruyamment en le voyant : l’un, de toute évidence, ne peut pas devenir l’autre.

Ensuite, on a vu à quel point l’illégalité et l’irrespect sont profondément ancrés, si bien que les délinquants qui brûlent des voitures sur la voie publique ne se sentent pas délinquants. L’irrespect pour la marchandise, qui est l’illégalité première de notre société marchande, est intégré dans le quotidien, une génération à peine après que le concept même de quotidien est devenu un concept d’intégration marchande. L’irrespect pour la marchandise d’ailleurs n’est pas la haine de la marchandise. Ceux qui ne respectent pas l’échange marchand volent et achètent, vendent et détruisent, avec la même indifférence, transpercée des griseries de l’échange et des délices de son viol. La frontière entre la légalité et l’illégalité marchande, si précise dans la loi, semble brouillée sous l’effet que les tricheurs et les escrocs ont développé massivement depuis plusieurs décennies, dans les institutions, dans les entreprises, dans les petites tolérances entre particuliers : le monde de la middleclass se construit cette morale particulière du génocide comme big bang et de la pédophilie comme crime absolu, mais elle l’a fait sur l’avachissement de toute éthique préalable, y compris celui de la propriété privée. Sans doute les brûleurs de voiture ne rêvent pas d’un monde sans marchandise ; mais ils en désacralisent l’usage, car ils ne reconnaissent pas et même ne connaissent pas les lois qui la sacralisent et qui participent encore des préceptes devenus inconscients de la middleclass.

Tout autant que la marchandise, le mépris et l’irrespect vont au-devant de l’Etat et de l’information. Là non plus il ne s’agit pas, dans ce que les brèves étincelles de Novembre ont laissé entrevoir, d’une volonté, même esquissée, d’abolir l’Etat ou l’information dominante. Il s’agit seulement de les prendre à parti, et ce mépris-là est peut-être encore plus frappant que celui pour la marchandise, car il s’exprime ad hominem. Si les politiciens argentins avaient été tout surpris de découvrir l’escrache, une telle pratique, qui consiste à agresser publiquement un politicien n’est pas imaginable en France, tant les politiciens savent par avance ce qui attend les élus du public s’ils s’aventurent dans les lieux publics. Et, dans l’attente, ce sont tous les fonctionnaires, non élus et sans célébrité, qui sont évidemment méprisés et molestés à l’occasion, du flic bien entendu au postier, en passant par le chauffeur de bus et l’enseignant. Et combien d’entre eux feignent l’incompréhension devant un pareil mépris de leur soumission affichée, de leur collaboration à un régime si nocif à l’homme !

Les journalistes, pour leur part, ont depuis longtemps rejoint les politiciens dans le contournement des banlieues, royaume de la baffe méritée, et du dépouillement pour rire. Comme on l’a vu, ils manient leurs projecteurs avec pincettes et parcimonie. Mais parmi les rares passerelles qui conduisent de la banlieue à la middleclass, le sport professionnel et la culture, en particulier la marchandise musicale, continuent de produire des collabos qui, sans doute, ne sont pas toujours reçus, en rentrant en tournée chez leurs petits frères avec toute la ferveur et l’estime qu’ils goûtent auprès de la middleclass.

Les spectateurs ont aussi plutôt senti que vu la désolation profonde et irréductible des banlieues françaises qui formaient le décor accusateur, et parfois justificateur, d’actes si manifestement contre l’ordre établi. Certainement, les journalistes n’ont pas envie d’habiter dans ces cités si mal pourvues ; et, probablement, les natifs de ces cités n’ont pas plus envie de vivre entre les brèches de la peur et de l’humiliation, qu’on appelle le stress, et qui est le lot de ces journalistes. Mais la désolation tient aussi dans les profondes inimitiés, où certains croient voir des germes de guerre civile, de ces pauvres de banlieue entre eux. Le monde marchand a installé de la convoitise parmi ceux qui n’ont pas de marchandise, et cette convoitise divise et oppose ; il a détruit des règles séculaires, des éthiques de pauvres en effet désuètes, mais a laissé ensuite ces pauvres bricoler leurs propres comportements et croyances, souvent aussi concurrentes que les différents sports de combat. La conduite automobile en France est l’une des plus dangereuses d’Europe, parce que chacun a son propre code, qu’il présuppose chez l’autre, mais qui en diffère avec des écarts mortels ; depuis vingt ans, l’Etat lutte pour soumettre tout conducteur à la même loi, mais les succès de ce chantier de soumission exemplaire, massivement subventionné, restent faibles. L’état des banlieues commence à ressembler à celui des villes d’Afrique : des polices privées se substituent aux polices d’Etat, des identités hybrides se constituent en guise d’ersatz idéologique, partout le non-respect de la marchandise s’étend à son propriétaire, et la violence sans importance et sans but croît, terrifiant l’imagination des classes moyennes terrées pour protéger une autre misère sans nom. Le vieux spectre bourgeois de l’anarchie – un monde sans police – est devenu vrai sous le spectacle de Novembre : seulement, c’est le monde de la police renforcée et de la marchandise comme nécessité.

Ce que les pauvres de centre-ville, pas complètement protégés mais complètement isolés par leur anonymat, ne peuvent pas voir, c’est qu’on se parle encore mieux dans ces banlieues que dans les territoires qu’ils assiègent. L’expulsion des encadreurs du prolétariat a laissé des regroupements morcelés, sans commune mesure : de la bande au club en passant par l’association caritative musulmane et même la famille élargie qui retrouve parfois des allures de cohésion gentile, des formes d’organisation pendant la paix sociale existent, mais les soirées de spectacle de Novembre en ont reproduit l’importance : ce sont partout des effectifs réduits, quelques dizaines d’individus, dont les dialogues ne trouvent pas les débouchés des projets sociaux, qui semblent avoir disparu avec le communisme.

Certains nostalgiques ressortent d’ailleurs la vieille rhétorique de Marx contre le lumpenprolétariat pour diaboliser les gamins de Novembre. Il faut d’abord rappeler que l’analyse de classe de Marx est une hypothèse économiste sur la division des hommes, presque une prédiction ; que l’essentiel de l’activité des partis ouvriers ensuite a été de rendre vraie cette hypothèse, cette prédiction, et en général par tous les moyens disponibles de la propagande à la police ; que le XXe siècle a constaté l’échec de cette tentative de transformation des pauvres en un « prolétariat », et les fissures successives de ce projet d’encadrement des pauvres à travers les révoltes successives. Mais pour de nombreux contemporains, encore aujourd’hui, un prolétariat est un donné naturel ou divin, auquel personne ne saurait rien changer, si ce n’est la victoire de cette « classe » mythique selon le mécanisme préconisé par Marx. Autour de cet enclos des pauvres se serait maintenu, inchangé depuis la moitié du XIXe siècle, un lumpenprolétariat mercenaire, entretenu justement dans le but de nuire au prolétariat. Les pauvres qui participaient, avant le début de la révolution iranienne en 1967, à un prolétariat se sont volatilisés, ou scindés : d’un côté les anonymes de banlieue, dont les enfants désœuvrés brûlent des voitures, méprisent la loi, l’Etat, l’information, mais les croient impossibles à renverser ; de l’autre, le petit employé résigné qui s’accroche au bas de la middleclass dans la terreur de tomber dans la gueuserie. Ainsi, ce que les derniers marxistes appellent encore un « lumpenprolétariat » n’est, dans un pays comme la France, pas loin du tiers de la population ; et ce qu’ils pourraient encore un « prolétariat » c’est-à-dire quelques ouvriers agglomérés aux lourds bataillons du petit emploi à durée illimitée qu’on a vu s’ébrouer pendant les manifestations du printemps suivant, serait aujourd’hui moins nombreux que son parasite à solde.

Et lorsque les pauvres de banlieue attaquent des pauvres de centre-ville, comme dans certaines manifestations contre le CPE, au cours de l’année 2006, et assez souvent, en paix sociale, pour voler des portables ou des vêtements de marque, ce sont sans doute des pauvres qui s’attaquent à des pauvres, mais aussi des pauvres sans respect pour les moyens de communication dominants – marchandise, Etat, information – qui s’attaquent au respect des moyens de communication dominants chez les autres pauvres. Dans cette sourde lutte de part et d’autre de la tranchée entre la gueuserie et le petit emploi existe, depuis la fin de la dernière grande vague d’émeutes, au milieu des années 90, une tentative de pousser la frontière. Alors que, en France, la basse midleclass repoussée vers les banlieues espère les coloniser, l’agrandissement des zones sans éclairage médiatique étend à son tour les banlieues et grignote la middleclass. Le mépris de la marchandise, où l’on voit déjà le profond dégoût pour de nombreuses choses à acheter qui préfigure les grands pillages de demain, le mépris du travail, qui traduit une vertu libératrice si bien perdue que l’on assiste à la première génération qui résigne ou qui refuse ouvertement l’ascension sociale par rapport à la génération précédente, sans même être contredite par la société qui a enfanté cette désillusion, la drogue qui s’est répandue comme une traînée de poudre des enfants des petits-bourgeois aux banlieues, et qui maintenant anesthésie également toute la progéniture middleclass, la multiplication des dialectes de jeunes qui sont aux antipodes du discours dominant, qui lui aussi relâche les règles de la langue, la mise hors jeu réciproque de l’Etat et des franges dures de la jeunesse, que pallie d’ailleurs si mal le travail forcé de prisons surpeuplées, sont des exemples en vrac de cette indifférence pleine de morgue pour l’organisation même d’une société malaxée par de foudroyantes invasions de maladies, de marchandises mondiales, de technologies obligatoires.

Ce que les nuits de Novembre avaient d’effroyable ne paraît donc pas être la révolte et ses perspectives, hélas. C’est l’absence de cohésion dans la société, c’est le mensonge des institutions par rapport à la survie des pauvres, c’est l’étendue du divorce entre le peuple, encore présumé souverain, et les éléments qui sont censés le contrôler, qui apparaissaient soudain démesurément nains dans l’ombre vacillante des brûlots. Au moment de la révolution iranienne, Adreba Solneman constatait que le mode de domination – capitaliste et bourgeois – était jeune, en pleine expansion ; pour renverser cette société, il fallait tuer un corps souple, et plein de vigueur, qui croissait encore. Trente ans plus tard, ce corps a mûri, c’est-à-dire qu’il a commencé à pourrir par endroits, mais nettement moins vite qu’une vie individuelle dans le même intervalle. C’est maintenant un ennemi dans une certaine force de l’âge, plus aguerri, mieux armé, comptable d’expériences douloureuses pour lui. Mais ses faiblesses se voient mieux, comme la progression insidieuse de sa propre gangrène en témoigne bien au-delà des indicateurs d’il y a trente ans : la délinquance, qui a crû à une vitesse sans commune mesure avec le progrès « économique » qui stagne depuis longtemps, et la corruption, qui a commencé à ronger des pans entiers de cette société qui n’est pas encore sur la défense. Oubli inconscient et organisé de l’histoire, incapacité de vue d’ensemble, dépérissement de la faculté d’analyse conceptuelle, de constat social, de compréhension historique, absence complète de projet, médiocrité grandissante de l’imagination, vue qui baisse, tendance à la pandémie, et malhonnêteté généralisée sont quelques-uns des symptômes encore bénins du déclin de ce grand corps. Mais l’Empire romain a pris bien plus longtemps pour dépérir, et a barboté bien plus profond dans ses propres excréments. Il ne faut donc pas attendre, à travers l’effarant spectacle de sa faiblesse que le régime a eu l’inconscience de présenter au monde pendant l’hiver 2005 en France, une rapide incapacité par sénilité.

Par rapport au projet esquissé à partir de la dernière grande révolte moderne, celle d’Argentine en 2001-2002, nous pensons toujours qu’une assemblée générale du genre humain ne peut avoir de sens que dans l’association entre les profanateurs de moyens de communication dominants des banlieues et les parleurs sans intermédiaire de la basse middleclass. Les premiers doivent apprendre à parler, les seconds à se battre physiquement, à piller, et à refuser les médiations de l’information, à désacraliser la loi, la science, la raison, l’éthique, l’esthétique, le prolétariat, 1789, 1917, 1981. La complémentarité entre les deux populations est le pont au-dessus de la tranchée qu’elles creusent en ce moment, au profit des valets au pouvoir. L’alchimie d’une prochaine victoire historique sera réalisée par ceux qui savent transformer la violence de la rue en parole publique non médiatisée, à condition qu’il sachent transformer cette parole publique non médiatisée en violence de la rue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 octobre 2006

     
         

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