t r o u b l e s   d e   l ' o r d r e

 

 

 
         

 

 

 

   
Critique de l'information dominante 

 
         
Fait divers  
 
 
         
         
         
           
   

« Le terme ‘‘fait divers’’ apparaît pour la première fois en 1863 dans le Petit Journal. Fondé par Moïse Polydore Milhaud, ce titre inaugure en France la formule américaine du Penny Paper ( journal à un sou) qu’a adopté le New York Sun en 1833. Jusque là, on parle comme Balzac et Nerval de ‘‘canards’’, de ‘‘faits Paris’’ ou plus simplement de ‘‘nouvelles’’ qu’on qualifie de ‘‘curieuses’’, ‘‘singulières’’ ou ‘‘extraordinaires’’. » (Jérôme Constant)
 


« En résumé, le fait divers est un genre narratif qui ne s’adresse pas à l’intelligence de son lecteur car ‘‘[il] contient en soi tout son savoir : point besoin de connaître rien du monde pour la consommer.’’ C’est un produit émotionnel prêt à être consommé : il se conjugue au sang, au sexe, et à la mort qui comble le quotidien du lecteur las. Enfin, on pourrait donner à qui le voudrait cette nouvelle définition du fait divers : ‘‘genre d’informations relatives à la vie quotidienne dont les événements, plus ou moins proches de son consommateur, sont destinés à le divertir en lui faisant partager l’émotion des protagonistes.’’. » (Jérôme Constant)
 

 

 

 


Comme les téléologues ne parlent jamais des faits divers, on pourrait penser qu’ils les méprisent, voire qu’ils seraient hostiles à ces manifestations, pourtant honorées par les concierges, les surréalistes puis les situationnistes. C’est vrai.

Le fait divers est un phénomène de l’information dominante. L’information dominante est la seule chose qui est absolument nécessaire au fait divers pour qu’il soit un fait divers. Si je tue, et que personne ne le sait, je commets un crime et il n’y a pas fait divers. Si l’information affirme que je commets ce crime, il y a fait divers, même si je n’ai rien fait. Ce n’est pas l’acte qui détermine le fait divers, mais l’observation particulière qui est celle de l’information dominante.

Cela implique une conséquence importante sur l’acte : à partir du moment où un acte est fait divers, c’est l’information dominante qui en a le commentaire, la clé, le récit, l’émotion et l’exégèse, et non plus celui qui a commis l’acte. En d’autres termes, quel que soit l’acte, le rapport de l’acteur au fait divers n’est pas celui qu’on croit généralement : l’acteur du fait divers est l’information dominante et non l’acteur du fait lui-même, qui n’en est qu’un des moyens.

Le premier acte d’un fait divers est donc le fait que l’information dominante s’empare d’un acte particulier, et le rende public. Le rapport entre l’acteur et le public est entièrement médiatisé par l’information dominante. L’acte de rendre public contient l’acte rendu public. Le public ne peut pas vérifier ou participer de l’acte rendu public. En d’autres termes : soutenir un protagoniste dans un fait divers, c’est soutenir une des versions présentées par l’information dominante, et c’est le soutenir dans le cadre posé par l’information dominante. Prenons l’exemple de Richard Durn, qui le 26 mars 2002 a tué huit élus municipaux au conseil municipal de Nanterre, avant de se suicider le lendemain. Il n’y a aucun soutien possible à cet acte sinon d’en faire autant. Le soutenir publiquement est la même chose que le condamner publiquement : en dessous de l’acte, une transformation de son immédiateté en discours médiatisé. Comme l’auteur de l’acte est un individu isolé, le doute sur les interprétations est encore plus fort : il est encore plus facile pour l’information dominante d’arranger l’événement selon ses intérêts, commerciaux, moraux, politiques, que si l’auteur est un groupe ou une organisation.

Croire au contenu d’un fait divers, c’est supposer que cet acte aurait un en-soi. Mais comme la vérité de cet acte est sa publicité, comme l’acte n’est véritablement que la publicité d’un acte, participer à un fait divers, c’est être complice d’une mise en lumière par l’information dominante. Ce qui est exemplaire dans un fait divers est toujours exemplaire d’abord pour l’information dominante. C’est parce que, dans le fait divers, on pense que l’acte raconté est plus important que l’acte de raconter cet acte, qu’on fait les interprétations permises. Interpréter publiquement un fait divers, c’est comme commenter un fait de la télévision à la télévision ; ceux qui pensent pouvoir faire une critique au moyen du fait divers sont comme ceux qui pensent pouvoir critiquer la télévision à la télévision. Ce sont les dupes du principe : le principe le plus fort dans un fait divers n’est jamais le fait lui-même, mais toujours le fait de raconter, d’observer, quelle que soit la force du fait raconté, observé.

Ceux qui prétendent que Durn attaquait le système de représentation politique se trompent : on ne peut pas attaquer le système de représentation politique sans attaquer l’information dominante, et Durn n’a pas seulement songé à attaquer l’information dominante. Comme Durn a seulement sacrifié quelques figurants sur l’autel de l’information dominante, il a seulement contribué à renforcer celle-ci. A partir du moment où un fait devient fait divers, il ne peut plus contenir de critique de cette société, parce qu’il est essentiellement devenu un fait de l’information dominante. Quand Durn a préparé son acte, il ne pouvait pas en ignorer les implications médiatiques. En agissant sans vouloir combattre ces implications, il ne fait que soutenir le système politique qu’il n’attaquait qu’en apparence : il alimente l’information dominante sans la critiquer au moyen de huit cadavres, utilisables d’abord par elle. L’auteur d’un fait divers est d’abord un agent de l’information dominante, même et surtout quand il en est inconscient. A l’intérieur du cercle fermé, à éclairage variable, de l’information dominante, qu’il soit de gauche de droite, révolutionnaire, terroriste, fasciste, provocateur, modéré, peu importe : toutes ces tendances renforcent essentiellement l’information dominante ; elles ne sont que les rôles de son théâtre permanent, destiné à amuser et pacifier les foules. Le spectacle de la non pacification, dont Durn est l’archétype, y est particulièrement bienvenu. Elle ne montre pas quelqu’un d’inconciliable, elle montre que ce qui apparaît comme inconciliable ne lui échappe pas. La « preuve » de l’omnipotence et de la vérité de l’information dominante, c’est qu’elle peut parler de tout. Mais tout ce dont elle peut parler est tout ce qui ne la critique pas véritablement.

La domination de l’information dominante est récente. Dans le fait divers récent, on peut retracer les progrès de cette domination, d’une part à travers les progrès de la critique de l’information dominante en tant que telle, qui avait commencé avec les situationnistes, d’autre part à travers la façon de traiter cette information par ceux qui participaient du fait divers. Mesrine, par exemple, à la même époque charnière où les situationnistes avaient émis les premières réserves contre cette information qui s’autonomisait sous leurs yeux, a beaucoup oscillé entre utiliser et combattre frontalement l’information dominante. Il n’a jamais réussi véritablement à en faire la critique. Mais la question s’est évidemment posée pour cet ennemi de la société, qui était ennemi de cette société au nom de la parole. Comment manier l’information pour combattre cette société ?

Si les téléologues prennent le moins possible position sur les faits divers, c’est parce que, justement, ce sont des faits particuliers, qui font intervenir des particuliers que nous ne connaissons pas, et que nous ne pouvons plus connaître une fois qu’ils sont passés au filtre de l’information dominante. Un fait divers est donc non seulement un événement aléatoire, mais c’est également un événement non historique : la pensée non individuelle contenue dans le fait est d’abord la pensée de l’information dominante qui est non historique par essence. Le fait divers est une façon ennemie de voir le monde, c’est le cœur du territoire du discours de la conservation et de la communication infinie, où l’on ne peut pas davantage paraître en ennemi qu’en faisant carrière dans l’Etat. Au moins depuis la mort de Mesrine, la prétendue exemplarité du fait divers est d’abord soumise à l’aléatoire de la particularité, qui laisse toujours un doute sur l’intention et le déroulement, et ensuite à la propagande ennemie qui en fournit toujours les principaux modèles de généralisation. Pour parler d’un fait divers, il faut critiquer sa présence dans l’information, le fait qu’il soit parvenu à l’information, dans quelle mesure et pourquoi il nuit à cette information, et ensuite seulement l’acte lui-même, qui est seulement la feuille de vigne de cette information.

La puissance de l’information est devenue telle qu’elle arrive à élever certains faits divers au rang d’événements historiques. C’est ainsi qu’elle construit sa pseudo-histoire. L’attentat terroriste, par exemple, participe de ce glissement de valeurs si dangereux et si profondément conservateur. L’attentat terroriste est toujours un acte particulier, dont la compréhension est soumise à des paramètres idéologiques, sociaux, moraux, mais aussi psychologiques individuels, parce que dans un attentat terroriste, au contraire de n’importe quel événement de l’histoire moderne, un individu peut être, seul, déterminant : dans la plupart des bombes létales, l’hypothèse d’une vengeance entre particuliers ne peut pas être écartée.

L’attentat terroriste marque précisément le glissement du pouvoir d’une société de bourgeois et de bureaucrates à une société middleclass de l’information dominante. Maintenant, au contraire de l’époque où les situationnistes dénonçaient le terrorisme comme méthode de gouvernement utilisée par l’Etat, c’est l’information qui compte davantage que l’Etat dans l’acte terroriste. L’exemple type est évidemment l’attentat multiple du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, dont la société de l’information veut faire une de ses dates historiques. On ne sait rien de cet événement, on ne connaît pas les auteurs, les motivations, les dégâts, les conséquences, personne ne s’est commis à le revendiquer, et aucun responsable d’enquête n’a pris sur lui de fournir des affirmations dont il aurait à rendre compte. C’est une puissante nébuleuse de suppositions et de déductions invérifiées. Toute réflexion au sujet de cet événement devrait donc être au conditionnel. Pourtant cet événement passe pour être complètement élucidé. Il sert de base solide à partir de laquelle sont construits des raisonnements, des conséquences, des actes militaires, policiers, des actes de gestion, des législations. Apparemment, c’est l’information qui était visée, mais pas en ennemie, non, en tant que débouché. La première probabilité, si on émet ici des hypothèses, c’est que les circuits d’information ont été au moins sondés, sinon impliqués dans ce fait divers, avant qu’il ait lieu. La principale piste du cui prodest conduit au cœur des médias.

Les événements historiques, au contraire, sont des événements qui peuvent échapper à l’information dominante. Ce sont d’abord des événements collectifs, où la version officielle de l’information peut être contredite par des acteurs qui ont refusé leur connaissance du fait à cette information. Les événements historiques sont des événements dont les acteurs prennent le monde pour objet de leurs actes. Prendre pour objet le monde, c’est prendre pour objet la représentation de la totalité. L’histoire, aujourd’hui, est une négation directe de cette information dominante, qui est l’aspect public de la gestion de la communication dans les intervalles des moments historiques. Et, comme ce sont des valets qui font cette information, les intérêts mêmes de cette information sont dans l’éternisation de cette gestion contre les moments historiques. Le fait divers est un outil conceptuel en plein essor de cette gestion.

Le fait divers est un événement anti-historique. Les téléologues ne parlent pas que d’événements historiques, mais ils parlent d’événements dont les conditions peuvent permettre de prendre pour objet la représentation dominante de la totalité. C’est le cas de la grande majorité des émeutes ; et d’aucun fait divers.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Texte de 2003
édité en 2007

     
         

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