De l'histoire


 

A) DEFINITION DE L'HISTOIRE

Ici et maintenant commence l'histoire. Le spontané, l'immédiat, le présent sont le commencement de l'histoire. Le passé est une préface, qui, comme toutes les préfaces, est écrite après coup, dans l'avenir, dans la réflexion, dans la médiation. Le présent commence l'histoire, et le passé donne du temps à ce commencement. 

Ce mouvement est le mouvement déterminant de l'histoire : le passé est une projection du présent, le passé commence dans son avenir, le présent, et non pas l'inverse. L'histoire est une progression vers l'origine. Cette conception dialectique de l'histoire n'est pas neuve puisque Schiller et Hegel l'enseignaient couramment. Mais le positivisme matérialiste a depuis imposé sur les esprits une autre perspective de l'histoire et du temps : le commencement de l'histoire y est en bas et derrière ; le présent y est le point le plus élevé et le plus avancé ; et l'avenir est la suite, comme en pointillé, de cet escalier régulier, infini et immuable. Dans cette progression par paliers se dessine la synthèse vectorielle de la vision du temps véhiculée par les religions chrétienne et musulmane : alors que pour les chrétiens le passé est derrière et l'avenir devant, pour les musulmans la progression dans le temps est verticale, le passé est dessous et l'avenir dessus. Ainsi, l'escalier triomphal du positivisme économique satisfait à la fois ces deux visions dans les moments sans histoire, et les déçoit tout autant dans les moments où, soudain, les humains la font. 

Le commencement de l'histoire, le présent, est donc toujours le même, et toujours changeant. Chaque nouveau commencement de l'histoire corrige en apparence car transforme en réalité tout le temps connu. La nuit des temps, l'origine du temps, est à réaliser. C'est-à-dire que le présent va produire ce début à sa fin. Dans cet avenir où le présent, le commencement de l'histoire, contiendra entièrement le passé, il contiendra entièrement l'avenir. La fin de l'histoire comme fin du temps est logique à condition que l'histoire commence ici et maintenant. Cependant, l'histoire n'est pas, comme le laisse supposer son commencement, une succession de commencements dont chacun anéantit le précédent. Au contraire, du fait que chaque commencement historique particulier, chaque présence de l'histoire, contredit la totalité précédente, il est aussi contredit par la totalité, cette généralité dont l'histoire est le mouvement des déterminations. En même temps que cette division révèle la nouveauté, le nouveau commencement de l'histoire est à tel point imprégné du passé qu'il en semble le résultat. Ce n'est que lorsque la nouveauté que révèle cette brutale division dans le temps transforme tout le passé que l'unité du commencement historique particulier et de la totalité précédente se réalise dans leur dépassement, comme détermination de la totalité revenue de sa division. Or, ici et maintenant, jamais ce mouvement ne s'accomplit dans cette simplicité abstraite et théorique. Car en vérité, ici et maintenant est d'abord la négation d'un mouvement abstrait qui serait infini. Tout dans l'histoire est singulier. L'histoire peut même être considérée, par ceux qui veulent la saisir au moment où elle paraît, comme la singularité de la singularité. 

Aussi, la négation de l'éternité est la première négation qui provient du présent comme commencement et fin de l'histoire. L'histoire est dispute, ici et maintenant, et non pas félicité. Les périodes de bonheur y sont des pages blanches, si par bonheur on entend le bonheur religieux, le bonheur positiviste, le bonheur économiste, la concorde délivrée de la discorde. L'histoire est un conflit. C'est un conflit sur son propre objectif et, par conséquent, dans ses intervalles, sur les moyens d'y parvenir. C'est pourquoi ici et maintenant devient d'abord négation des principaux présupposés concernant l'histoire. 

Il serait possible de délivrer ici et maintenant une définition de l'histoire. Mais voilà justement qui serait contraire à son concept, qui est la révélation négative de ce qui en est dit, de ce qui en est cru, de ce qui en est aliéné. Une définition affirmative cohabiterait tranquillement parmi les autres, quelles que soient sa négativité, sa justesse, sa vigueur. La situation historique aujourd'hui impose d'unifier l'affirmation de l'histoire dans la négation de ses affirmations séparées.

1) L'histoire est une

Cette exigence a pour conséquence immédiate une première affirmation si inusitée à notre époque qu'elle ne peut y paraître qu'extrêmement ridicule ou exagérément rigoureuse. C'est justement cette affirmation de l'unité de l'histoire contre la multitude d'affirmations contraires : il n'y a qu'une histoire. Cette banalité est aussi généralement affirmée que son contraire, y compris, bien sûr, par les mêmes. Face à la confusion croissante sur les concepts, il est primordial aujourd'hui de soutenir avec la plus inflexible intransigeance l'affirmation de l'histoire comme totalité. L'histoire est unique. Eh, y  a-t-il plusieurs humanités ? 

Concrètement, cela signifie qu'il y a déjà falsification à parler de l'histoire du XVIIIe siècle, de l'histoire de Paris, de l'histoire du corps humain, de l'histoire de mon voisin, de l'histoire d'une table ou de l'histoire de la liberté. Raconter une histoire est un abus de langage, une déviation paupériste, dont l'un des sens secondaires avoue cette entreprise : dire un mensonge. Bien entendu, entre une histoire et l'histoire, il s'agit plutôt d'homonymie que de synonymie. Et si tout le monde en était conscient et distinguait sans hésiter entre une histoire séparée et l'histoire, qui supprime la séparation et qui contient toutes les histoires séparées en tant que séparées, je n'aurais pas à m'étendre là-dessus. Mais les historiens de profession, qu'il faut bien appeler les ennemis de l'histoire, non contents d'applaudir chaque histoire séparée, en sont venus à idéologiser les séparations dans l'histoire selon leurs propres spécialisations. Ils nomment cette justification de leur abdication la pluralité de l'histoire. Pluralité est un raccourci pour dire démocratie chez les serviteurs de la démocratie dite occidentale. Pluralité est devenue un slogan, et un slogan moral, comme par exemple tolérance, qui contient un anathème : ceux qui objectent à telle ou telle pluralité sont donc des totalitaristes, supporters de quelque tyrannie, ennemis de toute démocratie. Ces Thersite intellectuels sont si peu contredits, soit par mépris, soit par apathie, soit par ignorance, que leurs conceptions contre l'histoire se sont aujourd'hui presque unanimement insinuées. Mais ce qui soutient le mieux le misérable commerce de ces bradeurs de pièces détachées, c'est que perce dans chaque histoire séparée, que ce soit pour endormir les enfants, pour édifier les adolescents, pour égarer leurs parents ou pour émoustiller les vieillards, l'histoire présente, soit sous forme de trace d'un passage fugitif, soit dans l'organisation de son absence. En effet, c'est la détermination la plus paradoxale de l'histoire que l'absence d'histoire est histoire. Ainsi, tout est histoire. Mais les ennemis de l'histoire sont ceux qui entretiennent aussi l'amalgame entre l'altier concept tout et son contraire, n'importe quoi. Pour eux, n'importe quoi est histoire. Là, entre absence d'histoire et histoire, il n'y a plus de différence. En réalité, l'absence d'histoire est une détermination simple de l'histoire, comme leur unité, qui est leur vérité. Mais les déterminations de l'absence d'histoire ne sont pas des déterminations de l'histoire. Or ces déterminations de l'absence d'histoire, élevées dans la séparation et l'indifférence au rang de déterminations de l'histoire, non seulement par les valets de la corporation des historiens autonommés mais par les valets de toutes les autres corporations, autorisés par l'exemple, achèvent de masquer l'unicité de l'histoire dans cette friche, dans cette prostitution. 

Le meilleur exemple d'un conflit pratique entre les humains qui n'est qu'indirectement historique est la guerre de 1939-1945. Cette guerre, dite mondiale, n'est qu'une conséquence de la dispute historique de 1917-1921, la lointaine répression du parti vaincu dans ce débat, qui a pris d'autant plus d'ampleur qu'elle est lointaine. Mais c'est bien en 1917-21 qu'il y a eu débat sur l'humanité, et non en 1939-45, où il n'y a eu qu'exécution des conséquences, c'est-à-dire un débat à l'intérieur du parti qui l'avait emporté. Ce parti a depuis cherché à substituer ses propres disputes aux disputes qu'il y a dans le monde, son histoire particulière à l'histoire générale de l'humanité. Cette falsification est aggravée dans l'exemple de 1939-45 par l'amalgame qui consiste à faire croire que l'événement qui produit la plus forte impression est le plus important. Depuis la guerre de 1939-45, qui est donc restée l'événement le plus important du siècle pour l'écrasante majorité de ceux qui vont en sortir, cette technique se généralisant a été l'un des plus puissants diviseurs de l'histoire dans l'intelligence du parti battu en 1921 et saigné en 1945. 

L'histoire comme totalité est généralement perçue comme un mythe. La petitesse contemporaine a abdiqué pratiquement devant la grandeur de l'objet, si bien que, comme elle confond son commencement et son origine, elle démarque pauvrement l'histoire comme unité des histoires séparées en la faisant commencer... par un grand h. C'est en plus une véritable aliénation de la logique qui aplatit cette histoire « universelle » en une histoire particulière de plus : c'est aujourd'hui exclusivement du particulier qu'on abstrait le général et plus du tout du général qu'on détermine le particulier ; c'est de l'événement qu'on induit l'histoire et la taille de son h et non de l'histoire qu'on déduit les exigences et impératifs qui font qu'un événement la révèle ou non. L'histoire réelle est un tout dont la richesse et le sens ne sont pas dans la quantité des déterminations, mais dans leur rapport au tout, et qui par la brièveté et l'extraordinaire de ses manifestations en exclut presque tous les individus, et les autres presque tout le temps. Elle a un commencement et une fin et un contenu en mouvement : il y a ou il n'y a pas de l'histoire dans la liberté, dans une table, chez mon voisin ; il y a ou il n'y a pas de l'histoire dans le corps humain, Paris ou le XVIIIe siècle. 

Cependant, le commencement de l'histoire posée comme totalité, qui peut être ou ne pas être chaque instant, est tout d'abord toute nouveauté, indéterminée, pour l'humanité. Mais la nouveauté est ce qui s'oppose à la totalité existante, la révolutionne. C'est maintenant l'induction qui est nécessaire pour déterminer la totalité, nouvellement. C'est ainsi que de la totalité nouvellement conçue se déduit, comme détermination de l'histoire, la nouveauté qui, pendant l'opération, cesse de l'être. Mais rien de plus trompeur qu'une nouveauté qui disparaît aussitôt ! Rien non plus de plus commun que l'ignorance, qui interdit aussi souvent de découvrir ce qui est nouveau qu'elle permet de supposer nouveau ce qui ne l'est pas ! Rien, enfin, de plus généralement borné que la conscience individuelle, qui refuse presque toujours de concevoir la totalité changée lorsque pourtant même ce qui la fonde se révèle inversé ! Cela d'autant plus que si la conscience individuelle ne saisit pas le mouvement historique comme nouveauté, c'est le mouvement historique qui saisit les individus, comme vieillerie sans conscience. Car chaque moment historique est immédiatement débat entre nouveauté et totalité où ceux qui se taisent et ceux qui arrivent en retard sont exposés à tous les mépris, à toutes les rigueurs.

2) L'histoire est une activité

Comme l'histoire est le débat sur la nouveauté, la première nouveauté que l'histoire révèle est la nouveauté du débat. Aux temps de Hérodote et de Tacite, l'enquête sur les événements était apparue comme base nécessaire de ce débat. Parmi ceux qui menaient cette enquête, qui furent donc appelés historiens, et ceux qui en apprenaient le déroulement, figuraient ceux qui menaient ce débat universel. Leurs écrits, qui constituaient la mémoire des événements passés et la loi des événements futurs, étaient respectés comme le débat lui-même, précédant ou concluant l'action. Par malheur l'humanité, qu'elle soit instruite ou non des enquêtes du passé, n'en a jamais tenu compte lorsque l'action dépasse le verbe dans les moments décisifs d'une dispute. Généralement ce mépris est attribué aux passions qui soulèvent si furieusement les débats entre les hommes. La contradiction entre l'émotion vécue et l'émotion décrite et jugée a exclu les historiens antiques du débat dont ils ont restitué le reflet. Car déjà le verbe n'est plus le prédicat du débat. Car déjà l'esprit règne sur la conscience et non la conscience sur l'esprit. Car déjà il devient visiblement faux de dire que l'histoire commence avec l'écriture. 

Dans ses 'Leçons sur la philosophie de l'histoire', Hegel concède un bizarre compromis : l'histoire serait autant faite par ceux qui la racontent que par ceux qui la font. L'histoire étant le mouvement de l'esprit, ceux qui en transmettent consciemment les déterminations, les historiens, contribueraient bien autant à l'histoire que conquérants et bâtisseurs, qui en fournissent, en quelque sorte, l'étoffe. Ce qui est remarquable n'est pas tant l'embarras de devoir justifier le rôle déterminant de ceux qui racontent l'histoire que le constat, déjà si éloigné des Anciens, que l'histoire, le débat spirituel de l'humanité, peut être conduit par d'autres que ceux qui le rédigent. Le monde de Hegel est déjà un monde de disputes, où la parole, même celle qu'utilise Hegel, est reconnue n'être qu'un moyen du débat. 

Aujourd'hui, la première nouveauté du débat, mais dont les conséquences sont incalculables, confirme le mouvement qu'on voit indiqué à l'époque de Hegel : le débat est pratique et pratique seulement. Les hommes ne se disputent plus vraiment avec des mots. L'ancestrale coutume de sanctionner une dispute par une parole, de déclarer une guerre ou d'établir un traité de paix, a disparu. Les uns utilisent les mots comme une arme très particulière, pour paralyser ou désorienter ; les autres, la plupart, incapables de se servir des mots sans s'enliser ou trébucher, y sont de plus en plus étrangers. Jusque chez les bandits et les illettrés, le respect de la parole se relâche. C'est là qu'une nouvelle expression, de nouvelles expressions, s'expriment déjà. Bien entendu, ce qui est nouveau ici n'est pas que l'histoire soit pratique et pratique seulement, et que le fait de la raconter, de la commenter, de l'analyser n'est pas l'histoire mais simplement une pratique de liaison, subordonnée aux autres comme l'état-major est subordonné au généralissime, mais qu'à l'époque de Hegel, de Tacite, de Hérodote il en était donc déjà de même. Faire l'histoire est la meilleure façon de la raconter. 

A rebours de ce que la pratique de l'histoire révèle, les délires des historiens d'aujourd'hui : pour eux, seuls les historiens font l'histoire. L'histoire est devenue une matière. Et cette matière est scolaire. L'histoire est une science sociale, c'est-à-dire un certain nombre de spécialistes salariés qui découpent du passé devant un certain nombre d'étudiants. Dans la dispute présente de l'humanité, ceux qu'on nomme historiens n'ont même pas la fonction d'un état-major au service de l'un des deux partis, mais celle d'une arme à peu près comparable à celle de la seiche : ils giclent de l'encre pour brouiller la visibilité. Voici quelques avis de l'un des rénovateurs les plus admirés de cette secte d'insectes, Fernand Braudel : « Pour moi, l'histoire est la somme de toutes les histoires possibles – une collection de métiers et de points de vue, d'hier, d'aujourd'hui, de demain. » Tout ce que n'importe qui décrète histoire peut s'additionner à l'histoire ; l'histoire est un travail de spécialistes, pas l'activité de toute l'humanité ; n'importe quelle collection de points de vue s'y colle, on est même invité à faire crédit à l'avenir, ce qui n'est certes pas plus hasardeux que de faire crédit à Braudel. « Nous sommes contre l'orgueilleuse parole unilatérale de Treitschke : “Les hommes font l'histoire.” Non, l'histoire fait aussi les hommes et façonne leur destin. » Pour répondre à la première moitié de cette inversion rhétorique pour étudiants, si ce ne sont pas les hommes qui font l'histoire, c'est qui ? Et pour répondre à la seconde, je déplore simplement que, si l'histoire fait les hommes, elle ait malheureusement raté Braudel au passage. Enfin, qu'est-ce qui a changé entre 1930 et 1950 dans le Bordel intellectuel auquel l'histoire est ici réduite ? « (...) l'œuvre éclatante d'Ernest Labrousse, la plus neuve contribution à l'histoire de ces vingt dernières années. » Foutaises que la Commune de Barcelone et la double insurrection de Varsovie, pour ne citer qu'elles dans une période triste comme Labrousse. Pas étonnant que ceux qui font l'histoire, ceux qui la pratiquent, comme l'activité générique des hommes, ne songent plus seulement à s'approprier le titre, devenu répugnant, d'historien ! Ainsi, les ennemis de l'histoire, qui prétendent la congeler dans une spécialité scienteuse, remplissent leur fonction, dont ils n'ont plus conscience, dans le débat d'aujourd'hui : séparer l'histoire comme activité, et même comme possible, de la conscience de ses acteurs, même potentiels.

3) L'histoire est une activité présente

Après avoir propagé comme première impression que l'histoire n'est pas une activité, pas à la portée de tous, l'historien de profession véhicule celle-ci : l'histoire, c'est le passé. Quoique assez peu enracinée parce que vague et générale, cette idée, la plus répandue parmi les pauvres, contribue puissamment à les noyer dans la résignation. L'historien lui-même, dans son érudition poussiéreuse ou son savoir séparé, dans ses fixations libidinales qui étonnent sans attirer et racontent sans comprendre, et dans son récent exhibitionnisme qui magnifie sa repoussante vieillesse, s'intercale entre les pauvres et l'histoire comme une déchéance temporelle : sa personne même figure le passé. 

Il est important de parler ici un peu plus de l'historien qu'il ne le mérite, parce que, nolens volens, il est devenu l'autorité intellectuelle qui cautionne la perte de conscience historique. L'historien, aujourd'hui, est décalé de l'histoire présente en proportion de son décalage du terrain du débat présent. En vérité, il arrive que des historiens traitent des « sujets d'actualité », mais c'est alors refroidis au milieu de sujets appartenant à un passé qu'ils ont refroidi. Si bien qu'ainsi ils contribuent à refroidir cette actualité. Ces stérilisants acoquinements avec le présent agissent, selon le lieu commun, comme des exceptions, très rares, qui confirment la règle : l'histoire, c'est le passé. 

Jamais, dans leur travail sur le passé, les historiens ne tentent de s'en servir pour transformer le présent. Au contraire, l'histoire, comme étant exclusivement le passé, confirme le présent. Car le premier résultat de l'histoire exclusivement passée est que l'histoire n'est pas présente, est exclue du présent. Après avoir signifié par leur activité que l'histoire n'est pas une activité, les historiens signifient par leur retard que l'histoire est un retard. Ce résultat est renforcé par le fait qu'il n'est pas exprimé : évidemment, chaque pauvre, y compris chaque historien, sait bien qu'il y a de l'histoire aujourd'hui, indépendamment de la profession ; mais ça, c'est la théorie ! Dans sa pratique, le pauvre, y compris l'historien, vérifie quotidiennement le contraire, et l'affirme aussi bien : il n'y a plus d'histoire. Sans pouvoir le formuler, ce pauvre-là a la vague sensation qu'il est à la fois en deçà et au-delà de l'histoire, dans l'infini. En renonçant à changer le monde, il se persuade que le monde ne change pas, ne changera plus. 

Aussi, il lui est très difficile de s'identifier aux acteurs de l'histoire passée. Les historiens, selon leur chapelle, imposent l'un ou l'autre modèle qui a pour conséquence de justifier le pauvre dans la maussaderie sans projet de sa soumission : soit des personnages célèbres lui sont montrés dans leur quotidien et leur misère de manière que notre spectateur soit convaincu que les acteurs de l'histoire étaient aussi pauvres que lui, ce qui le flatte, ou qu'il est au moins aussi riche, sans avoir rien à faire ; soit, depuis le passé le plus lointain, c'étaient déjà les concepts abstraits qui faisaient tourner le monde, quoi que fassent les hommes, donc, inutile de bouger, ou alors, c'étaient déjà les pauvres, dans leur vie quotidienne et leur travail, dans leur « sexualité » et leur « culture », qui faisaient, même sans le savoir, l'histoire, donc, inutile de changer. Dans tous les cas, rien d'excitant, rien de grand, rien de beau : rien à prendre, ni même en main. Le passé n'est qu'un temps imparfait, par rapport au présent. Par conséquent, il vaut mieux être aujourd'hui que dans l'histoire. Dans le passé, traité comme il est, le pauvre moderne, traité comme il est, découvre seulement qu'il a intérêt à séparer aujourd'hui et histoire. 

Dans '1984', Orwell critique violemment la réécriture permanente du passé. A cette pratique stalinienne s'oppose le credo de l'idéologie dominante d'aujourd'hui, le principe d'une histoire objective, d'un passé dont il serait en quelque sorte possible de fixer les termes d'une manière définitive. Au contraire, le passé n'est pas seulement repensé, mais se découvre, et par conséquent se modifie à la lumière du présent. Le débat sur l'humanité change constamment d'arguments, de verbe, de champs de bataille, d'armes, de protagonistes et de perspectives, et donc de méthodes et de moyens d'observer, même d'exprimer le passé, tous nécessairement subjectifs. Ce qui différencie cette réécriture du passé de celle critiquée dans '1984' est que cette dernière est policière. Elle détruit et interdit celles qui l'ont précédée, ce qu'Orwell dénonce fort justement comme excès de mensonge, comme un anéantissement de l'histoire ; alors que la réécriture de l'histoire passée, qui est nécessaire au parti qui fait l'histoire, est la confrontation constante de toutes les contradictions de sa propre opération, du passé et du présent, de la connaissance et de l'ignorance, de la nouveauté et de son dépassement. 

Soit réaction à la transformation de l'histoire en passé, soit volonté de ramener le paradis sur terre, depuis Marx, la théorie la plus radicale prône l'idée que nous serions encore dans la préhistoire. L'histoire serait l'avenir, uniquement l'avenir. Finissons-en avec la préhistoire ici et maintenant. La préhistoire est une invention d'historien pour marquer la différence qualitative avec l'époque où il n'y avait pas encore d'historiens, déplacée par Marx pour marquer la différence qualitative entre la société communiste réalisée et la nôtre. Dans les deux cas la préhistoire est le temps antérieur à la maîtrise du débat de l'humanité sur l'humanité. Puisque notre époque révèle que l'écriture n'est pas la condition sine qua non de ce débat, rien ne prouve encore qu'une époque sans débat sur l'humanité ait jamais existé ; comme tout laisse supposer que le moment de la maîtrise de ce débat sera son silence final. C'est pourquoi le débat imparfait et indistinct qui a lieu ici et maintenant est bien toute l'histoire. La transposer dans l'avenir véhicule la même conception que de la confiner dans le passé : la croyance d'un temps éternel. Pour les uns, il n'y a plus d'histoire, le présent est éternel, pour les autres, il n'y a pas encore d'histoire, l'avenir est éternel. Pour les deux, le temps éternel est la félicité, c'est là que se réalise l'homme total. Pour ma part, je ne suis pas croyant. L'histoire a une fin, l'humanité aussi, et il n'y aura jamais d'éternité.

4) L'histoire est un jeu

L'histoire est le moment le plus bref imaginable, maintenant. Et l'histoire est tout le temps mesurable de l'humanité. Cette étendue étourdissante, qui paraît infiniment grande, n'existe que dans cet instant qui paraît infiniment petit. De ces deux grandeurs contradictoires, l'histoire tire sa gravité et l'inépuisable richesse du monde, un éclat de rire au milieu d'un cortège de misères. 

La fin de l'histoire, la réalisation de l'humanité, est le but de l'histoire. La réalisation de la vie individuelle n'est pas différente de la réalisation de l'histoire : c'est pourquoi aucune vie individuelle n'est encore réalisée. Le besoin de cette réalisation simultanée de l'individu et du genre contient seul la satisfaction définitive appelée bonheur. Mais le bonheur n'est encore qu'une idée invérifiée, un but indéterminé. C'est ce but, qui pourtant rend identique toute grandeur avec leur vie, et attire les humains comme un aimant, qui, pour l'instant, est encore au-delà de leur vie. Leur fin est le seul véritable besoin qui les fait vivre. C'est un besoin qui n'est fait proprement que du contraire du besoin. Aussi bien, la réalisation de l'histoire est à la fois besoin de l'individu et de l'humanité. C'est le besoin qui contient et fonde tous les autres. La gloire est l'empreinte dont l'histoire marque ceux qui s'en emparent. A notre époque, le peu d'estime pour la gloire, le peu de gloire même, mesure l'étendue de la résignation de l'humanité à se réaliser. 

Ceux qui ambitionnent la gloire, ceux qui savent ou veulent faire l'histoire, savent que l'histoire est un jeu. Pour les autres, qui en sont les pions, l'histoire est une succession de catastrophes : l'histoire est le débat dont ils sont le bâillon, la dispute dont ils sont le tampon, la guerre dont ils sont les cadavres, l'embrassade dont ils sont l'interdit. Les joueurs qui connaissent ce jeu extrême qui va au-delà de leur vie savent qu'eux-mêmes doivent aller au-delà d'eux-mêmes ; et, probablement, cela sera insuffisant. Loin de décourager, cette exigence démesurée attire. Je n'énumérerai pas les qualités qu'il faut pour gagner, car il les faut toutes. Je veux seulement signifier que le but, c'est la victoire : que l'histoire soit courte !

Les ennemis de l'histoire disent : que l'histoire soit longue ; et même : que l'histoire s'arrête ! Ce jeu absolu, ainsi, est le jeu pour la maîtrise de la totalité, qui appartient à l'humanité entière, mais aussi le conflit de l'humanité divisée. En effet, ce qui rend ce jeu absolu est qu'il n'a pas d'autres règles que celles, toujours et toutes éphémères, que se donnent les participants. Le sacré est une règle du jeu profane, l'infini est le labyrinthe de l'illusion dans l'histoire, l'absolu même n'est que la règle implicite de faire des règles explicites. 
L'histoire enfin est à la vie ce que le quotidien est à la survie, la mesure de son temps. Le jeu est l'activité générique de l'homme, où l'intelligence est l'unité du cœur et du cerveau. Dans son besoin de pratiquer le jeu, l'histoire, l'humain ne rencontre la nécessité que comme misère, comme accident, comme aliénation de son intelligence. Notre époque complète le monde en révélant le travail comme contraire du jeu, la nécessité comme contraire de la vie, le quotidien comme contraire de la richesse. Jamais la richesse n'est nécessaire. L'humanité peut survivre sans histoire. Les égarements du cœur et de l'esprit peuvent aller jusqu'à l'oubli du cœur et de l'esprit, jusqu'à la résignation. L'amour et le génie se sont raréfiés, incritiqués, dans l'inflation de leurs ersatz, de mêmes noms. Dans le jeu, il n'y a pas davantage de leçons à retenir que de lois respectables. La richesse pratique, l'histoire, n'a pour seule exigence, limite et principe que la volonté des humains, qui est leur goût du jeu, d'en finir. 

5) En définitive

L'histoire est le jeu de l'humanité entière et divisée, ici et maintenant. Elle a pour but la maîtrise et la fin de l'humanité et du temps. 


Editions Belles Emotions
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