Croire


 

V- FIN DE CROIRE

Le mouvement de croire en général n'a été, jusqu'à présent, qu'un mouvement imprévisible et violent, qui échappe régulièrement aux constructions de la conscience, et qui est une des origines de l'aliénation les plus courantes et les plus suspectées, quoiqu'une des moins connues.

L'organisation consciente de la pensée a eu croire comme principal ennemi et comme principal objet depuis qu'elle a commencé à se manifester. Dans la conscience, la religion est d'abord la tentative de la maîtrise de tout le croire. Mais la religion n'a jamais que retenu croire. Et aucune religion n'a jamais tenté davantage que d'articuler une théorie générale, consciente, du monde, autour de ce phénomène. La « critique » de la religion, qui doit plutôt être appelée pseudo-critique, ne s'est pas non plus élevée à révéler ce qui fonde la religion, le mouvement de croire, et encore moins à tenter de le réaliser.

La religion, fondamentalement, c'est croire en l'infini en et pour soi, c'est-à-dire également croire à l'infini. Et l'infini de croire, fondamentalement, c'est la religion, ou en tout cas c'est ce que toute religion promulgue et défend, c'est la fonction de toute religion jusqu'à son effondrement. La religion, parce qu'elle est le couronnement du phénomène de croire quand elle résigne devant ce souverain de l'esprit, est la théorie du monde qui éternise ce qui est là. Toute manifestation de l'infini est religieuse par essence, c'est-à-dire conservatrice de ce qui est là, et résignation sur le possible. L'infini est la victoire du croire sur la maîtrise de l'esprit. L'infini, qui ne peut pas avoir la moindre réalité, ne tient toute son existence que du croire.

Il n'existe, jusqu'à présent, qu'un seul moyen de finir un mouvement de croire, et il s'agit du même moyen que celui qui finit tout court. C'est la vérification. Dans la conscience, la vérification n'est une exigence que depuis fort peu de temps, bien qu'elle soit la seule réalité de l'histoire. L'histoire, en effet, est une floraison de systèmes de croyances confrontés à une grêle de vérifications. C'est dans l'histoire, il y a deux siècles, que la vérification a commencé à se scinder en une vérification théorique et une vérification pratique. La vérification théorique, dont le projet est de transformer croire en connaître, est capable d'invalider toutes les croyances qui ne tiennent leur objet que du croire, les miracles, la magie, Dieu, toutes sauf une, l'infini. Car la vérification théorique n'est pas capable de supprimer ces croyances et ces systèmes de croyances, elle les transforme seulement. En les versant dans la connaissance, elle a seulement construit une connaissance infinie, elle a seulement vérifié que la connaissance était aussi un croire. Nous ne croyons pas moins aujourd'hui qu'avant les Encyclopédistes, Marx et les sciences positives, nous croyons différemment, puisque nous croyons les Encyclopédistes, Marx et les sciences positives. C'est particulièrement dans les révolutions, en tant que parti de la récupération, que le parti de la vérification théorique a guillotiné les vieilles croyances, au profit de nouvelles. La vérification théorique s'est révélée une opération de transfert du croire sous couvert mensonger d'opération de suppression du croire. La vérification pratique est ce qui finit réellement du croire, elle le réalise : ya es hora. Lorsque le parti de la vérification pratique a été battu par les armes, en 1793, alors qu'il était en train de vérifier furieusement, il a été principalement battu par le parti de la vérification théorique. Depuis, les deux partis sont ce qui divise l'humanité : celui de la vérification théorique, qui est l'alibi du croire infini, et celui de la vérification pratique, qui est le projet de sa fin.

La téléologie moderne se veut toute théorie de la vérification pratique et la vérification pratique de toute théorie. Comme elle est projet de la fin de toute chose, elle est évidemment croire en la fin de toute chose. Mais autant croire l'infini assurait l'infini de croire, autant croire en la fin commence déjà la fin de croire : pour finir croire, il faut en passer par croire en la fin de croire. En ceci la téléologie moderne est au-delà de toute religion, car si elle était comprise comme cas limite de religion (parce qu'elle est tentative de maîtrise du croire, parce qu'elle est théorie de tout ce qui existe), le concept même de religion aurait perdu son sens, le croire infini.

Finissons croire, si nous pouvons, et notre dernier croire sera que nous pouvons tout finir.

(Observatoire de téléologie, texte de 1999.)


Editions Belles Emotions
La Naissance d’une idée – Tome II : Téléologie moderne Précédent   Table des   matières   Suivant