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2010-2014

De la Méditerranée
aux mers Rouge et Noire










Depuis ses origines, la société moderne est planétaire. Sa critique l'est aussi, de façon toujours plus visible. En 2010-2014, « accomplir la totalité » prend un tour empirique, avec le surgissement de 9 insurrections généralisées, et 4 insurrections mineures, dans des pays souvent limitrophes, situés autour du bassin méditerranéen et au-delà. Il ne s'agit plus de la première explosion sociale, d'une aurore, comme avaient pu être perçus en leurs temps les émeutes de Watts en 1965, ou octobre 1988 en Algérie. Dans ce nouvel assaut contre la société, la question du développement, de la réalisation de ce qui est posé devient aussi cruciale que la beauté renversante des commencements. A la question sociale, toujours aussi brûlante, les formes nées dans les soulèvements émancipateurs sont des embryons de réponses.

Nous proposons un récit de cet événement. S'attacher aux actes de révoltes, pour ce projet qui est le nôtre, c'est la base, absente habituellement des textes sur ces faits, qui les supposent à tort connus. Le moment historique analysé connaît deux pics :

En décembre 2010, une flambée part de Tunisie et gagne l'Egypte, la Libye, le Bahreïn, la Syrie, le Yémen, avec ses flammèches en Algérie, mais aussi dans la péninsule balkanique (en Croatie, en Grèce). Ce premier mouvement finit, début 2012, lorsque l'effort de guerre de l'Etat malien contre la progression, vers sa capitale, de milices touaregs et islamiques (venues du Sahara et de territoires contrôlés par la Libye avant son insurrection), se montre incapable de tenir ses objectifs. Les femmes des soldats se révoltent alors. Puis des mutineries éclatent. Des pillages se répandent. Des Maliennes en nombre vont prendre à partie le président dans son palais. Celui-ci démissionne. Quelques mois après, c'est le président par intérim qui est agressé à son tour. Lorsque l'armée française décide d'intervenir au Mali en janvier 2013, officiellement c'est pour stopper la progression des islamistes vers le sud – mais officieusement, c'est pour assurer la continuité de l'Etat et sauver Bamako, et le Mali, de l'émeute. Cette révolte malienne n'a pas été calomniée (sur ses acteurs, sur ses contenus) par l'information dominante, comme ce fut le cas des insurrections précédentes de la période (comme le montre le piteux syntagme « printemps arabe » raccrochant ces mouvements singuliers à l'hagiographie des victoires libérales européennes de 1848 ou de 1989), mais occultée. Et presque partout où la révolte a éclaté en 2011, le pare-feu islamiste est ressorti, après-coup, dans le camp des réformateurs donc des défenseurs de l'Etat.

Si c'est dans la guerre d'Etat et la mauvaise conscience qu'a fini cette première séquence d'insurrections, celle qui s'ouvre ensuite est aux prises avec ces guerres et cette mauvaise conscience entretenues par les puissances établies et par l'information dominante. Par puissances établies, j'entends les personnels gouvernementaux, haut-fonctionnaires, agents du maintien de l'ordre, les dirigeants de banques, d'entreprises, grands propriétaires, et tous ceux qui occupent des responsabilités au profit de ces diverses instances, ou les défendent – tous ces gens, leur activité dans le monde et dans les esprits. Par information dominante, j'entends la logique du parcellaire à l'oeuvre dans l'actualité et la mise en rang de ses professionnels patentés, de la presse à la radio et à la télévision analogiques, à la télévision par satellite et à internet où les producteurs d'information ne se limitent plus ni à l'occident ni à une oligarchie, enfin aux prétendus "réseaux sociaux" qui en une décennie sont devenus des médias dominants, mais inclusifs, et qui tendent à l'hégémonie dans tous les espaces de la vie quotidienne à commencer par l'entreprise capitaliste, ces réseaux n'étant pas la critique de l'information dominante mais son extension majeure dans les esprits, et sa domination réelle pourrait-on dire ; où rares sont les néo-journalistes souvent bénévoles d'internet, qui ne relaient ni n'amplifient la dislocation de la capacité à comprendre et à concevoir - au profit de la morale et de l'uniformisation.

La deuxième séquence de soulèvements, sur la période qui nous occupe, est une critique de cette mauvaise conscience et de ce pare-feu. Son unité et sa cohérence n'ont pas été perçues. Elle commence avec un deuxième soulèvement en Egypte qui dure de novembre 2012 à juillet 2013 contre le gouvernement, issu des élections de 2012, des Frères musulmans. Simultanément en juin 2013, l'insurrection éclate à Istanbul contre le dirigeant Erdogan, qui un allié politique de ceux-là. En juin et juillet 2013 encore, l'insurrection reprend visiblement en Tunisie, en Syrie, en Libye, là aussi contre les pouvoirs issus de la crise de 2011 et leur continuité avec la tyrannie.

En Irak, la modernisation de l’exploitation est alors confrontée à une reprise (depuis la grande insurrection de 1991 dans ce pays), où il faut l’implication du gouvernement irakien et de son armée, d’islamistes locaux et étrangers, des Etats de la région et des mass medias pour taire le scandale, dans le sang et par le mensonge. A travers ces événements, le terrorisme en Irak et en Syrie depuis 2013-2014 naît quelque part entre la peste émotionnelle, dont parlait Wilhelm Reich, la surenchère militaire et la guerre anti-subversive. Cependant, depuis, les pauvres d'Irak ne s'en laissent pas compter, comme nous le voyons de nouveau au moment d'écrire ces lignes, puisqu'au début du mois de septembre 2018, le siège du gouvernement vient d'être incendié à Bassorah, la deuxième ville du pays, par ses habitants devenus émeutiers pour des motifs sociaux.

Le deuxième pic de révoltes de la période s'achève sur le continent européen en février 2014, avec une insurrection en Bosnie si contemporaine et intéressante – contre les privatisations, l'Etat, et contre l'idéologie ethnique – ainsi qu'en Ukraine, où la fétichisation d'une forme de lutte : l'occupation d'une place publique de la capitale, aux dépens d'une compréhension de l'existence et des enjeux des autres occupations urbaines qui eurent lieu, y compris dans le centre de Kiev – fétichisation déjà observée au Caire – atteint son paroxysme.

Les faits qui semblaient les plus emblématiques de 2010-2014, tels l'occupation de la place Tahrir, celle de la Puerta del Sol, ou encore la soi-disant « révolution kurde », sont replacés dans leur contexte, dans ce récit. Les psalmodies médiatiques autour de ces événements se dissipent : le conflit réel qui traverse les sociétés modernes est bien la révolte de l'insatisfaction, de celles et ceux qui veulent tout changer sans délai.

Dans ces soulèvements, la middleclass émergente est certes mêlée à la plèbe, et partout où elle n'est pas critiquée comme telle, elle gagne temporairement, comme dans l'idéologie consensuelle du "99%" contre les "1%". Mais les deux groupes se séparent aussi à plusieurs reprises, comme dans l'insurrection urbaine si contemporaine des pauvres ségrégués de Bahreïn, ou dans la marche pour la vie au Yémen. Le conflit qui nous intéresse n'a pas manqué de s'approfondir depuis, notamment par la critique de l'information dans des luttes innovantes en Tunisie à partir de 2014, qui anticipent le développement de nouveaux affrontements sociaux en Méditerranée.

Le soulèvement d'Ukraine s'achève lui aussi par une guerre, celle du Donbass. Guerre intérieure au sud de la Turquie. Guerre civile en Syrie, au Yémen, en Libye. La séquence révolutionnaire commencée en 2010-2014 n'a pas repris autour du bassin méditerranéen, d'une façon qu'on puisse la distinguer du militarisme, à l'exception notable de la Tunisie et peut-être du Liban. Comme le signale le dernier assemblage de textes présenté ici, c'est en d'autres parties du monde que la chose d'une intensité approchante semble se jouer, aussitôt après.

Les contenus apparus dans le mouvement de 2010-2014 appartiennent désormais à tous. Il s'est déclenché et propagé par des émeutes, par delà les frontières (qu'il a parfois abattues avec leurs appareils d'Etat). Il ne s'est pas non plus limité à des émeutes. Des formes sociales, les occupations urbaines, sont apparues, elles ont attaqué les conditions modernes de production et d'existence. Elles ne l'ont pas fait sous l'étendard de la tradition ou de la religion mais aux noms du changement et de la liberté.

En 2010-2014, bien des groupes politiques préexistants ont manifesté leur incapacité à prendre en compte une nouveauté aussi radicale, éloignée de leurs présupposés, indépendante de leurs organisations, hostile envers leurs fonctionnements. Ces groupes n’ont souvent fait d’ailleurs que suivre, comme des directives, les éclairages parcellaires ou abusifs et les anathèmes des journalistes, applaudissant le début des révoltes avec eux, s’interrompant avec eux, occultant et diffamant avec eux l’ampleur de leur poursuite et les expressions de leur négativité.

Cette incapacité est un des phénomènes du temps. L’activité sociale, la pensée collective actuelles, débordent les anciennes formes de rationalité avec une ampleur inédite. C’est d'ailleurs avec l’accélération de la circulation des choses et de la pensée, et avec l'appauvrissement de celles-ci, que les dernières entreprises capitalistes vedettes font leur business. C’est aussi contre ce bouleversement que reviennent en nombre identitaires et essentialistes : ils font semblant de colmater les brèches dans la représentation dominante de la réalité.

La révolte fait sauter tous les fusibles : la dispute sur le monde revient au premier plan. La vie aliénée - que la marchandise concentre, dont le cancer urbain est un symptôme, que les mythes représentent – a rencontré ici des aiguillons. La confiance retrouvée sur les ruines de l'oppression peut tout faire basculer, une fois encore. Des formes sociales sont apparues, qui sont à fonder. Les batailles seront vives.

Les récits et analyses qui suivent ont été écrits de 2015 à 2017. Leurs sources, des articles de la presse internet dominante, francophone et anglophone, sont mentionnées. Ils rappellent la pensée à son véritable objet : la critique des conditions existantes et de l’aliénation.


Octobre 2018.














Décembre 2010 - Mai 2012






Novembre 2012 - Février 2014






Irradiation
















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1) Février 2007 à mai 2010



Etats connaissant des soulèvements de leurs populations :



février 2007: Guinée Conakry

novembre 2007 : Géorgie
décembre 2007 : Kenya, Pakistan

février 2008 : Haïti, Cameroun
mars 2008 : Chine
avril 2008 : Tunisie (Gafsa), Egypte (Mahalla)

novembre 2008 : Colombie
décembre 2008 : Grèce
janvier 2009 : Lettonie, Estonie, Bulgarie, Islande
février 2009 : Madagascar, France (Guadeloupe)

mai 2009 : Géorgie
juin 2009 : Iran
juillet 2009 : Honduras, Chine

décembre 2009 : Turquie (Kurdistan)
mai 2010 : Khirghizstan, Thaïlande, Grèce



Ces diverses révoltes, antigouvernementales, ont pour autres points communs entre elles des façons d'agir, urbaines, sans chefs, de si proches ennemis, et leur contemporanéité. Leur mise en perspective est l'ébauche d'un projet selon leur point de vue.





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2) Le soulèvement de Gafsa en 2008




Le 5 janvier 2008 sont publiés les résultats d'un concours pour l'embauche de 380 ouvriers à la compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Le népotisme et la corruption des recruteurs y apparaissent évidents, comme la complicité des bureaucrates du syndicat : l'Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt). Des protestations, sit-in et manifestations ont lieu le jour même à Redeyef et à M'dhilla. A Moularès, les protestataires bloquent la route principale, le siège de la CPG et le lavoir à phosphate. Dès le lendemain, à Redeyef, les membres d'un comité local de l'union des diplômés chômeurs (organisation créée en 2007, non reconnue par les autorités) sont rejoints par des centaines d'élèves, des chômeurs, leurs proches ainsi que certains syndicalistes pour manifester.

A M'dhilla, le soir du 8 janvier, de jeunes chômeurs interdisent l'accès à la ville en mettant en place des barrières de pneus enflammés. Le matin du 9 janvier, les lycéens viennent grossir les manifestations. Dans la nuit du 13 au 14 janvier, des manifestants mettent le feu à des pneus devant le domicile du sous-préfet. La nuit suivante, des jeunes mettent le feu à un bureau de la société de gardiennage des entreprises du complexe chimique, tandis que d'autres se chargent de démonter une partie des rails de la voie de chemin de fer afin de paralyser le transport du phosphate.

À Moularès, des dizaines de chômeurs et leur famille ont dressé des tentes sur les routes ''convergeant vers la CPG pour empêcher les camions et les trains de phosphates de circuler. Parmi les participants à ces camps de tentes, celui des 'onze veuves' va devenir emblématique du mouvement. Ce dernier, dressé par les femmes dont les maris, employés de la CPG, sont morts à la suite d'un accident du travail va devenir l'épicentre des divers camps de tentes'' (Larbi Chouikha, Eric Gobe). Le 14 janvier, les lycéens déchirent leurs cahiers et leurs livres scolaires, en scandant des slogans contre la corruption. Les manifestations continuent les semaines suivantes.

Après avoir vainement attendu l'épuisement du mouvement, le pouvoir change de tactique. Le 7 avril, la répression policière s'intensifie. Des descentes et arrestations ont lieu au domicile de certains manifestants à Redeyef. Pour contrer la répression, des grèves sont alors organisées avec l'appui du syndicat local de l'Ugtt, qui se positionne ouvertement contre la corruption de la centrale, tandis que des groupes de jeunes harcèlent les policiers déployés. A Moularès et à M'dhilla, les policiers sont débordés par le nombre de manifestants qui occupent la rue. Des affrontements éclatent. Au même moment, du 6 au 8 avril, a lieu l'émeute de Mahalla en Egypte.

Au mois de mai les heurts continuent. Le 5 mai dans le village de Tabbedit et le 2 juin à Metlaoui, 2 manifestants sont tués. Le 6 juin, les forces de l'ordre tirent sur la foule à Redeyef, faisant 1 mort et 21 blessés. Le lendemain l'armée se déploie dans la ville. Des rafles ont lieu à Redeyef, dans les montagnes avoisinantes ainsi que dans les autres villes du bassin, mettant un terme à ce mouvement.



Mais, comme à Mahalla en Egypte, un verrou a sauté. Il y a eu les solidarités, l'opposition, la parole, l'audace, le plaisir. Un mouvement des tentes et occupations extérieures a commencé.




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3) Des émeutes de 2005 à 2010 en Egypte




Avec 16 millions d'habitants, Le Caire est la première agglomération du continent africain, mais aussi de l'ouest du Proche-orient (jusqu'à l'Irak inclus). En 2011, la population égyptienne compte encore une bonne moitié d'individus ayant moins de 25 ans.

En 2005, l'insurrection gagne 4 Etats africains: le Togo, l'Ethiopie, les Comores et le Soudan. C'est cette même année en Egypte que le négatif reparaît visiblement.



En octobre 2005, une manifestation contre l'église copte de Saint-Georges à Alexandrie se termine en affrontements avec la police au cours desquels 3 personnes sont tuées. ''C'est la première fois depuis la guerre du Golfe qu'une manifestation fait autant de victimes''.

Aux mois de novembre et de décembre se terminent par ailleurs des élections législatives. La campagne politique menée par une partie de l'opposition libérale depuis décembre 2004 avait amené le régime égyptien à dépenser quelques confettis pseudo-démocratiques, en guise de cette ''ouverture'' si prisée par l'information occidentale. Le simulacre électoraliste ne tient guère : il fait le lit de plusieurs affrontements entre policiers, passants, citoyens, groupes de protestataires, encartés du parti au pouvoir (parti national démocratique, PND), militants des Frères musulmans (l'opposition spectaculaire, qui participe à la mascarade institutionnelle) et baltagueya (nervis à la solde du régime).

L'affrontement se généralise à toute la population d'un quartier, le 7 décembre, dans le gouvernorat d'Al-Sharqia : alors que des femmes attendent devant des policiers pour aller voter, des baltagueya leur lancent des pierres, cocktail Molotov, et bouteilles d'acide sulfurique. Des gens sortent alors des immeubles avoisinants et se rassemblent, d'autres se mettent à jeter des projectiles depuis les balcons. Les baltagueya se replient ; la police lance une bombe au poivre. Plus tard, un groupe se reforme devant le cordon de policiers. Puis ''dans le quartier, les violences reprennent. Chaque rue est prise d'assaut. Des couteaux et des sabres font leur apparition. [...] 'C'est la guerre de Palestine !' s'écrie un gamin ravi de lancer ses cailloux.''. La journée fait 5 morts, dont 2 par balles policières et 1 d'arrêt cardiaque suite à l'inhalation de gaz lacrymogènes.

L'année s'achève sur un massacre de migrants. Le 30 décembre, 2000 à 3000 clandestins soudanais qui campaient dans l'agglomération du Caire, réclamant le droit d'immigrer vers un pays étranger (et le statut de réfugié politique) sont encerclés par la police, qui resserre ses rangs jusqu'à piétiner, étouffer et assassiner 27 (informations officielles) à 156 personnes. L'Etat soudanais, quand à lui, avait fait état d'un nombre de victimes comparable : 130 morts, quelques mois auparavant, lorsqu'il avait dû réprimer l'insurrection sociale de Khartoum, Malakal et Wau des premières journées du mois d'août.

En 2006 eurent eu lieu les premières explosions sociales de notre temps dans le secteur de l'industrie. Ce fut au sein de nombreuses enclaves lui étant dévolues au Bangladesh. Peu après, puis simultanément, sans connaître un caractère aussi destructeur et peut-être sans les connaître, des grévistes dans le delta du Nil ont su anticiper, soutenir et rejoindre les mobilisations qui ont précipité la chute de Moubarak.

Misr Spinning and Weaving Company est la plus grande usine d'Egypte ; fondée il y a 50 ans elle est toujours détenue par l'Etat et située dans la ville de Mahalla. Aux prises avec de récents changements dans l'organisation mondiale de la concurrence, vestige de l'idéologie de Gamal Abdel Nasser véhiculant encore nombre de ses illusions, cette industrie entraîne la concentration de travailleurs peu ou pas qualifiés, en attirant notamment de nombreux migrants intérieurs qui sont souvent des femmes.

Fin 2006 ont lieu, pour des augmentations de salaires, des grèves, évidemment sauvages, à la Misr Spinning and Weaving Company, qui en entraînent d'autres dans plusieurs secteurs de l'économie (et de nouveau à la Misr Spinning and Weaving Company) en 2007. La grève chez les agents des impôts fin 2007, accompagnée de sit-ins devant le syndicat ouvrier du régime et devant les locaux du gouvernement, aboutit à la création du premier syndicat égyptien indépendant : la ''Independent General Union of Real Estate Tax Authority Workers'' (Igureta).

En février 2008, l'information dominante fait état d' ''émeutes de la faim'' éclatant suite à l'augmentation des prix alimentaires dans plusieurs pays d'Afrique, particulièrement au Cameroun, et jusqu'en Haïti, alors qu'y est surtout patente une même flambée des émeutes pour des motifs étant quand à eux parfois identiques, parfois similaires, parfois différents. Début avril, une nouvelle grève est organisée à la Misr Spinning and Weaving Company, pour l'augmentation des salaires et la baisse des prix. Le 6 avril, la police vient occuper l'usine pour montrer à des journalistes qu'il n'y a pas de grévistes. La population se tient alors rassemblée dans la ville. La colère monte, des portraits de Moubarak sont arrachés. Suite au tabassage d'une femme, l'émeute éclate. Des magasins et des écoles sont détruits pendant la bataille. 3 jeunes sont tués. Des grèves et manifestations de solidarité sont organisées dans d'autres villes d'Egypte où des collectifs politiques se créent ou se coordonnent. Après 2 jours d'émeutes, dès le 8 avril, le premier ministre parvient sur place à faire de nouvelles promesses. Qu'importe: pour la première fois, en Egypte, la critique en actes se fédère.

En novembre 2009, suite au match de football qui voit la victoire de l'Algérie sur l'Egypte, dans le contexte d'une hystérie médiatico-politique déchaînant les nationalismes respectifs, et d'affrontements de rue en Algérie, des gens s’émeuvent au Caire contre l’ambassade algérienne, s'en prennent à des vitrines de magasins, à des voitures et attaquent la police. Le même soir et dans le même contexte ont aussi lieu, en France, quelques incidents. Les liens issus, en Egypte, de l'insubordination autour des stades sont aussi précurseurs de 2011-2013.

Un an plus tard, en novembre 2010, pour protester contre l'arrêt de construction d'une Eglise copte, des centaines de manifestants se rassemblent devant la municipalité d'un quartier de Guizeh. Puis ils partent en direction des bureaux du gouverneur de Guizeh et tentent vainement d'y rentrer, tournant alors leur colère contre des vitrines, retournant des voitures, s'affrontant avec la police (1 mort).




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4) La subversion du Yémen



Le Yémen est l'Etat le plus peuplé des insurrections de 2011 après l'Egypte et sa population avoisine celle de l'Arabie Saoudite. Il pourrait représenter l'envers de cette monarchie, tant celle-ci compte sur la scène régionale du spectacle où la république du Yémen reste périphérique. Des guerres d'indépendance ont ravagé le pays pendant 30 ans ; l'Etat ''unifié'' date de 1990. La guerre entre armées issues des ex-Etats du Sud et du Nord reprend en 1994, et s'achève au profit du Nord dirigé depuis 1978 par Ali Abdallah Saleh. Depuis, 70 000 000 armes seraient en circulation dans le pays, soit près de 3 armes par habitants... Pour se maintenir dans de telles conditions, le pouvoir central repose toujours sur le clientélisme tribal et sur l'entretien de rivalités superficielles et néanmoins meurtrières, entre l'Etat et des guérillas séparatistes, ou religieuses, toutes prêtes à suppléer à sa tâche. Cette instabilité chronique du pouvoir dissimule les sérieux troubles sociaux qui éclatent contre lui.



En 1998 comme à la mi-mars 2005, des émeutes éclatent suite à l'annonce d'une nouvelle taxe. Le 20 juillet 2005 (six mois après le soulèvement de Port-Soudan, douze jours avant celui de Khartoum), l'Etat du Yémen supprime les subventions sur les produits dérivés du pétrole, multipliant par deux le prix du carburant à la pompe. Des manifestations ont lieu, dénonçant la corruption gouvernementale. Elles sont accompagnées d'affrontements avec la police et se prolongent le lendemain. 2 morts à Aden, 2 morts à Taiz. A Al-Hudaydah, dans l'attaque d’installations pétrolières, 3 manifestants sont abattus. Des camions-citernes sont retenus bloqués ''dans l’est du pays''. Incendie de voitures, saccage et incendie de magasins. Dans la capitale, Sanaa, des groupes de manifestants prennent pour cible les demeures de membres du gouvernement, y compris celle du premier ministre. Se positionnant devant les caméras en défenseur de l'idéologie occidentale et des comportements encouragés par celle-ci, alors que c'est déjà leur négation par la révolte de pauvres modernes, le premier ministre justement appelle la population à ''faire la différence entre la liberté d’expression et la liberté de destruction''. Pour expliciter davantage ses propos, des chars sont déployés dans plusieurs villes.

En septembre 2007, des manifestations contre la répression font plusieurs morts à Al-Mukalla. Au mois d'octobre suivant, lors de la commémoration du soulèvement de 1964 contre l'oppression britannique, ont lieu d'autres affrontements avec la police à Radfan. ''En 2007, le mouvement sudiste a demandé des réformes puis la séparation d’avec le nord du pays. En 2008, des ouvriers et la société civile ont participé à des manifestations et ont fait des grèves pour les salaires et la libération des prisonniers politiques.''

Le 8 juin 2009, de nouveau la répression déclenche des émeutes à Al-Eind (Lahaj), où avaient lieu les funérailles de 6 manifestants. Cette fois, le cortège ne veut pas désarmer à un contrôle de police. 2 autres morts. D'autres sortes d'affrontements ont aussi lieu, telle une ''émeute de l'eau'' le 24 août. A l'hiver 2009 commence un mouvement d'une toute autre nature. Pour protester contre la mise en coupe réglée de leur région par leur gouverneur tyrannique, protégé de Saleh, 350 fermiers d'Al Ja'ashin, dans la province centrale d'Ibb, manifestent à Sanaa tous les mardis pour parler publiquement de leurs torts, en installant une tente, inscrivant leurs griefs sur des morceaux de cartons. Ils ne seront rejoints, plus d'un an après, par des milliers de personnes, sur la place de l'université.

Le premier mars 2010, suite à l'arrestation de 21 ''séparatistes présumés'' pour un rassemblement à Zinjibar, des affrontements éclatent, au cours desquels 2 flics sont tués et 1 blessé. La police parvient à faire des arrestations parmi les émeutiers et à s'emparer de banderoles et d'armes.

Peu avant le bouillant été irakien, à la fin du mois de mai 2010 au Yémen, une frappe aérienne ''visant Al Qaeda'' tue ''par erreur'' un habitant, après quoi des gens qui seraient membres de la tribu Shabwani se battent avec des soldats et font sauter le pipeline transportant le pétrole brut depuis Marib jusqu'à la mer Rouge. Les affrontements s'étendent de la zone rurale à la ville de Marib. Tandis que des dizaines de personnes ouvrent le feu sur des bâtiments gouvernementaux à Marib, d'autres bloquent une grande route en direction de Sanaa.




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5) Grèce : décembre 2008



Au début des années 2000, le déferlement des euros fit croire à certains que la Grèce se trouverait nécessairement du '' bon '' côté des barbelés. Il y avait bien, dans les grandes villes, régulièrement, des grèves et des manifestations parfois accompagnées d'affrontements avec la police. Mais les vieilles habitudes, la répression, la cupidité, la croyance en une normalité et la propagande des mass media parvenaient encore à maintenir le conflit social aux marges des apparences, ce qui a changé.



La police est une corporation qui suscite une détestation particulière chez les populations qu'elle opprime le plus, parmi lesquelles, de nombreuses franges de la jeunesse. Les accrochages étaient fréquents dans le quartier d'Exarchia à Athènes. Le 6 décembre 2008, la présence policière échauffe les esprits et la nervosité des flics. Un adolescent de 15 ans, Alexandros Grigoropoulos, meurt atteint d'une balle policière. Le quartier se soulève immédiatement. Cette nuit-là, à Athènes, la jeunesse laisse éclater sa colère, non seulement contre la police mais aussi contre ce que cette dernière a pour fonction de protéger : plus de 70 magasins et des banques sont saccagés ou incendiés.

Les quelques centaines de participants du premier soir deviennent des milliers puis des dizaines de milliers les deux nuits suivantes. L'émeute se répand dans l'agglomération athénienne et gagne les principales villes du pays : Thessalonique, Patras, Heraklion... Sur les trajets de manifs à Athènes et Thessalonique, les jours suivants, les banques sont attaquées ainsi que des magasins. Des écoles et bâtiments administratifs sont occupés dès le 7 décembre, se voulant les centres de communication du mouvement naissant. A Athènes, c'est le cas de l'école polytechnique et de la fac d'économie.

Face à l'extension des troubles, les politiciens au pouvoir tentent de réagir. '' Le ministre de l'Intérieur, Prokopis Pavlopoulos a condamné ce qu'il a qualifié d' ''incident isolé'' et a demandé une ''punition exemplaire'' pour ses auteurs. Le chef du commissariat d'Exarchia a été suspendu. '' Le ministre de l'éducation proclame le 7 décembre journée de deuil national. En parlant d''' incident isolé '', le gestionnaire en poste ment sur l'édifiante banalité du travail de la police. La diversification de l'attirail policier avec l'arrivée, à côté des armes habituelles, des prétendues armes '' non létales '' (lanceurs, armes de poings, grenades, munitions spéciales, tasers, gaz...) lui permet seulement, désormais, de mutiler encore plus qu'elle ne tue. Aussi, en étant contraint de reconnaître une infime partie de ses torts, c'est en fait l'ensemble de sa pratique que l'Etat policier désavoue implicitement. La rue ne s'y trompe pas et le fait savoir.

Sur l'île de Lesbos, le 7 décembre, 200 furieux détruisent banques, caméras de surveillance, le bureau des douanes et le ministère d'Egée. Les drapeaux grecs sont arrachés des bâtiments gouvernementaux et brûlés dans le square central. Le 8 à Rhodes, les lycéens qui occupent leurs écoles le jour s'en échappent la nuit pour détruire banques, lampadaires, matériel de signalisation. Comme à Athènes, le premier soir, où la majeure partie de l'éclairage public de l'avenue Akadimias à proximité de l'école polytechnique avait été détruit afin d'obstruer la visibilité de la police.

Les lycéens harcèlent la police, au Pirée le lundi 8 décembre en bloquant le commissariat et en jetant des cocktails molotov sur des voitures, des postes de police et d'autres bâtiments administratifs (mairie, ministère). Et le jeudi 11 à Athènes, où 35 commissariats sont bloqués en retournant les bagnoles des condés.

Le pic de l'événement est atteint la nuit du 8 décembre. A Athènes, près de 15 banques, 50 magasins et près de 50 bâtiments gouvernementaux brûlent. A Thessalonique, le pillage et la destruction de marchandises sont plus importants que dans la capitale.

Mardi 9 décembre a lieu l'enterrement d'Alexis Grigoropoulos. Des incidents ont lieu dans de nombreuses villes: à Patras, Larissa, Volos, Kalamata, Ioannina, Zante, Kozani, Mytilini. Mais ils sont sans commune mesure avec la foule et l'ampleur du négatif précédents. A Athènes et Thessalonique ils ne seraient respectivement plus qu'une centaine et une cinquantaine à affronter la police aux abords des écoles occupées. 80 arrestations ont eu lieu dans la journée, dont 25 étrangers '' pour des vols commis dans la nuit de lundi à mardi dans des magasins sinistrés du centre d'Athènes ''.

Le 10 décembre, le ministre de l'intérieur déclare: '' On n'attendait pas une telle mobilisation. (...) C'est la première fois que nous avons affaire à quelque chose de la sorte. Nous avions connu par le passé des troubles à proximité de l'école polytechnique d'Athènes ou à Salonique, mais ils n'avaient pas atteint une telle ampleur ''. Au moment où cette ampleur apparaît dans le langage de l'Etat, elle n'est déjà plus dans les rues.

Des destructions ciblées continuent d'êtres commises à travers le pays, tel l'incendie du sapin de noël de la place Syntagma. De nouvelles occupations apparaissent où se jouent des ébauches de discours. Jeudi 11 est le premier jour d'occupation de la mairie d'Agios Dimitrios, au sud d'Athènes, par un groupe de libertaires rejoints par des gens du quartier et soutenus par des travailleurs municipaux. A ce moment pourtant, l'hypermédiatisation de ces événements prend les devants.

Alors que la révolte avait diminué, les 14 et 15 décembre, les affrontements entre groupes de manifestants et policiers reprendraient une certaine ampleur. Mercredi 17, plusieurs initiatives ont lieu telles que: déploiement de banderoles par des étudiants sur le rocher de l'Acropole appelant en plusieurs langues à la résistance et à la mobilisation internationale ; occupation de la mairie de Ioannina ; occupation de la plus importante centrale syndicale, la confédération des travailleurs grecs (GSEE) par plusieurs dizaines de personnes affirmant dans un communiqué vouloir continuer '' l'ouverture sociale créée par l'insurrection '' et signant '' Assemblée générale des ouvriers insurgés ''. Jeudi 18, en marge d'une manif à Salonique, les locaux de deux radios privées sont brièvement occupés.

Sur les 246 personnes poursuivies après les arrestations, 66 sont enfermées en détention préventive. Précisons que les affrontements de rue ne s'arrêtent pas à la mi-décembre, mais reviennent à un niveau d'intensité moindre dans une temporalité plus longue. Contre ceux qui verraient dans cette diminution un simple retour à la normale du paysage politique grec, il faut constater que l'émeute du 6 décembre a renouvelé le conflit social. De nombreux aspects de la domination ont été identifiés et livrés à l'opprobre: policiers, commissariats, banques, magasins, administrations, syndicat.




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6) Résistances iraniennes



A une époque avancée du ''capitalisme fonctionnant mal'', les puissances dominantes s'efforçaient de prévenir les troubles sociaux en imposant la libéralisation de l'Etat, comme dans les années 1990 en Afrique et dans l'ex-Urss. Sans négliger le bellicisme, elles organisèrent aussi, inspirées par la réforme de l'Etat serbe, des simulacres de révolutions en Géorgie, en Ukraine, au Liban. Les putschs eurent bien lieu, mais la rue se mit à critiquer les opérations suivantes, de 2005 à 2010, par des révoltes au Kirghizstan, en Géorgie, en Arménie, en Moldavie. Il y eut aussi de sérieux débordements en Thaïlande et à Madagascar.

Et le début d'une résistance en Iran, contre les héritiers des contre-révolutionnaires de 1981, suite aux premières révoltes dans ce pays contre le régime des mollahs et la forme marchandise actuelle, de 1999 à 2005.



Le 27 juin 2007, Téhéran connaît l'émeute. Immédiatement après un rationnement des débits d'essence à minuit, 37 stations-services sont saccagées. Dans le ''quartier Hakimiyeh de Téhéran-Pars, la milice a tiré sur la foule, touchant trois personnes. La foule en colère a immédiatement réagi en prenant d'assaut les banques et les administrations.'' En province aussi des ''dizaines de banques, de bureaux administratifs, des autobus et des véhicules des forces de sécurité'' sont attaqués.

Mais c'est juin 2009 en Iran que les circuits vont choisir de surmédiatiser contre la réélection du président Ahmadinejad. Satisfaisant les critères de la National Endowment for Democracy ou de l'Albert Einstein Institute, un ''mouvement vert'' est créé en juin 2009, codirigé par des politiciens dits d'opposition, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi. Les manifestations permettent toutefois à une nouvelle génération de se battre contre la police dans une succession d'émeutes et de funérailles qui se transforment en affrontement, et défie ouvertement le pouvoir dans les principales villes du pays. ''Mort au dictateur'', '' libérez les prisonniers'', ''Neda n'est pas morte, le gouvernement est mort'', ''mort à Khamenei''. Le 18 septembre 2009, ils sont des millions dans les rues du pays à Téhéran, Ispahan, Machad, Shiraz, Qom, Tabriz: ''Nous nous battrons et nous mourrons pour reprendre notre pays'', ''le viol et les tortures ne servent plus a rien'', ''Mort a la Chine, mort a la Russie'', ''Mort a la tyrannie''. Ce mouvement se prolonge durant plusieurs mois, ravivé par les fêtes religieuses ou nationales que les gens transforment en affrontements contre la police. En 2010 en Jordanie les élections seront également critiquées dans des émeutes.







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Décembre 2010 à mai 2012




7) Méditerranée Arabie Monde



En 2011, deux événements rappellent l'alternative actuelle de l'humanité : changer elle-même l'ensemble de son devenir ou laisser un événement non désiré le faire de façon calamiteuse. Au Japon, une catastrophe naturelle est devenue un désastre industriel, à 150 kilomètres de l'agglomération la plus peuplée de la planète.

La même année est aussi le retour de la révolution sociale dans le bassin méditerranéen et sur la péninsule arabique. Cette perspective de vie nous intéresse.

Les insurrections de 2010-2014 ont éclaté contre le monde de la survie et de la séparation, avec la critique de l'activité et de l'inactivité dominantes, de l'exclusion, de la hogra et des principales médiations sociales. Les émeutes ont immédiatement mis en défaut le règne de la privation. Elles furent prolongées par la tentative de soumettre les pouvoirs aux décisions issues de la délibération des gens, moyennant la pratique révocatoire du Dégage ! ; par d'autres tentatives d'auto-organisation des populations ; par la généralisation du dialogue non hiérarchique sur le sens de tout cela.

Depuis les années 1970, puis la contre-révolution iranienne, le bassin levantin et la péninsule arabique étaient devenus un bastion de la communication marchande, un des centres du régime dominant. De décembre 2010 à 2013-2014, la dispute sur le monde rejaillit, le déchire. A l'exception de Bahreïn et de l'Irak, la reprise n'a pas lieu là où les dernières insurrections avaient éclaté, mais dans des pays qui n'eurent pas connu de conflit social aussi profond depuis des décennies, notamment dans plusieurs Etats de périphérie du développement spectaculaire arabe, où la société mondiale a donc été attaquée. La pratique critique de la communication par les enfants et les émeutiers de Deraa fut la critique du despotisme contemporain.





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8) Insurrection en Tunisie




Décembre 2010 à janvier 2011 : émeutes et pillages




L'insurrection de 2010-2011 en Tunisie part immédiatement d'une révolte contre la survie.

Suite au suicide de deux jeunes hommes de Sidi Bouzid, Mohammed Bouazizi le 17 et Houcine Néji le 22 décembre 2010, contre les conditions qui leur sont faites dans les régions intérieures du pays : à la mort de Bouazizi, les jeunes demandent des comptes. Les 19 et 20 décembre, des affrontements éclatent avec la police. Des gens se solidarisent immédiatement à travers le pays : manifestations de Meknassy à Kerouan, à Sfax, Sousse et jusqu'à Bizerte.

Dès les 22 et 25 décembre à Menzel Bouzaïene, Regueb et Souk Jedid, les manifestants dressent des barricades et incendient en un même geste véhicules et local du parti au pouvoir, train de marchandises, tribunal, café appartenant à un membre du parti au pouvoir, banque et sous-préfecture. Les affrontements avec la garde nationale font un mort chez les manifestants. Le 27, manifestation à Tunis.

Du 5 au 10 janvier 2011, des émeutes éclatent parallèlement en Algérie suite à une augmentation des prix. Les principales villes d'Algérie connaissent des affrontements avec la police, accompagnés d'attaques de bâtiments administratifs et de pillages de marchandises. Contrairement à la Tunisie, cette flambée ne déclenchera pas de solidarité de la part d'une grande partie de la population. En Algérie, l'insurrection sociale avait débuté plus de vingt ans auparavant. Face aux révoltes plus localisées qui restent néanmoins endémiques depuis, l'Etat algérien accumule les techniques répressives, et achète l'ordre social en distribuant des oboles. Et une partie de la population est déterminée à conserver activement les conditions d'oppression, quitte à prêter main-forte aux policiers, comme lors de l'attaque de Bordj Al-Kiffan par des émeutiers le 7 janvier 2011.

En Tunisie, les émeutes et manifestations de soutien s'étendent. Les objectifs de l'insurrection apparaissent avec les slogans ''Ben Ali dégage'' et ''Le peuple veut renverser le régime''. Le point de non-retour est atteint à Kasserine et Thala. La répression (tireurs embusqués) qui fait 20 morts le 8 janvier produit le contraire de l'effet escompté par le pouvoir : davantage de colère, davantage de solidarité. Des grèves éclatent. Contre leur bureaucratie centrale, des groupes locaux de l'Ugtt soutiennent et relaient les protestations.

Du 9 au 11 janvier, la répression fait 30 morts supplémentaires. Mais rien n'y fait. Le 13 janvier, lors de funérailles dans la ville touristique de Hammamet, les manifestants érigent des barrages dans la rue. Certains pillent des magasins, d'autres des résidences luxueuses dont l'une appartiendrait à un proche de Ben Ali. Un poste de police et une permanence du RCD sont démolis.

''A travers tout le pays, des manifestants ont attaqué et pillé des magasins des enseignes françaises Carrefour et Casino, auxquelles sont associés des proches du pouvoir en Tunisie. Ces pillages concernent plusieurs villes : Gafsa (sud-ouest), Nabeul (nord-est), Gabès (sud-est) ou encore Bizerte (nord-est).''

Le 12 janvier à Tunis, dans les quartiers d'Ettadhamen et Intilaka, des bâtiments municipaux et des commerces sont attaqués. Un couvre-feu est décrété, en vain. Le 13 janvier, les manifestations et affrontements continuent : premier mort dans la capitale. Le lendemain l'émeute se poursuit, de même que le pillage de magasins et de propriétés luxueuses. Pillage et incendie de l'hypermarché de ''Tunis city'' de la marque Géant. "Contre la montre" entre pilleurs et forces de l'ordre. Devant le retour (depuis le 26 janvier 1978) d'une jeunesse incontrôlable dans les rues de la capitale, et face aux rumeurs les plus folles, des milices d'habitants se constituent ; samedi 15 les bureaucrates de l'Ugtt appellent, sur la télévision nationale pas détruite, à en constituer. Ben Ali est exfiltré le 14 janvier vers l'Arabie Saoudite.




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Premières occupations urbaines et lutte contre les responsables du régime




Recouverte, dans les médias occidentaux, par le soulèvement d'Egypte, une seconde offensive sociale en Tunisie suit immédiatement la première, sous l'aspect d'une lutte contre les responsables de l'ancien régime, par les masses rassemblées physiquement, en grève, occupant la rue ou des lieux de décision, harcelant les forces de sécurité.

Deux jours après l'émeute de Tirana, la capitale de l'Albanie, le 23 janvier 2011, une délégation d'habitants partis de Sidi Bouzid rejoint la place de la Kasbah à Tunis. Il s'y tient une manifestation contre le maintien au pouvoir des anciens ministres de Ben Ali dans le gouvernement de transition. L'occupation permanente de la Kasbah est décidée par les gens. Les jours qui suivent le début du campement, des centaines de personnes se mettent aussi à assiéger les bâtiments publics, les ministères. Des responsables sont attaqués. Des portraits de Ben Ali sont jetés par les fenêtres des ministères. La place de la Kasbah est évacuée par la police le 28 janvier, au bout de 5 jours.

Le 31 janvier, le ministère de l'intérieur, renommé ministère de la terreur par les manifestants, est attaqué par ces derniers qui contraignent le ministre à la fuite. Début février, des commissariats et sous-préfectures sont attaqués par des manifestants dans plusieurs villes. Des grèves éclatent dans les mines de phosphates de Gafsa ; des ministères et sièges d'entreprises sont occupés. Du 20 février au 4 mars, la place de la Kasbah est à nouveau occupée. Les campeurs réclament la chute du gouvernement (sous leur pression, le chef du gouvernement en poste depuis la dernière période du règne de Ben Ali : Mohammed Ghannouchi, est remplacé le 27 février par Béji Caïd Essebsi), la dissolution du RCD, de la chambre des députés, celle de la police politique, et la mise en place d'une assemblée constituante. D'autre part, le régime reconnaît officiellement la langue et l'écriture berbères.

Les islamistes ne semblent faire leur apparition organisée dans la rue que le 8 mai 2011, pour faire le travail de la police, alors qu'ont lieu de nouvelles manifestations aux cris de ''plus de réformes'', ''nouvelle révolution'', ''gouvernement dégage'', ''flics, bande de lâches'' accompagnées d'affrontements et de pillages de marchandises. ''A Ettadhamen (...) des bandes de jeunes se sont livrées à des pillages et saccages dans la nuit de samedi [7 mai] à dimanche [8] malgré le couvre-feu. Dimanche, cinq postes de police et de la garde nationale ont été incendiés. Des islamistes du mouvement Ennahda (Renaissance) se sont mobilisés pour tenter de rétablir l'ordre, en l'absence d'intervention des forces de l'ordre, selon des habitants.'' L'assemblée constituante est reportée au 23 octobre.

Le 15 juillet a lieu une tentative de nouvelle occupation de la place de la Kasbah qui, bien moins nombreuse que les précédentes, subit une forte répression. De nombreuses ruelles du quartier se hérissent alors de barricades de pierres, de pneus et de tonneaux enflammés. Les flics sont débordés. Ils pourchassent certains manifestants dans une mosquée. Le lendemain l'émeute reprend dans le quartier d'Ettadhamen. Le 16 aussi la police et des magasins sont attaqués à Menzel Bourguiba, ville de chantiers navals à proximité de Bizerte. Un poste de police est pillé. Le 17 au soir, à Tunis, des dizaines de jeunes ont encore jeté des pierres, des bouteilles de verre sur les forces anti-émeutes. La police arrête de très jeunes émeutiers. Ce même jour l'émeute éclate à Sidi Bouzid, où dans la soirée, des manifestants qui bloquaient une route affrontent la police et l'armée avec des pierres et cocktails molotov. Des véhicules et magasins sont saccagés, des documents sont détruits au commissariat à l'agriculture et dans un dépôt municipal. Les affrontements se poursuivent toute la nuit, l'armée achemine des renforts dont un hélicoptère. 1 émeutier de 14 ans meurt d'une balle tirée par la police. Le lendemain, les protestations continuent à Regueb.




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9) Insurrection en Egypte




Le 1er janvier 2011, un attentat anti-copte entraîne des manifestations de colère antigouvernementales. Avant 2006, le Bangladesh avait aussi connu ce type de mobilisation où l'intelligence est une solidarité offensive. Quand le terrorisme, par la désolation, ne parvient plus à répandre la peur et la soumission, mais bien au contraire la révolte, l'esprit commun chez les gens s'est dangereusement étendu.

Mardi 25 janvier 2011 est la ''journée de la police'' en Egypte. C'est la date de l'insurrection policière contre l'occupant britannique en 1952, devenue depuis une commémoration officielle du régime. Depuis l'émeute de Mahalla, le collectif des ''jeunes du 6 avril'' s'est formé. Il fait partie de ceux qui, chaque année depuis 2009, proposent de transformer cette journée en manifestation contre le régime. Mais cette fois-ci, 9 jours après l'éviction de Ben Ali, 2 jours après le début de l'occupation de la Kasbah à Tunis, la journée se transforme en émeute au Caire et dans tout le pays. La célébration de la police et de l'Etat égyptien se transforme en sa vérité, une fête des égyptiens contre l'Etat et l'occupant policier.

Tout de suite fleurissent les slogans ''Moubarak dégage'' et ''La Tunisie est la solution.'' Dès le 25 janvier se rassemblent place Tahrir de dizaines de milliers de personnes. Celle-ci est finalement évacuée par la police durant des affrontements qui font 4 morts, dont 1 flic. Cette place centrale va cristalliser les manifestations et affrontements du mouvement en Egypte. Tout de suite aussi l'information dominante est égratignée. Dès le début certains journalistes voient leur matériel détruit par des manifestants.

Un couvre-feu est imposé dès le lendemain. L'armée serait concentrée sur la place Tahrir. Comme à Tunis, les affrontements cèdent vite la place au viol de la marchandise. Des bandes de jeunes s'adonnent au pillage de centres commerciaux et autres magasins, banques, pâtisseries, restaurants. Le 27 janvier, le siège du parti de Moubarak est incendié.

Lorsque débute, le 28 janvier, le pillage du musée du Caire, cet affront à la culture sert de mobile à l'information pour médiatiser contre les pilleurs. C'est aussi à ce moment que des ''comités populaires'', apparaissent spontanément. ''D’abord de manière désorganisée, les hommes descendent dans la rue, armés de bâtons et de couteaux. Ils se réunissent en bas des immeubles, discutent de la situation, de leur peur pour leurs familles et pour le quartier. Ils concluent sur la nécessité de s’organiser pour se défendre, et l’importance d’être nombreux pour le faire. Rapidement et par différentes voies, l’information circule. Des tracts sont distribués, des appels au mégaphone effectués. Dans la plupart des quartiers, les haut-parleurs des mosquées relaient le message inlassablement. Mahmoud raconte : ''Je m’en souviens par cœur du message de la mosquée, il disait que ceux qui avaient des armes devaient descendre dans les rues pour défendre les maisons et les familles''. Les télévisions et radios diffusent la même requête.'' (Perrine Lachenal). Les Frères musulmans annoncent également recruter des volontaires pour patrouiller. Si les appels diffusés par les haut-parleurs de mosquées, ce vendredi 28 janvier, montrent l'utilisation de cette institution populaire pour les besoins du soulèvement, c'est davantage pour ne pas rester complètement à l'écart d'un mouvement qui s'est fait sans eux, que les politiques religieux et que certains organes de l'Etat prétendent dans l'immédiat soutenir les comités populaires.

Le soir du 29 janvier, Moubarak annonce la nomination d'un vice-premier ministre et d'un nouveau premier ministre. Rien n'y fait. Le lendemain matin, la place Tahrir est de nouveau occupée. Nouvelle journée d'émeute. On rapporte des évasions dans 2 prisons du Caire.

Des avions de chasse survolent la ville. L'armée boucle le centre de la capitale avec des chars d'assaut et une dizaine de camions de transport militaire stationnent en renfort sur la place Tahrir. En outre, ''l’armée envoie à tous les portables égyptiens, via les différents opérateurs téléphoniques sollicités pour l’occasion, ce message: 'Les forces armées appellent les hommes d’Égypte à s’opposer aux traîtres et aux criminels et à protéger nos familles, notre honneur et notre Égypte bien aimée'. Dans chaque quartier à la tombée de la nuit, répondant à ces appels, les habitants se réunissent dans la rue pour une nuit de veille.'' Bilan de 100 morts depuis mardi 25.

Rien n'y fait. L'armée est débordée par des foules immenses. Le premier février 2011, plus de deux millions de personnes manifestent au Caire. Débordant sur les rues alentour et les ponts, la foule est restée sur place du matin au soir. Un million de manifestants ont été dénombrés à Alexandrie. En tout, selon Al Jazeera, plus de 8 millions de personnes ont manifesté dans toute l'Égypte, avec comme principaux cortèges Suez, Le Caire, Alexandrie et Mansoura.

Les 2 et 3 février 2011, le pouvoir envoie des baltagueya attaquer la place Tahrir: les affrontements font 11 morts et près de 1000 blessés. Le 8 et 9 février, des grèves éclatent dans les secteurs de l'industrie, de l'administration et des transports. Le journaliste militant Jano Charbel livre un portrait enthousiaste : ''Depuis le 25 janvier les masses égyptiennes se sont elles-mêmes auto-organisées dans de nombreuses structures de base. Les groupements de la société civile ont bourgeonné à travers le pays, incluant des ''comités populaires'', des conseils communaux, des coopératives, des syndicats indépendants, des partis ouvriers et des coalitions. Ces associations de base ont émergé spontanément, par nécessité. Ce fut une sorte d'anarchisme organique pratiqué par des millions d'égyptiens.'' Des marches et rassemblements ont lieu dans tout le pays. Au Caire, le parlement est encerclé par la foule. Des bâtiments publics sont incendiés.

Le 11 février, 17 jours après le début, Hosni Moubarak abandonne le pouvoir. Ce jour aussi, l'information occidentale médiatise exagérément l'agression sexuelle d'une journaliste américaine, dans le but évident de jeter l'opprobre sur l'ensemble des protestataires, a fortiori contre l'opposition que rencontre cette information.



Plus rapidement qu'en Tunisie, mobilisations et grèves, exigeant l'épuration du régime, s'articulent avec les émeutes. L'occupation physique des places et des rues est devenue le point nodal du mouvement.

A l'insurrection de janvier-février 2011 succèdent d'importantes révoltes. On relèvera aussi quelques traces de l'amour dans le mouvement du négatif en Egypte, comme le signal d'un déferlement d'aliénation supplémentaire.



Tandis que la place Tahrir se vide, le 14 février, des grèves apparaissent dans plusieurs secteurs. Tandis qu'une ''Fédération égyptienne des syndicats indépendants'' (Efitu) était créée le 30 janvier 2011, regroupant les syndicats non gouvernementaux des collecteurs de taxes (Igureta), des enseignants, des retraités et des techniciens de santé, ce 14 février au Caire, ''des milliers de travailleurs manifestent devant la Fédération des syndicats égyptiens pour demander la démission de son chef le très impopulaire Hussein Megawer, ainsi que du comité de direction qu'ils accusent de corruption.''

''Le 28 [février 2011], des centaines de manifestants installent de nouveaux campements place Tahrir, pour dénoncer le maintien au pouvoir de nombreux cadres de l'ancien régime''

Le 3 [mars 2011], le Conseil suprême des forces armées (C.S.F.A.) annonce la démission du gouvernement d'Ahmed Shafiq et la nomination au poste de Premier ministre d'Essam Sharaf, un ancien ministre qui a participé au mouvement de révolte ayant abouti au départ du président Moubarak, et dont le nom était proposé par la Coalition des jeunes de la révolution qui mène la contestation''

Les 6 et 7 mars 2011, nominations politiques (un cabinet pour des élections libres ; nouvelles têtes aux ministères de la justice de l'intérieur et des affaires étrangères). Manifestation aux abords du ministère de l'Intérieur, "qui abrite les bureaux de l'agence de sécurité de l'Etat, haïe." Des baltagueya ou autres nervis armés de machettes, pierres et bombes incendiaires attaquent la manifestation. Celle-ci est violemment dispersée. State TV parle de 27 arrestations. "Pendant les deux jours précédents, les protestataires se sont rassemblés devant quelques douzaines de bureaux de la sécurité de l'Etat à travers le pays. Dans bien des cas, les protestataires ont attaqué les bâtiments, y compris les quartiers généraux de la Sécurité de l'Etat dans la banlieue du Caire nommée Nasr City" suite à des informations selon lesquelles les agents brûlaient les preuves les incriminant.

Quatre jours après l'éviction de la Kasbah de Tunis, deux mois et demie avant le mouvement des places en Espagne et en Grèce, la place Tahrir est évacuée au Caire.

Ce jour débutent également des affrontements interreligieux au Caire : cette dispute, qui se poursuivra le 7 mai, aurait pour origine un amour interdit entre deux personnes de religions différentes. Mais cet affrontement, très médiatisé, tend alors à déplacer la ligne de rupture dans la société égyptienne, qui venait d'apparaître les semaines précédentes sur des bases radicales, en direction du piège interreligieux, fort opportunément à l'éviction de Tahrir, donc, du point de vue du pouvoir. Cette nouvelle dispute autour de l'amour, et sa récupération, coïncident avec la fin de la première séquence insurrectionnelle.

Un bilan publié le 8 avril 2011 fera état de ''1.000 à 2.000 tués pendant la révolution et près de 12.000 blessés graves''. Pourtant, à cette époque, les médias soulignèrent assez peu l'ampleur de la répression exécutée par cet Etat pro-occidental.

Les mois suivants, un mouvement contre l'armée égyptienne s'esquisse. Le 9 avril au Caire, suite à l'arrestation d'un blogueur qui avait critiqué l'armée, des manifestants réclament le départ du maréchal Tantaoui, chef des armées. Les affrontements font 1 mort et 71 blessés. Le lendemain la place Tahir est encore occupée par quelques centaines de manifestants. Du 28 mai au 1er juin, Le Caire connaît l'émeute suite à un deuil où les forces de sécurité sont intervenues. Les manifestants reprennent les slogans de l'hiver dernier et exigent, comme le 9 avril, la démission de Tantaoui.

Parallèlement, des incendies de postes de police par les gens continuent. Début juin, un poste de police de l'agglomération cairote est incendié suite à l'assassinat d'un chauffeur de bus par un policier. Un bilan officiel fin juin fait état de 90 postes de police incendiés depuis janvier.

Le 28 juin a lieu une cérémonie en mémoire des insurgés morts pendant le soulèvement de janvier. ''When families of the dead arrived at the Balloon Theater downtown, they were turned away by security. Shouting soon escalated, and police began beating people and using tasers, with the crowd eventually swelling. Later in the evening, the clashed moved to Tahrir Square.'' ''At about 10 p.m. activists started sending out calls online for people to gather at the Interior Ministry on Sheikh Rihan Street in downtown Cairo in solidarity with the families of the victims. The demonstration there spread to surrounding streets over the next 14 hours'' : les affrontements se poursuivent place Tahrir le 29 juin. 132 (dont 50 flics) à 1114 blessés. Cette émeute entraîne une mobilisation collective contre les flics, et la ''justice'' du régime, avec une nouvelle occupation nombreuse de la place Tahrir qui durera du 8 juillet au 1er août, date de son expulsion policière.


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10) Le mouvement des places en Irak (2011)




Depuis une trentaine d'années, l'Irak est au centre du temps mais aussi des manoeuvres du pouvoir. Lorsque l'Iran connaît la révolution, en 1980, profitant de ce qu'il croit être un affaiblissement de son voisin, l'Irak de Saddam Hussein attaque le pays. La guerre féroce qui dure huit ans permet surtout aux deux Etats belligérants de réprimer et de mobiliser en leur faveur leurs propres populations. En 1991, lorsque l'Etat irakien s'en prend au Koweit, une coalition internationale sous l'égide des U.S.A. vient attaquer le pays, appelant la population irakienne à chasser son tyran. Mais les irakiens s'insurgent véritablement : la situation du pays menace alors d'échapper durablement au contrôle de tout Etat, aussi la coalition internationale choisit finalement de laisser le tyran en place... Pour restaurer l'ordre et la « stabilité » elle appuie aussi la formation d'une enclave semi-autonome au Kurdistan irakien.

A partir de ce moment, la répression du tyran contre sa population est impitoyable, de même que l'embargo international sur le pays. Après 12 années de ce laminage, les U.S.A. décident de réattaquer le pays. Ils déposent aisément Saddam Hussein. Tandis que de nombreux pauvres d'Irak fêtent et pillent des bâtiments de l'Etat, une grande part de la population s'engage en masse dans une résistance armée contre les troupes américaines.

Alors que l'Iran voisin est secoué par une vague d'émeutes sans précédent depuis la révolution, l'Etat irakien-américain adopte sa nouvelle constitution en 2005. En 2005-2006, le pays est largement frappé par les grèves, les émeutes et les attentats.

Lors des élections de juin 2009 débute un mouvement antigouvernemental en Iran, durement réprimé par le pouvoir islamiste. En Irak ont lieu de nouvelles élections en mars 2010. Nouri Al-Maliki, politicien chiite pro-iranien, est reconduit pour 4 ans comme premier ministre. Moqtada Al-Sadr, leader du mouvement politico-militaire ''armée du Madhi'', participe à la coalition gouvernementale.

En juin 2010, alors que les températures avoisinent les 46°C, des Irakiens manifestent contre les coupures d'électricité. A Bassorah, des affrontements font 2 morts le 19 juin. D'autres manifestations ont lieu à Dhi Qar, Anbar, Wasit, Diyala. Des affrontements entre protestataires et policiers éclatent à Nassiryah le 21 août. Du côté du bâton, l'Etat instaure des limitations au droit de manifester ; de l'autre côté, Nouri Al-Maliki limoge son ministre de l'électricité. (Le nouveau ministre promet d'augmenter la production, de réduire les privilèges énergétiques pour les politiciens, et de réprimer les prises d'électricité illégales sur le réseau. Certains gouverneurs régionaux promettent également.)

Le 17 janvier 2011, des habitants de Prde bloquent l'autoroute entre Kirkouk et Bagdad, incendiant des pneus. Le maire vient convaincre les manifestants de rentrer chez eux, mais en guise de réponse ceux-ci lui jettent des pierres. La police intervient. La Tunisie et l'Egypte sont dans toutes les têtes. Les 30 et 31 janvier, manifestations à Bagdad (en plusieurs endroits: dans le district de al-Husseinya, place Firdos, devant la zone internationale).

Le 3 février à Hamza (200 kilomètres au sud de Bagdad), des manifestants s'en prennent à un bâtiment officiel, jetant des pierres dans l'enceinte et à la police postée à l'extérieur. La police tire, faisant 3 blessés. Des heurts s'ensuivent, faisant 4 autres blessés. D'après les informations officielles, des ''tribal and civic leaders'' sont intervenus pour mettre un terme à la manifestation. A Kout, des dizaines réclament la démission du gouverneur régional.

Les jours suivants, manifestations à Diwaniya, Nadjaf, Bassorah, Ramadi, Mossoul ainsi que dans la province de Diyala, pour l'approvisionnement en électricité, pour l'emploi, contre la corruption et la criminalité, et en solidarité avec l'Egypte. Le 5, Maliki annonce qu'il va diviser son salaire par 2; qu'il ne va pas postuler pour un 3e mandat, et qu'il va étendre l'accessibilité des produits de subsistance pour les irakiens.

Le 11 février, un sit-in se tient sur la place centrale de Bagdad. Il s'agit là aussi de la place Tahrir, située sur la rive est du Tigre, juste en face de la zone internationale de Bagdad (où se concentrent, sous haute protection, bâtiments gouvernementaux, aéroport, ambassades américaines et britanniques) : ''non à la corruption'', ''le gouvernement est fait de voleurs'', ''Bagdad, déclenche une révolution''.

Du 14 au 20 février 2011 ont lieu des manifestations en Iran en soutien à la Tunisie et à l'Egypte. Au moins 3 personnes sont tuées.

Le 16 février, l'Irak connaît l'émeute. Des manifestations et affrontements à Kout font 3 morts et 59 blessés lorsque la foule attaque la maison et les bureaux du gouverneur. Le lendemain, 700 personnes manifestent devant ces bureaux. Ils apportent matelas, couvertures, réserves d'eau et autres provisions, et dressent des tentes en annonçant leur intention de camper. Un âne sur lequel est peint ''le gouverneur'' apparaît sur la place. ''Nous maintiendrons notre sit-in sur cette place jusqu'à ce que nos revendications soient satisfaites''. Manifestations à Bassorah et Kirkouk. A Nassir (sud), incendie dans un bâtiment gouvernemental (reuters). Parallèlement, Abdul Munir, un ouvrier sur les chantiers dans la banlieue de Mossoul, s'immole par le feu.

Dans le nord de l'Irak: à Souleimaniye, 1000 manifestants cherchant à chasser le gouverneur provincial et demandant de meilleurs services publics, jettent des pierres sur le quartier général du Parti Démocratique du Kurdistan, dirigé par Masoud Barzani, président de la région semi-autonome du Kurdistan irakien. ''Ceci est la place Tahrir. Tu te rappelles de Moubarak ?'' chantent les protestataires. Les gardes de sécurité ouvrent le feu, faisant 2 morts et 47 blessés. A Erbil, la capitale du Kurdistan d'Irak, incendie de locaux du parti Goran (rival du PDK).

Les manifestations continuent à travers le pays, tous les vendredis. Le 18 à Bassorah, 1000 personnes marchent pour l'emploi, les services publics et des pensions de retraite et bloquent un pont pour demander la démission du gouverneur provincial. Le 20 février, les locaux d'une chaîne de télévision kurde sont incendiés, à Souleimaniye 2000 personnes manifestent pour des réformes politiques et économiques.

Dès le 24 février, dans un discours à l'antenne de la télévision nationale, Maliki calomnie ce début de mobilisation très contemporaine, sans chef, contre la classe politico-médiatique, en accusant les manifestants d'être manipulés par des ex-agents de Saddam Hussein et par Al-Qaïda. Deux chefs chiites, l'ayatollah al-Sistani et Moqtada-al-Sadr demandent à leur tour publiquement de ne pas participer aux manifestations du lendemain. Relayant les menaces proférées par Maliki, des militaires sonnent aux portes dans certains quartiers pour dissuader les gens de participer aux manifestations.

Vendredi 25 février, ''day of rage'': nouvelle émeute. Des manifestations se tiennent dans la plupart des villes du pays. A Bassorah et à Ramadi, la foule réussit à démissionner les gouverneurs régionaux élus depuis 2009. A Falloujah les manifestants parviennent à destituer le conseil municipal, tandis que les affrontements font 6 morts. A Mossoul, le gouverneur démissionne là aussi, tandis que ses bureaux sont incendiés et que les affrontements font 6 morts eux aussi. A Tikrit (nord de Bagdad), la foule secoue les grilles autour des bâtiments gouvernementaux. Les gardes ouvrent le feu: 4 morts. Un poste de police est attaqué à Kirkouk, faisant 3 morts, tandis d'autres affrontements dans les régions kurdes font 2 morts.

5000 personnes se rassemblent sur la place Tahrir de Bagdad. Des snipers sont postés sur les toits, des hélicoptères volent en rase-mottes au-dessus de la tête des gens. Des militaires ont fermé le pont Jumhuriyah, qui relie cette place à la zone internationale, en dressant des murs anti-explosion. Les manifestants parviennent à faire tomber l'un de ces murs et jettent des projectiles sur les forces antiémeutes et les soldats, qui utilisent des canons à eau, des grenades assourdissantes et des hélicoptères. Les affrontements font 3 morts. Le 26, les affrontements continuent à Falloujah (1 mort), à Qobaisa (2 morts), à Ramadi (2 morts en tout). Bilan de 39 morts les deux jours.

Le 4 mars 2011, à Bagdad, Mossoul, Nassiriyah, Garma et Faw, milliers de manifestants contre la corruption et la pauvreté. Le 16 mars, la famille royale du Bahreïn a proclamé la loi martiale et dépêché des troupes militaires saoudiennes et émiraties pour réprimer le soulèvement, tandis que des affrontements sur l'île font 5 morts dont 3 policiers. Aussitôt des milliers de personnes manifestent à Bagdad: ''Oui, oui pour le Bahreïn'', ''Les gouvernants d'Arabie Saoudite sont des assassins''. Manifestations aussi à Bassora et le lendemain à Kerbala. Le 25 mars, manifestations à Nadjaf, Diwaniyah, Kout, Hillah. Le 26, manifestation à Ramadi. Tout ceci a lieu dans un pays toujours en proie à des attentats importants: le 29 mars, un commando de récupérateurs sunnites attaque la ville de Tikrit (65 morts).

Suite à une nouvelle manifestation à Kout le 11 mars, le premier ministre Maliki se rend dans cette capitale régionale et lâche son gouverneur qui démissionne à la fin du mois. Le 8 avril a lieu l'anniversaire de la chute de Saddam Hussein. Des manifestations se tiennent. Le 15 avril, l'Etat veut que les gens se rassemblent non pas dans la rue à Bagdad mais dans des stades de football. Dans la capitale, ''tous les ponts et les rues menant à la place de la Libération ont été fermés mais les gens sont tout de même venus''. Un homme scande: ''Mort à l'Iran !'' ''Mort à l'Amérique'' ''Mort à Maliki'' ; un autre: ''A bas le sectarisme !'', ''A bas le système des quotas''.

Le 21 avril, 6000 personnes manifestent à Mossoul en dépit du couvre-feu instauré un jour plus tôt. Le 24 avril, manifestations à Babel, Bassorah, Diwaniyah, partout dans la province d'Anbar, à Souleimaniye sur la place Azadi. Ce serait le sixième jour de protestations quotidiennes à Mossoul sur la place de la Liberté, la place de l'ancienne prison. Des chefs tribaux sont venus de tout le pays (Bassorah, Tikrit, Kout, Souleimaniye, Haouija, Nassiryah, Anbar, Koubaissa, Falloujah) à Mossoul pour montrer leur unité. ''Chaque jour, depuis que la veillée et l'occupation publique ont commencé à Mossoul, des hélicoptères américains font du battage autour des manifestants, et les manifestants ont répondu en leur lançant leurs chaussures en signe de mépris ! Aujourd'hui, les hélicoptères ont réalisé ce qu'ils considèrent comme leur coup de grâce, en volant au-dessus de leurs têtes à très basse altitude et en leur jetant des sacs d'ordures. Quand on a demandé aux gens des explications, ils ont répondu que les Américains jettent des ordures tous les jours depuis le début de l'invasion: tout l'uranium appauvri, tout le phosphore blanc, toutes les drogues, toutes les maladies, la tyrannie, l'oppression, le pillage, le vol, les mensonges et l'analphabétisme qu'ils ont apportés avec eux''.

La lassitude gagne temporairement. Le 25, des centaines manifestent place al-Ahrar à Mossoul, pour la libération des prisonniers, contre la misère, pour le départ des troupes américaines. Les ''forces de sécurité'' tirent : 1 mort et 9 blessés. Le lendemain, nouveau rassemblement à Mossoul dans le quartier Bab al-Hadeed. De nouveau la répression fait 1 mort et 21 blessés et c'est la dernière journée d'affrontements.

Le même 26 avril, des attentats font 9 morts dont 8 policiers à Kirkouk, et 8 pèlerins chiites pakistanais dans la province d'Anbar. Le 29 avril, malgré la répression, des manifestations se tiennent dans les rues de Bagdad. Elles continueront les semaines suivantes, avec quelques centaines de personnes. En juin, tandis que celles-ci ont encore lieu, Maliki organise des contre-manifestations de ses supporters à Bagdad. Le 10 ils attaquent les manifestants antigouvernementaux ; le 17, plus nombreux. Des protestations pacifiques ténues continueront l'été à travers le pays.

Tandis que continue sans trêve, dans le pays, la série des attentats et des assassinats, en novembre 2011 a lieu un attentat contre le parlement irakien. Le 3 décembre éclatent des émeutes ''antichrétiennes'' à Zako après le prêche d'un imam, avec incendie ou destruction de commerces assyriens: 13 à 30 magasins d'alcool, plusieurs hôtels, un restaurant, un salon de beauté (faisant 30 blessés dont 20 policiers), suivies de représailles : 6 bureaux du Parti Islamique du Kurdistan sont incendiés dans la ville et les environs. Le 17 décembre, le Bloc irakien (Iraqiya) annonce son retrait du gouvernement et le boycottage des travaux du Parlement. Le 19, la justice inculpe le vice-président sunnite Tarek Al-Hachemi, appartenant au bloc irakien et réfugié au Kurdistan, pour soutien et financement d'actes terroristes. Le 22, dix attentats quasi simultanés visant la communauté chiite de Bagdad causent la mort d'au moins soixante personnes. Al-Qaida revendique les attentats.

D'autre part, les dernières unités américaines quittent le pays. ''Le 18 [décembre], les cinq cents derniers soldats américains présents sur le sol irakien quittent le pays sans cérémonie, avec treize jours d'avance sur le calendrier prévu et près de neuf ans après l'occupation du pays pour chasser Saddam Hussein du pouvoir. L'opération militaire a coûté la vie à près de quatre mille cinq cents soldats américains, et plus de cent mille civils irakiens ont été tués dans les affrontements durants cette période.''




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11) La destruction de l'Etat libyen




La vérité sur l'Etat libyen éclate publiquement le 17 février 2006 à Benghazi. Dans cette ville où ne sont oubliées ni la colonisation italienne de la Libye (de 1911 à 1943) ni les exécutions de 1987, des gens manifestent leur colère contre un ministre italien qui s'exhibe depuis plusieurs jours devant les caméras en portant un t-shirt reprenant une caricature de Mahomet - en cette époque de télévision par satellite et dans le contexte d'un spectacle organisé alors par les médias dominants de la planète, afin de continuer à asséner à son public les conditions d'un faux choix visant essentiellement à soumettre chaque individu à la religion moderne de la politique, à l'Etat. C'est donc contre cet Etat particulier, l'italien, que se dirige initialement la colère des manifestants à Benghazi, qui incendient le premier étage de la représentation diplomatique locale. Le régime libyen vient cependant protéger ce qui reste des locaux de l'ancien colonisateur, montrant par là son origine particulière et au-delà, le fondement de tout Etat : la police, qui tire sur les émeutiers faisant 11 morts et plusieurs dizaines de blessés.

En janvier 2011, des protestations antigouvernementales éclatent dans le pays. A l'est, dans la ville côtière de Darnah (entre Benghazi et Tobrouk), des ''matériaux de construction et de l'équipement onéreux ont été pillés en janvier, engendrant une perte d'environ 20 milliards pour les constructeurs sud-coréens''.

La chute de Moubarak en Egypte, le 11 février, ouvre les possibles en Libye. L'émeute, qui y éclate quelques jours plus tard, se transforme immédiatement en insurrection.

L'information rapporte l'arrestation à Benghazi, mardi 15 février 2011, d'un militant des droits de l'homme et avocat des proches des victimes du massacre de la prison d'Abu Salim en 1996. La colère des gens, loin d'être centrée sur cette arrestation, continue. ''Malgré l'annonce de sa libération, les manifestants continuent de marcher sur la place Chajara, où ils restent une partie de la nuit.'' La ville est en proie à l'émeute jusqu'au lendemain ; une prison est incendiée. A Al-Bayda, d'autres manifestants affrontent les forces de sécurité : ces combats font 2 morts. S'agit-il de ceux-là : le jour même, les protestataires victorieux d'Al-Bayda s'emparent de 2 policiers et les pendent haut et court. A Benghazi, le directeur de l'hôpital AL-Galaa est lui aussi tué par des protestataires.

Le 17 février, une page Facebook intitulée ''Jour de colère'' appelle à descendre dans les rues du pays. Des manifestations ont lieu à Benghazi (7 morts), Al-Bayda, Rijban, Shahat. Des cortèges en faveur de Kadhafi défilent dans la capitale Tripoli. A Darnah, 300 personnes incendient un site sud-coréen de construction de logements ainsi qu'un entrepôt. La journée fait 5 morts dans cette ville, où des dortoirs ouvriers sont incendiés 2 jours après.

A Zintan, les habitants ayant refusé de donner les 1000 hommes réclamés par des émissaires de Kadhafi pour participer à l'effort de guerre contre Benghazi, l’approvisionnement de la ville en eau et en électricité est suspendu. Des manifestants protestent alors contre les coupures et réclament la chute du régime. Dans la rue principale, des bâtiments officiels et policiers sont incendiés. La place principale de la ville serait occupée pendant 3 jours avant de prendre définitivement les armes contre les loyalistes. Bilan samedi 19 de 84 morts.

Le 20 février à Benghazi, les militaires tirent depuis leur forteresse. Au moins 20 morts dans la nuit de samedi à dimanche. Cependant, de nombreux flics et militaires fraternisent avec la révolte. ''L'Etat officiel est absent dans la ville, les forces de sécurité sont retranchées dans leurs quartiers et la ville est en état de mutinerie civile''. ''Les gens ont pris en main leurs propres problèmes''. Depuis quelques jours, des milliers de gens sont rassemblés devant le tribunal du nord de la ville, chantant : ''nous voulons abattre le régime...'' Bilan de 100 morts depuis 4 jours.

Simultanément ont aussi lieu des affrontements à Tripoli. A Al-Bayda, un ''conseil local'' du gouvernement est incendié, tandis que d'autres bâtiments sont pillés. Peu après minuit, le fils Kadhafi fait un discours télévisé, reconnaissant avoir perdu Benghazi et d'autres villes de l'est, tout en menaçant de la guerre civile la plus acharnée. Le 'Statesman' publie un bilan de 200 à 233 morts jusqu'ici.

Les 21 et 22 février, la base de Gueyrieth située à 300 kilomètres de Zintan est pillée par la population. Les 16 et 18 février, des dépôt d'armes et de véhicules militaires étaient déjà attaqués et pillés à Darnah, par des gens que les fonctionnaires libyens avaient alors qualifiés d'islamistes.

Le 22 février, discours de Khadafi, suivi de la reprise de la ville de Sabratha, sur la côte, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de Tripoli, par 5000 agents des forces gouvernementales (j'apprends par la même occasion que Sabratha avait été libérée). Mercredi 23 février, Misrata se soulève. Contre-offensive des mercenaires et loyalistes le lendemain, qui sera contenue par les insurgés.

A Tripoli, les centres du pouvoir sont fortifiés et des nervis tirent à vue. Cependant les voisinages dans certains quartiers s'organisent pour s'en protéger : barricades, rondes. La nuit, certains font des graffitis anti-Kadhafi, allument des feux à proximité de postes de police, chantant ''le peuple veut chasser le régime'' avant de s'enfuir à l'approche des milices.

Au tribunal principal de Benghazi, les gens viennent s'inscrire pour retirer les armes pillées dans les bases militaires et les postes de police les jours précédents. A l'extérieur du tribunal se tient un rassemblement important, où l'on se propose de constituer une colonne partant libérer Tripoli.
Le même jour, deux pilotes chargés de bombarder Benghazi désertent et l'un d'eux est un Kadhafi. A Tobruk, un comité de voisinage s'est emparé et monte la garde devant une base de missiles anti-aériens.

Les mercredi 23 et jeudi 24 février, les insurgés de Zintan attaquent un convoi kadhafiste: 600 morts. Le 24 ils attaquent Kashaf où se trouvent d'autres fidèles de Khadafi. Ce dernier accuse alors Oussama Ben Laden de manipuler les manifestants qu'il a qualifie de ''jeunes fous et drogués''.

L'information dominante médiatise la répression libyenne. Les politiciens lui emboitent le pas. Le ministre italien des affaires étrangères dit que l'estimation de 1000 morts en tout est crédible, bien qu'il admette lui-même que ses informations sont incomplètes. L'organisation Human Right Watch publie quand à elle un bilan d'environ 300 morts. L' ''ambassadeur français des droits de l'homme a parlé de ''crimes contre l'humanité'' et poussé ses estimations 'jusqu'à 2000 morts', sans avoir les moyens de les vérifier''. Les chefs d'Etat occidentaux Sarkozy et Obama font des déclarations publiques, menaçant de sanctions économiques le régime libyen.

Toute à cette médiatisation de la répression, l'information dominante va maintenant mettre entre parenthèses le caractère social de l'insurrection pour se focaliser sur le plan militaire. Par ailleurs, vendredi 25 février, Al-Jazira parle de mesures sociales, dérisoires, concédées par le gouvernement libyen.

La plupart des informations qui suivent alors concernent les lignes de front militaires dans le golfe de Syrte. Tandis qu'on apprend toutefois que l'insurrection éclate à Nalut, à l'ouest du pays, dimanche 27 février, les forces étatiques se positionnent dans le port pétrolier de Ras Lanuf. Mercredi 2 mars, troisième semaine de l'insurrection, affrontements à Ajdabiya. 14 morts dont 1 enfant. Le lendemain, affrontements à Brega. Les loyalistes se retirent de Ras Lanuf.

Fronts militaires, spectacle occidental politico-humanitaire, et maintenant valorisation d'un nouveau gouvernement libyen. Vendredi 4 mars, à Benghazi, Mustapha Abdel Jalil, ancien ministre de la justice de Khadafi et nouvellement nommé chef du ''Conseil National de Transition'', s'adresse à la foule des insurgés en promettant : ''Nous sommes les gens qui se battent, nous ne nous rendons pas. La victoire ou la mort. Nous ne nous arrêterons pas jusqu'à ce que nous ayons libéré l'ensemble de ce pays... Le temps de l'hypocrisie est révolu''

Dans l'après-midi, à Ras Lanuf, ''intense bataille'' entre rebelles et loyalistes. A Tripoli, déploiement de douzaines de voitures de police et d'un dense réseau de checkpoints de la ''brigade d'élite Khamis''. Dans le quartier ouvrier de Tajura, 1000 à 1500 protestataires après la prière ce vendredi : ''le peuple veut abattre le régime''. Les flics tirent des lacrymos et aussi des balles réelles.

Le 5 mars à Zaouïa (entre Sabratha et Tripoli), dont nous apprenons par là qu'elle avait été libérée, la brigade Khamis qui était massée autour de la ville depuis plusieurs jours lance sa contre-offensive : des tanks roulent dans la ville et beaucoup de gens seraient tués et blessés.

Toujours à l'ouest, le ''poste frontière de Dehiba sera la zone la plus instable du Djebel, passant régulièrement des mains des tewars aux mains des kadhafistes pendant plusieurs mois. Elle présente un lieu stratégique majeur pour les tewars comme pour les kadhafistes. Si les tewars tiennent la frontière, ils gagnent la guerre. Si ce sont les kadhafistes qui s’en emparent, le djebel est asphyxié. Jusqu’à la fin du mois de mars, les tewars du Djebel ont le dessus. De nombreux shebabs d’autres villes dont les soulèvements ont été réprimés (Zaouia, Zuara, Surman) rentrent dans le djebel Nefoussa, 'la zone libre' comme on l’appelle à l’époque dans l’ouest. A Zintan, ils apprennent à manier les armes avec les tewars de la région, anciens militaires ou non, qui improvisent des cours.''

En mars, le régime commence les bombardements. Le 6 mars, l'insurrection, qui s'est emparée de Ras Lanouf, tente une percée vers Bin Jawad, sur la route de Tripoli. Mais cette percée est contenue : un hélicoptère libyen mitraille le convoi, et des milices loyalistes attaquent au sol. A Ras Lanuf, les forces du régime tentent de reprendre la ville avec des roquettes et de l'artillerie. Un avion de combat attaque une petite base militaire à Ras Lanouf et détruit 3 hangars et un petit bâtiment. Les insurgés déplacent des pièces militaires (lance-roquettes) et des ambulances vers les lignes de front. A Misrata, des bombardements causés par par les loyalistes, et des affrontements, font 21 morts et 91 blessés.

A Tripoli, semble avoir eu lieu une tentative d'assaut de la forteresse de Kadhafi. Avant l'aurore, les habitants sont réveillés par de lourds tirs, soutenus pendant au moins 2 heures. Certains de ces tirs sont entendus comme provenant des alentours ou de la caserne ''tentaculaire'' de Bab al-Aziziya où Khadafi habite normalement (là, personne ne sait où il se trouve). Les autorités expliquent ces fusillades par une ''célébration'' de la reprise de Ras Lanuf et de Misrata, ce qui est faux. Cependant, après la fusillade, des milliers de pro-Khadafi défilent dans Tripoli avec drapeaux verts. Le 7 mars, à Ras Lanouf, bombardements par les loyalistes en bordures de la ville, d'où les insurgés commenceraient à se retirer.

A Benghazi à cette période, ''la sécurité a commencé à se détériorer.'' Il n'est pas rare d'entendre des coups de feu. On rapporte aussi des vols et des assaillants jetant une grenade sur l'hôtel hébergeant les journalistes étrangers. Qu'est-ce qu'un gouvernement issu d'une révolution ? Un porte-parole de l'autorité rebelle autoproclamée déclare : ''Nous nous trouvons nous-mêmes dans le vide''. ''Au lieu de chercher à établir un gouvernement de transition, tout ce dont nous nous préoccupons c'est les besoins - la sécurité, ce dont les gens ont besoin, où va le soulèvement. Les choses vont trop vite.'' Et montrant son téléphone portable : ''Ceci est la seule chose qui reste, et nous pouvons seulement recevoir des appels''. Les dissensions politiques sont nombreuses. Chez les rebelles, les officiers ne sont pas écoutés. ''Après que l'autorité du gouvernement se soit effondrée dans la majeure partie de l'est de la Lybie, les habitants ont organisé ce qu'ils appellent des conseils locaux avec des nombres variables de représentants - trois à Darnah, six à Bayda. Théoriquement, chacun d'eux est sensé envoyer un représentant à Benghazi, où l'opposition a organisé un groupe appelé le Conseil Provisoire de Transition Nationale de Lybie, une sorte d'Etat en attente. Composé de 30 représentants, il est dirigé par Mustafa Abdel-Jalil, un ancien Ministre de la Justice et peut-être l'unique figure qui bénéficie d'un soutien national. Son autorité ne reste qu'une tentative d'autorité, une chose reconnue par ceux qui en font partie. ''Nous n'avons aucune autorité, évidemment ; nous nous donnons juste nous-mêmes une autorité'' dit Iman Bugaighis, un porte-parole du conseil. ''Personne n'a aucune expérience politique.'' Le conseil a tout juste commencé à affronter les choix majeurs que les rebelles ont besoin de faire : soutenir une intervention ou négocier d'une quelconque façon avec le gouvernement. Le conseil a demandé une zone sans traffic aérien, encore débattue par l'Ouest, mais les chefs rebelles à Darnah ont prévenu qu'il s'opposeraient par les armes à toute interférence étrangère.'' Un hydrogéologue de Darnah déclare ''Plus ce conflit dure, plus les gens vont se radicaliser. Nous n'en sommes pas là, mais cela va arriver si ce conflit s'éternise.''

Mercredi 9 mars, bombardement et reprise de Sidra. Le lendemain, le régime déploie plus largement encore sa contre-offensive. Affrontements à Ras Lanuf. Batailles à Brega et Ajdabyia, envahie militairement de tous côtés (terre et mer).

Le ''New York Times'' du samedi 12 mars écrit : ''la trace d'une radicalisation - religieuse ou bien quelque chose de plus nihiliste - apparaît''. Il décrit l'ambiance à Ras Lanuf, jusqu'à la reprise par les forces de Kadhafi, qu'il situe le vendredi 11 : ''Mais en particulier pour les rebelles, il y a un amateurisme en ce combat qui a commencé comme une protestation et qui est devenu un soulèvement armé. 'Nous sommes ici parce que nous le voulons', dit l'un des combattants, Mohammed Fawzi. Son sens d'un rassemblement spontané offre un prisme à travers lequel comprendre la guerre : le front à Ras Lanouf est la version la plus militarisée de la place Tahrir du Caire, où des centaines de milliers ont écrit un scenario d'opposition et de théâtre de rue qui a abattu un homme fort dont tout le monde pensait qu'il mourrait en poste. Les hostilités ici donnent moins l'impression d'un combat dans le sens conventionnel du terme, et davantage comme une autre forme de protestation frustrée. Certains véhicules portent l'inscription Comité conjoint de sécurité, mais rien n'est aussi coordonné que cela à travers un paysage qui semble anarchique et manquant de direction. Les combattants mettent des vestes de cuir de Turquie, des lunettes de protection (…), des masques de ski, des chapeaux de cowboy et des gilets britanniques datant de la deuxième guerre mondiale. Des slogans sont griffonnés dans les rues à seulement quelques miles du combat. 'Mouammar est un chien', dit l'un. Un homme qui a fait trois jours de vélo depuis Darnah, loin à l'est, est devenu une célébrité locale sur le front. De la nourriture gratuite est offerte, comme ça l'était dans les cantines à Tahrir, et les combattants fouillent à travers les vêtements donnés. 'Ce sont des jeans américains', cria l'un d'eux. Des jeunes hommes se réjouissent du fait nouveau que personne ne leur dit de ne pas jouer avec les armes. 'Dieu est grand' résonne chaque fois qu'une salve est tirée en l'air. 'Certains trouvent cela très amusant et espèrent que la guerre durera fort longtemps' dit Marwan Buhidma, un étudiant en informatique de 21 ans qui a chargé des jeux vidéos l'aidant à comprendre comment faire fonctionner une batterie antiaérienne de 14,5 millimètres. Une heure environ avant la retraite précipitée de vendredi, un groupe de jeunes hommes avec des lunettes d'aviateur et des bonnets dansaient sur du matériel militaire, jetant des armes en l'air.''

Et c'est la semaine suivante, un jeudi 17 mars 2011, que le conseil de sécurité de l’ONU adopte la résolution 1973, imposant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, et autorise les États membres à mettre en œuvre ''tous les moyens nécessaires'' pour protéger les populations et les zones civiles libyennes confrontées à des attaques ou à des menaces d’attaque. Des mesures entrent en vigueur dès les jours suivants. L'entrée d'Etats étrangers et de l'Otan dans cette guerre, soi-disant du côté des insurgés, signe le début de la militarisation de l'insurrection.

C'est aussi le début de la période où ''les zintaniens, qui jusqu'alors s'organisaient en groupes informels, commencent à s'organiser en katibas'', organisations ''très formelles, selon le modèle des kataïebs kadhafistes''.

Mercredi 23 mars, des navires de l’Otan opérant en Méditerranée commencent à bloquer les flux d’armes et de mercenaires empruntant la voie maritime en direction de la Libye. Le 31 mars, L’Otan prend en charge la totalité du commandement et du contrôle de l’effort militaire international concernant la Libye. Les moyens aériens et maritimes de l’Otan entreprennent des actions militaires visant à protéger les populations civiles en Libye par des frappes aériennes, probablement terrestres aussi, ainsi que par la formation opérationnelle de soldats et d'officiers parmi les rebelles.

Le 4 avril a lieu la bataille de Brega. Les rebelles s'emparent d'une partie de la ville et sont repoussés le lendemain sur la route, avec plusieurs morts et blessés dans leur camps, sans appui de la puissance aérienne occidentale. ''Le silence dans le ciel à l'est lundi semblait confirmer le sentiment (...) que la campagne militaire internationale, après avoir initialement fait perdre du terrain à l'armée et aux milices du Colonel Qaddafi qui déferlaient sur l'est de la Lybie, était en perte de vitesse, laissant à la dérive la guerre au sol, menée par les rebelles avec pratiquement aucune expérience ni organisation militaire.'' A Misrata, les insurgés se font toujours pilonner (9 morts les 4 et 5 avril). Nouvelle preuve de sa méconnaissance du terrain et des affrontements, le 7 avril, parce qu'elle ''ignorait jusqu'à présent que les rebelles disposaient de chars'' l'Otan bombarde ces derniers, causant 5 morts.

Le 20 avril, L'Otan aurait frappé pour la première les positions kadhafistes et les campements de la plaine installés dans la région. Le 21, la prise du poste frontières de Dehiba par les rebelles oblige 200 soldats pro-Kadhafi à fuir en Tunisie. ''C’est le moment que choisissent les zinteniens pour attaquer la première position sur la route nationale, Shakshuk, qui est prise en une nuit. Puis les tewars libèrent Goush et enfin Bir-Ayyad, à l’est, le 19 mai.''

La progression des positions insurgées est lente, acharnée. ''Le 15 juin s’achève la bataille de Zaouit Al Bagoul à Assabya. (...) La stratégie des forces kadhafistes était d’asphyxier le Djebel, notamment en occupant la route nationale qui longe la chaîne de montagnes, se postant aux intersections avec les petites routes qui mènent aux villes à son sommet. Les tewars ont, dans un premier temps, récupéré cette route. Puis, ils remontent dans la montagne, libérer les villes qui sont devenues des positions kadhafistes, sur un axe est-ouest jusqu’à Assabya. 'A Assabya, on avait repris le Djebel !' ''

Par ailleurs, peu après cette bataille est mis en place un groupe de travail par l’Otan. En Tunisie, se retrouvent, ''pour la logistique'', un chef militaire canadien de l’Otan, trois chefs de katiba de Zintan (Moktar El Ardar, Oussama Jweli, Cheikh El Bechir), le ministre de la défense libyenne de l’époque Omar Hariri et un représentant du Qatar, rais Arkan. Ils définissent alors une stratégie commune pour la prise de Tripoli. L’Otan désigne les cibles prioritaires et met en place une coordination entre les cibles bombardées et les tewars au sol. L’Otan fait passer des clichés de la ville de Tripoli pour que les tewars puissent préparer leurs attaques. ''L’Otan s’occupe de défendre et eux d’attaquer.''

Le 13 août, les insurgés prendraient le contrôle de la majeure partie de Zaouïa, et le lendemain dimanche 14 août celui de Gharyan et de Sorman, deux villes garnisons autour de Tripoli. Le 15, le vice-ministre de l'intérieur Nasser Al-Mabrouk Abdallah atterrit au Caire. Les choses s'accélèrent. Le 23 août à Tripoli, prise d'assaut victorieuse de la forteresse-résidence de Khadafi, Bab al-Aziziah, par les insurgés. Fouille du complexe par des milliers de combattants. Khadafi n'y est pas. Cadavres de mercenaires africains. Pillage des affaires et armes, destruction de la statue du dictateur. Fête aussi à Zaouïa.

Le 9 septembre, ''Les rebelles libyens sont passés à l'attaque contre les derniers bastions de Kadhafi. Quelques heures avant la fin de l'ultimatum lancé par le Conseil national de transition (...) à Syrte et à Beni Oualid, villes encore tenues par les fidèles du colonel, les forces loyalistes ont tiré des roquettes Grad contre les positions des révolutionnaires. Les rebelles, qui se préparaient depuis plusieurs jours à l'assaut, sont passés à l'offensive, et avaient pénétré vendredi soir jusque dans les faubourgs de Bani Walid.''

Et c'est le 20 octobre qu'a lieu la chute de Syrte, suivie de la mort de Kadhafi retranché dans un égout, suite au bombardement de son convoi par l'Otan et lynché publiquement. A la fin du mois, les derniers appareils de l'Otan quittent la Libye. Bilan global de 50 000 morts dans la guerre.




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12) Encore les régions intérieures de Tunisie, contre les élections (octobre-novembre 2011)




En Tunisie, le 23 octobre 2011 ont lieu les élections. Une coalition gouvernementale se met en place, les islamistes raflent les principaux ministères. Le secrétaire général d'Ennahda, Hamadi Jebali, devient chef du gouvernement. Ceux qui ont voté ne sont évidemment pas les très jeunes émeutiers de Tunis et de Sidi Bouzid. Néanmoins, la liste électorale Al Aridha, conduite par un businessman originaire de Sidi Bouzid, ayant été déclarée interdite, le 27 octobre, suite à l'annonce des résultats, plusieurs milliers de manifestants sortent dans les rues de Sidi Bouzid pour exprimer leur colère. Le bâtiment de la municipalité est mis à sac. Le local du parti islamiste Ennahda est lui aussi saccagé et un centre de formation professionnelle connaît le même sort. Le tribunal local, des postes et un district de la gendarmerie sont incendiés par des jeunes cagoulés. Des dossiers administratifs sont réduits en cendre. Lorsqu'une foule tente d'attaquer le siège du gouvernorat, c'est l'armée qui intervient en tirant en l'air et en utilisant du gaz lacrymogène. Les flics en effet sont retranchés dans leur commissariat car des manifestants menaçants en font le siège.

Le lendemain un couvre-feu est décrété, tandis que des gens se rassemblent de nouveau devant la mairie. C'est la grève dans toute la ville, dont les accès sont bloqués par des amas de pierre et des pneus en feu. Les bureaux du gouvernement régional sont de nouveau attaqués. L'émeute gagne la plupart des villes du gouvernorat : à Menzel Bouzayène, Regueb et Bir Lahfey, des locaux d'Ennahda sont incendiés. De même à Meknassy, où un wagon de train est aussi incendié.

Face à l'ampleur de la situation, le tribunal administratif déclare finalement recevables les recours présentés par les listes El Aridha dans les circonscriptions de Sidi Bouzid, Sfax, Jendouba, Kasserine et Tataouine (ce parti obtient ses sièges).

Mais les révoltes reprennent dans d'autres provinces intérieures de la Tunisie. Le 14 novembre, contre le chômage et pour l'accélération d'un recrutement de 2500 personnes au sein de la compagnie des phosphates de Gafsa, des ''mouvements de protestation et des sit-in observés par des jeunes'' interrompent toutes les activités de la compagnie ce jour. C'est contre le chômage aussi que le même jour dans la ville de Jendouba, au Nord-Ouest de la Tunisie, des manifestants bloquent des routes, brûlent des pneus et lancent des pierres sur des policiers. Plusieurs arrestations sont faites.

Mercredi 23 novembre, la publication des résultats d'un concours de recrutement de la compagnie des phosphates de Gafsa déclenche les troubles dans le bassin minier, comme en janvier 2008. A M'dhilla et Om Larayès, des protestataires incendient des bus et des voitures, saccagent et pillent des sites et un entrepôt liés à la CPG. Ils s'attaquent à des postes de police et de la garde nationale ainsi qu'au siège de la municipalité. Malgré les renforts militaires et policiers dépêchés dans la ville, les protestations perdurent le lendemain.

Le même 23 novembre à Kasserine, plusieurs milliers de personnes marchent pour protester contre l'absence, sur une liste lue par un député, des 3/4 des manifestants morts dans la ville lors du soulèvement de janvier 2011. Des affrontements éclatent avec les forces de sécurité. Des manifestants auraient alors essayé d'incendier la prison civile de Kasserine, de dévaliser une agence bancaire et de piller la section régionale de l'Union tunisienne de solidarité sociale. Ils auraient aussi détruit et pillé des locaux commerciaux.




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13) Critique du régime militaire, et du gouvernement d'après Moubarak, en Egypte (septembre 2011-janvier 2012)




Quatre sujets occasionnent des affrontements en Egypte en cette seconde partie de 2011. Premièrement : le début du procès de Moubarak (15 août et 5 septembre).

Deuxièmement, commence une bataille policière entre les deux principales forces militaires du sous-continent, qui en modèlent la diplomatie. Des affrontements de policiers égyptiens avec des forces israéliennes à la frontière, faisant plusieurs morts, engendre le 19 août une manifestation devant l'ambassade au Caire ''Sinaï, Sinaï, A bas Israël'', suite à quoi un mur de protection est érigé par l'armée devant son enceinte. Le 9 septembre, manifestation devant l'ambassade d'Israël au Caire: destruction du mur de protection et attaque de l'ambassade. L'armée s'interpose et tire: 3 à 4 morts et milliers de blessés. Israël rapatrie son ambassadeur tandis que les autorités décrètent l'état d'urgence.

Troisièmement, le 9 octobre, manifestation de chrétiens jusqu'au siège de la télévision suite à l'incendie allégué d'une église par ''des salafistes''. Cette critique de l'information se transforme immédiatement en violents affrontements avec l'armée, faisant 25 morts (dont 19 chrétiens) et plus de 300 blessés.

Quatrièmement, le 31 octobre, comme le 9 avril, c'est le soutien à un blogueur emprisonné (Alaa AbdelFatah) et aux prisonniers politiques qui relance les affrontements avec l'armée. 3 à 10 000 déambulent en bloquant la circulation. « On veut pas seulement virer Tantatoui, mais tout le Conseil militaire '', '' Tantawi, fais gaffe, la révolution arrive, on est de retour sur Tahrir '', un chant d’anniversaire est improvisé, souhaitant au Maréchal qui fêtait ce jour-là ses 76 ans, '' une année noire ''

Le 19 novembre, les affrontements contre l'armée reprennent de plus belle. Démission de Essam Charaf le premier ministre par intérim depuis mars. Suite au discours de Tantaoui mardi 22, qui annonce la création d'un gouvernement de ''salut national'', les affrontements redoublent d'intensité. Cocktails molotov. Dimanche 27, les manifestants bloquent l'accès du gouvernement à Kamal el-Ganzouri, le nveau 1er ministre désigné dans la semaine par Tantaoui. Plus de 40 morts sur la semaine.

Un mois plus tard, du 15 au 18 décembre 2011, la reprise des affrontements contre l'armée fait encore 9 morts et plus de 300 blessés chez les manifestants ainsi que 32 gardes blessés.


Début janvier 2012, les palabres et les disputes se poursuivent sur la place Tahrir. Un ''contributeur'' de citizenside (site incitant ses lecteurs à devenir des mercenaires de l'information) précise : ''Les tensions sont palpables sur la place, des groupes se forment, les personnes se regroupent pour échanger des propos et des bagarres éclatent aussi entre certains participants. Une jeune égyptienne s'est faite agressée par un homme alors que je me trouvais sur Tahrir, elle a pris un coup de couteau, son agresseur lui a tailladé le visage. La place n'est pas très sûre pour les étrangers qui désirent prendre des photos, j'ai été interpellé à plusieurs reprises par des manifestants agressifs qui m'ont interdit de prendre des clichés, d'autres ont voulu m'assaillir, et d'autres personnes me sont venues en aide.''

Le 6 janvier, Ahmad Chafic, dernier premier ministre sous Moubarak, éjecté de son poste le 3 mars précédent sous la pression de la rue, s'exprime lors d'un rassemblement dans le quartier d'Embaba au Caire. Des habitants scandent alors des slogans l'appelant à partir. Des heurts éclatent avec les défenseurs de Chafic. Les protestataires lancent des chaises sur le podium, forçant les gardes du corps du politicien à interrompre le meeting en le faisant sortir prestement.

Quelques semaines après, une tentative de répression engendre de nouvelles protestations de solidarité. Le 1er février 2012, à Port-Saïd, bousculade provoquée par des affrontements entre supporters à l'issue du match de football qui opposait Al Masry, le club local, à l'équipe cairote d'Al Ahli. 74 morts et 1000 blessés. Pour nombre de gens, les violences sont déclenchées sciemment pour punir les Ultras d'Al Ahli, un groupe de supporters dont l'expérience des confrontations avec les forces de l'ordre a servi il y a un an pour défendre la place Tahrir pendant le soulèvement. L'émeute éclate immédiatement en réponse à cette répression, et se poursuit jusqu'au 3 février à Suez et au Caire, faisant quand à elles 6 morts dont 1 militaire.




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14) Insurrection au Yémen




Deux jours après la chute de Ben Ali à la mi-janvier 2011, des rassemblements de soutien devant l'ambassade de Tunisie ont lieu à Sanaa, la capitale du Yémen, et à Taiz, la capitale de son gouvernorat le plus peuplé. Les slogans sont des adresses aux insurgés du Maghreb et d'ailleurs : ''le peuple veut renverser le régime'', ''Héros ! Nous sommes avec vous sur la ligne de feu contre les gouvernants diaboliques!'', ''La nuit doit venir à sa fin''.

Il y a ensuite des manifestations presque tous les jours. Le 27 janvier, 16 000 personnes à Sanaa et plusieurs milliers dans d'autres villes se rassemblent contre le pouvoir et le népotisme. Les partis d'opposition socialiste et ikhwaniste, coalisés dans un front commun, sont à la traîne. L'utilisation d'internet et des réseaux sociaux permet aux protestataires de s'organiser en dehors des médiations de la télévision, des journaux et des partis politiques. Des contre-manifestations sont très vite organisées par le Congrès populaire général, le parti au pouvoir.

Le 2 février, parallèlement aux ''journées du million'' d'Egypte, des rassemblements ont lieu dans les principales villes yéménites. En fin de journée, les manifestants refusent de se disperser et entament des sit-in. A Sanaa, Taiz, Aden, Al-Hudaydah, des centaines de milliers affluent sur les places publiques. Alors que Saleh promet des réformes, les protestations continuent. A Aden il y aurait une place d'occupée par quartier de la ville. Des tentes sont installées pour des veillées nocturnes. Le lendemain, 20 000 à 100 000 personnes manifestent à Aden. Des affrontements éclatent avec des défenseurs du régime. ''Hier la Tunisie, aujourd'hui l'Egypte, demain le Yémen ouvrira la prison !''

Le 11 février, jour de la démission de Moubarak, des étudiants et manifestants tiennent un rassemblement face à la nouvelle université de Sanaa. Des passants viennent grossir la foule à plusieurs centaines de personnes qui appellent Saleh à démissionner. Les forces de sécurité arrêtent une personne. Des nervis du régime viennent aussi se battre avec des manifestants. Ces derniers se meuvent en direction de la vieille université, où des forces de sécurité supplémentaires les y attendent. Dans la rue Qase, les manifestants sont attaqués par des douzaines de nervis armés de triques, de poignards, de haches et de tasers.

Ici comme ailleurs, le pouvoir central emploie des hommes de main pour l'assister dans la répression. Au Yémen comme en Egypte, ils sont appelés ''baltagueyia'' ou ''baltaga'' du nom des anciens mercenaires ottomans mais n'ont plus rien de commun avec cette origine que le mercenariat. L'utilisation par le régime de pauvres, qu'il rémunère, lui permet de faire faire les sales besognes à des civils afin de se dédouaner officiellement de ses crimes. Le 12 février, des défenseurs du régime occupent la place Tahrir de Sanaa. Il y a une contre-manifestation de 4000 personnes: ''Dégage Ali'', ''le peuple veut la chute du régime'', ''la révolution yéménite après celle de l'Egypte''. Les jours suivants, manifestations et affrontements continuent avec la police ou des nervis du régime qui harcèlent les manifestants et leur empêchent l'accès à la place principale de Sanaa.

Inspirées par les occupations de Taiz, Al-Hudaydah, et du Caire, et pour s'organiser dans la brèche ouverte par l'émeute, le 21 février commence un campement permanent sur la place de l'université à Sanaa. Des tentes sont érigées aux côtés de celle des fermiers d'Al-Ja'ashin. La place de l'université, rebaptisée par les insurgés place du changement, devient le centre de la révolte à Sanaa : lieu de vie, de secours, de débat.

Pour être en capacité de rester actives au sein du mouvement, des mères organisent une crèche. Plusieurs comités sont mis en place: sécurité, organisation, médias et structures médicales. Des séminaires et conférences sont tenus par les occupants, les thèmes portants sur la politique, la justice, le droit ou l'éducation. Les formes d'expression des protestataires sont nombreuses et variées : tribunes, peintures, cinéma, théâtre, poésie, sketches, chants. Des dizaines de publications originales naissent et vivent dans cet endroit délimité. Un occupant déclare à un vidéaste amateur: ''Nous avons fait les premiers pas pour étendre la conscience au sein de notre communauté et de notre voisinage. Nous avons commencé à les rendre conscients de la signification de ce qui est arrivé, afin que la révolution ne soit pas vaine''.

Sur la place du changement, les catégories de la population les plus diverses se retrouvent par le même désir de tout transformer, maintenant ; contre tous ceux qui, payés ou non, s'emploient à défendre les conditions existantes. Cette jeunesse est révolutionnaire et elle sait qu'elle l'est (shabab al-tawra).

Par contrecoup, la vieillerie se modernise. Parmi les multiples organisations créées pendant l'insurrection, beaucoup sont affiliées à d'innombrables fossiles politiciens (parti socialiste, islamistes, nassériens, houthistes, etc.). La critique des armes (les gens doivent déposer les armes à l'entrée de la place) ne doit pas désarmer la critique. Notre réception de la parole si diverse des révoltés, est brouillée par l'idéologie de leurs représentants médiatisés, évidemment étudiants ou journalistes, comme cette Tawakkul Karman nobélisée en octobre 2011.

Le 21 février aussi, des dizaines de milliers de personnes manifestent au nord du Yémen, près de la frontière saoudienne, dans la capitale régionale Saada. Dans les jours qui suivent, d’importantes tribus se déclarent solidaires des protestations, dont celles qui s'affilient aux monarchistes houthis. De plus, nombre de députés du CPG démissionnent. Le 1er mars, Saleh limoge les gouverneurs de 5 provinces.

Le 4 mars, dans le village de Semla, toujours dans le nord, l'armée tire sur une manifestation antigouvernementale, faisant 4 morts. Ce même jour, il y aurait 100 000 manifestants à Sanaa. Le 7, une des plus importantes prisons du pays se soulève à Sanaa en affirmant sa solidarité avec l'insurrection : ''le peuple veut renverser le régime''. Les mutins incendient des bureaux de la direction. Le personnel quitte la prison après s'être défendu: 3 morts. Les manifestations qui continuent les jours suivants sont accompagnées d'affrontements mortels, comme à Sanaa ; l'ensemble du Yémen est concerné comme le montrent les combats du 9 mars dans la région d'Hadramout où un partisan du gouvernement est tué par des manifestants.

Le 11, une tentative d’expulsion des occupants de la place de l’Université à Sanaa fait 2 morts et 80 à 300 blessés. La police y fait l'usage d'une arme de guerre: le gaz innervant, attaquant le système nerveux et musculaire, et causant la mort par asphyxie. Les manifestations continuent dans les autres régions, comme à Aden où 3 manifestants sont blessés par balles et 11 par asphyxie. A Moukalla, c'est aussi l'émeute. Les manifestants sont parfois très jeunes. Un enfant de douze ans y trouve la mort. 4 policiers sont tués dans une embuscade. Dans la nuit du vendredi au samedi 12, la place Dairi à Sanaa est fermée par des murs de parpaing, et défendue par des milices de quartier favorables au dictateur.

Le 16 mars, dans la ville d'Al-Hudaydah, les manifestants sont attaqués par des défenseurs du gouvernement. Dans les affrontements, les deux camps utilisent bâtons, couteaux, pierres. Les nervis attaquent des ambulances et bloquent l'accès aux hôpitaux. La police tire et utilise du gaz innervant. Dans la province de Marib, ''des tribus soutenant les protestataires ont contraint les forces de sécurité à quitter les lieux''. ''Nous sommes responsables de la sécurité de Mareb à partir de maintenant'', déclare un chef de la tribu de Gadaan.

Jeudi 17 mars, tentative d'attaque des bureaux du gouvernement par 2000 personnes, qui sont stoppées par les troupes du général Ali Moshen Al-Ahmar. Une fusillade s'ensuit à la sortie du camp des protestataires, faisant de nombreux morts. Le 18 mars, c'est la plus importante manifestation yéménite à ce jour, avec plus d'un million de manifestants à Sanaa et 2 millions à travers le pays. Après la prière, les forces de l'Etat attaquent la foule à Sanaa. Des flics masqués sont postés depuis les toits avoisinant l'université et tirent sur les gens pendant vingt minutes, visant les têtes et les coeurs. Plusieurs dizaines de manifestants sont tués pendant ces deux jours. L'état d'urgence est décrété. Mais la répression a l'effet contraire à celui escompté : le 20 mars a lieu une nouvelle manifestation pour les martyrs à laquelle participent un million de personnes ; à travers le pays les places urbaines sont occupées ou réoccupées.

Les jours suivants, voyant la vague continuer de se lever inexorablement, Ali Mohsen Al-Ahmar, le boucher du 18 mars, annonce sa démission de l'armée. Des dizaines d’officiers se rallient à la contestation, ainsi que des diplomates. Ces militaires sont tout de suite perçus, fort justement, par certains manifestants, comme des récupérateurs dont le soutien hypocrite à l'insurrection est une menace supplémentaire qui pèse sur celle-ci, ayant désormais des ennemis dans son dos - au sens figuré comme au sens propre, étant donné que le comité de sécurité qui contrôlait les accès à la place, fouillant tous ceux qui y entrent, est remplacé à partir de mars par un cordon de militaires ''dissidents''.

Le 22 mars, les houthistes s'emparent de Saada. Le 25 mars, 100 000 personnes manifestent à Sanaa et un million à travers le pays. Le 29 mars, le gouvernement reconnait que 6 des 18 provinces du pays lui échappent dans le nord et le sud du pays. Le 30 ont lieu des manifestations dans tout le pays. Un bilan fait état de 150 morts depuis les débuts de l'insurrection: les trois quarts se rapportent à des affrontements ayant eu lieu au mois de mars.

L'Arabie saoudite voisine refuse encore une intervention militaire sur le modèle du Bahreïn.

A Jaada, Saleh retire l'armée et les forces de sécurité de la ville. Un entrepôt de munition serait pillé par des membres d'Al-Qaïda puis par une foule avant d'exploser, faisant 100 morts. Le 31 mars, la coalition ''Watan - Femmes pour la paix sociale'' publie un communiqué dénonçant la manipulation du terrorisme par le gouvernement de Saleh appuyé par les Etats-Unis : ''Saleh utilise 'Al-Qaïda et la guerre américaine contre le terrorisme' pour recevoir un généreux soutien financier, et des formations intensives pour les Forces Spéciales, la Sécurité Centrale, et la Sécurité Nationale, qui sont tous dirigés par son fils et ses neveux et utilisés pour réprimer les Yéménis depuis plus d'une décennie. Des rapports américains ont révélé que l'aide américaine, à la fois en termes d'aide financière et d'équipements, a été transmise à Al-Qaïda (…). La partie de l'aide qui n'a pas été transmise à Al-Qaïda est actuellement utilisée par les forces de sécurité pour réprimer des manifestations pacifiques et tout ce qui plus largement est arrivé ces dernières semaines''

Le 3 avril, à Al-Hudaydah, une foule de manifestants marche sur le siège du gouverneur (443 blessés, dont 400 par inhalation de gaz). Affrontements aussi à Taiz. Le 4, les manifestants attaquent les bureaux du gouverneur à Taiz. La police fait 15 morts. Mais les combats se poursuivent le lendemain, de même qu'à Sanaa et Aden. Le 6 avril, les manifestants attaquent de nouveau les bureaux du gouverneur à Taiz. Le 8 avril, des manifestations ont lieu dans 15 des 21 provinces, rassemblant des centaines de milliers de personnes ; et se prolongent les jours suivants. A Sanaa les insurgés crient ''Ô Ali va-t-en le peuple ne te veut pas, et le peuple ô Ali est mon seigneur et le tien''

Sous la supervision du Conseil de coopération du Golfe, un accord est négocié entre le gouvernement et la coalition du ''forum commun'', envisageant la démission de Saleh. Ce plan garantissant en échange l'immunité à Saleh de même qu'à son clan et à ses alliés, de nombreux manifestants dénoncent ce projet d'accord et la traîtrise du ''forum commun'' Le 24 avril, de violents affrontements éclatent à Sanaa, faisant 9 morts et 100 blessés. La rupture entre la révolte et les partis politiques est consommée.

Les manifestants critiquent le spectacle de la discorde. Le 27 avril, des manifestants tentent de marcher sur le siège du gouvernement et sur la télévision nationale. Des protestations ont aussi lieu à Taiz. La journée fait 15 morts et 300 blessés. Les 11 et 12 mai, des milliers de protestataires tentent de nouveau de marcher sur le siège du gouvernement et de la télévision nationale à Sanaa: 10 morts. Le 13 mai, Saleh continue à mobiliser ses partisans, faisant un discours devant 1 million d'entre eux sur la place Sabeen. Ces derniers continuent de plagier les tactiques des protestataires en occupant eux aussi des places dans la capitale, menaçant d'attaquer les entreprises et la villa d'Hamid Al-Ahmar, leader islamiste et milliardaire accusé de financer et d'organiser les protestations.

L'alternance des manifestations et contre-manifestations se poursuit donc. Le 20 mai, il y a des centaines de milliers de manifestants antigouvernementaux à travers le pays. Le 23 mai se tient un meeting sur la place du changement à Sanaa, à l'initiative de deux groupes ''indépendants'': le Futur de la justice et l'Alliance civile pour la révolution des jeunes. Dans les discours qui sont tenus est analysée la rupture au sein du mouvement. Ahmed Saif Hashid, député, déclare que ''la révolution a été volée par des forces rétrogrades travaillant pour l'intérêt de Saleh. La communauté régionale et internationale est très préoccupée par le discours révolutionnaire salafi''. Il est aussi déclaré que le Yémen a besoin d'une seconde révolution pour corriger les erreurs intentionnelles ou involontaires de la première.

Pour contenir la critique, les conservateurs accélèrent. A partir du 22 mai les troupes gouvernementales attaquent celles du cheikh Sadiq Al-Ahmad, chef de la confédération tribale des Hashed, initiant une série de plusieurs affrontements armés entre militaires et milices tribales. Alors que la capitale est en proie à l'émeute, les affrontements entre armée et milices se poursuivent du 24 au 26 avec des combats aux alentours de la résidence du cheikh Al-Ahmar et des bâtiments du ministère de l’Intérieur, puis avec la prise par cheikh Sadek du siège de l’agence officielle Saba et de la compagnie aérienne Yemenia. L’aéroport de Sanaa est fermé. Le président des Etats-Unis appelle Saleh à céder le pouvoir immédiatement.

Le 29 mai, la ville de Zinjibar est prise par des miliciens islamistes à la suite de combats faisant 18 morts. Dans un communiqué, le Forum commun accuse Saleh d’avoir ''livré Zinjibar aux groupes armés qu’il a formés et armés, afin de continuer à utiliser l’épouvantail d’Al-Qaëda pour effrayer la communauté internationale. C’est un complot criminel de Ali Abdallah Saleh qui doit partir immédiatement''.

Dans le même mouvement, l'Etat veut en finir avec l'une des principales bases de l'insurrection yéménite. ''Les 29 et 30 mai, le campement de 5000 tentes établi place de la Liberté à Taëz est détruit par les forces loyalistes selon les méthodes habituelles: tireurs embusqués, baltaguias utilisant bâtons à clous, gaz lacrymogènes, artillerie anti-aérienne ; des bulldozers et des chars sont aussi utilisés, ainsi que des canons à eau chargés avec de l’essence pour incendier les tentes, prenant au piège de très nombreuses personnes. Le bilan est estimé à 250 morts et 2000 blessés. Selon des témoins, certains manifestants sont morts en respirant des gaz de guerre, et l'hôpital de campagne établi sur la place a également été bombardé. Le mardi 31 mai, les affrontements reprennent entre les partisans du cheikh et ceux du président Saleh à Sanaa, alors que les combattants insurgés tribaux ont pris le contrôle du siège du Congrès populaire général. La répression des manifestations à Taëz dure ces jours-ci et fait plusieurs morts''

Mais cette tentative de reprise de Taiz s'avère un échec. Tandis que Saleh est grièvement blessé lors d'un attentat dans son palais de Sanaa (il est évacué le 4 juin vers un hôpital militaire de la capitale saoudienne) le 7 juin une partie de la ville de Taiz échappe au contrôle du gouvernement et passe sous celui des protestataires, mais aussi de tribus qui y déploient leurs troupes avec la motivation déclarée de ''protéger la ville du génocide orchestré par le gouvernement''. Le 13 juin, des centaines de milliers de personnes défilent dans les grandes villes du pays (Sanaa, Taiz, Hadramaout, Al-Hudaydah, Ibb, Damar et Saada), alors que des négociations ont lieu entre le vice-président et l'opposition afin de mettre en œuvre le plan proposé par la CCG.

Le 26 juin, une manifestation millionnaire à Sanaa exige la démission de Saleh. A Aden, l'ampleur de la mobilisation sur le campement diminue, mais les manifestations rassemblent de plus en plus de monde les 10, 17 et 21 juin. Les désertions continuent. Le 29 juin, 300 soldats désertent (parmi lesquels 150 appartenant à la garde républicaine, corps d'élite de l'armée de terre) de même que 60 policiers. ''Pendant le 'Jour de Rage' du 17 juillet, Tawakul Karman a présenté un conseil de transition de 17 membres qui exclut le Forum commun (...) Le 31 juillet, des centaines de tribus se sont rassemblées pour former l' 'Alliance des tribus yéménites' qui a juré de s'opposer à Saleh.''

Aux mois d'août et de septembre, les affrontements entre l'armée et des groupes islamistes (''Partisans de la Charia'') reprennent à proximité de Zinjibar. ''Selon des habitants, des extrémistes armés ont commencé à fuir Zinjibar mardi en direction de la province voisine de Chabwa, une autre place-forte d'Al-Qaïda dans le sud du Yémen. (… ) Signe du renforcement de leur présence dans cette dernière province, des membres présumés d'Al-Qaïda ont installé un écran géant dans le marché de la ville de Rawda et projeté lundi soir un film de propagande, ont rapporté des habitants, précisant qu'environ 200 personnes avaient assisté à la séance. Ce documentaire relate l'évasion le 22 juin de 62 détenus liés à Al-Qaïda de la prison de Moukalla, dans le sud-est du Yémen.''

Du 18 au 21 septembre, les manifestations antigouvernementales à Sanaa et Taiz font plus de 100 morts et 1000 blessés. Le 23 septembre, Saleh revient au Yémen. Le 7 octobre, ''vendredi d'Al Hamdi'' en référence à Ibrahim al-Hamdi, ancien président du Yémen du Nord assassiné en 1977, 3 millions de personnes manifestent à travers le pays, dont 800 000 à Sanaa. Lors de la répression à Taiz, des propriétés et commerces sont détruits. Le 16 octobre 2011, à Sanaa, des manifestations antigouvernementales et affrontements avec la police font 6 morts. A Taiz, une manifestante est tuée par la police. Des soldats de la Première division blindée ''ralliée à la contestation'', marchent devant le cortège puis ripostent aux tirs de snipers et entament un affrontement armé avec les forces régulières.

Le 23 novembre 2011, Saleh signe le plan des monarchies du Golfe et accepte finalement de céder le pouvoir à son vice-président sous 30 jours, jusqu'aux élections anticipées de février 2012. Immédiatement ont lieu de nouvelles manifestations contre l'immunité promise par cet accord à Saleh. A Sanaa, des nervis embusqués (sur des toits, dans des magasins, dans un véhicule) tirent sur la foule à mesure que celle-ci progresse vers le centre de la ville, faisant 5 morts. Des grèves éclatent aussi, contre l'immunité de Saleh et contre d'autres responsables du régime dans plusieurs secteurs de l'économie. L'injonction ''Dégage !'' trouve sa vérité dans l'extension de la critique du principe hiérarchique.

Fin décembre, une ''marche de la vie'' est organisée par des jeunes au départ de Taiz pour gagner la capitale. Les participants à la marche augmentent au fur et à mesure de son passage dans des villes, où elle est accueillie par des chants, feux d'artifices et autres banquets. Ce sont finalement des dizaines de milliers de personnes qui arrive à Sanaa le 24 décembre. Là, en plus des habitants, c'est la police qui l'accueille, par des balles, faisant 13 morts. Mais la révolte de la vie a été plus forte.

Alors qu'un nouveau premier ministre a pris ses fonctions, une vague de grèves frappe le pays. ''L’une des premières grèves fut démarrée par les employés de Yemenia Airways: la compagnie aérienne, pratiquement en faillite, a été détruite par la corruption. Les vols ont été suspendus dans les principaux aéroports du Yémen, et après deux jours, le nouveau gouvernement a finalement limogé le directeur, un gendre du président Saleh. C’est là que les vannes ont lâché.'' Soldats, employés des ministères et même policiers ''ont tous commencé à protester. Ils n’ont pas autorisé leurs dirigeants corrompus à entrer dans les bureaux, et plusieurs d’entre eux, pas habitués à une telle insubordination, ont fui.'' Les notables sont particulièrement mobilisés avec des grèves chez les juges et les médecins. Mais c'est l'ensemble du personnel de soin et des employés de l'hôpital public Al-Sabeen, à Sanaa, qui se mettra en grève fin janvier. A l'université de Sanaa aussi, des étudiants perturbent les cours d'un professeur corrompu. Ces grèves, qui viennent soutenir les rassemblements antigouvernementaux en luttant contre la corruption, les conditions de travail et les mauvais salaires, ont un sens révolutionnaire dans ce pays jusque-là régi par un système d'appartenances professionnelles comparable aux castes de l'Inde voisine.

Le 22 janvier 2012, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Sanaa, réclamant l'exécution de Saleh. Le 21 février ont lieu les premières élections présidentielles au suffrage universel direct au Yémen. Contre la critique en actes de la hiérarchie au Yémen, cette caricature de démocratie porte au sommet de la hiérarchie Abd Rab Mansour Hadi... qui n'est autre que l'ancien vice-président, remportant logiquement une élection dont il est le seul candidat.

Au-delà de cette conséquence électorale inessentielle, de nouvelles disputes sont déjà amorcées au Yémen. Le 23 janvier 2012, des affrontements éclatent entre habitants et gardes républicains à propos de l'expulsion d'habitants d'un quartier est de Taiz, Al-Hawban, à cause de la construction d'un supermarché. Les 23 et 24, les soldats attaquent la maison d'Abd Al-Hameed Al-Batra’, un député ayant démissionné du CPG pour se solidariser avec les habitants protestataires. L'un d'eux déclare: ''Nous avons vécu pendant la guerre et nous ne sommes toujours pas en mesure de sortir de nos maisons ni de nous assurer que nos enfants iront en sécurité à l'école. Nous pensions que la guerre était finie, mais à présent elle reprend pour des raisons différentes''.

D'autres affrontements ont lieu dans les jours qui suivent. Un mouvement nouveau se dessine à Taiz. Début février, des routes sont toujours bloquées et plusieurs groupes de civils armés ou milices sont toujours présents : ceux qui soutiennent la révolte autour de la rue Jamal, et les défenseurs du gouvernement autour du quartier d'Al-Habwan. Le 13 février, la rue Jamal est occupée par des gens qui dénoncent la tenue des élections comme une manoeuvre des partis politiques visant à s'approprier indûment la révolution, et qui critiquent aussi le parti Al-Islah dont certains membres ont émis une fatwa désignant les abstentionnistes comme contre-révolutionnaires.




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15) Insurrection au Bahreïn




En 1994 éclatait au Bahreïn l'insurrection d'une grande partie de la population contre l'Etat et la marchandise. Et depuis cette date, la brèche n'est pas complètement refermée. La transformation de l'Emirat en monarchie constitutionnelle, en 2002, n'a pas cette conséquence : des révoltes, localisées, perdurent, en particulier contre la répression et le grand prix de formule 1, dans cet Etat indépendant du Royaume-Uni depuis 1971, vassal de l'Arabie Saoudite, qui entretien les formes du pouvoir les plus contemporaines, du divertissement des pauvres à la ségrégation urbaine.

A partir du 13 août 2010, une vague d'arrestations frappe plusieurs politiciens de l'opposition, causant la réinstallation des troubles sociaux pendant plusieurs jours. Des protestataires bloquent des autoroutes, tandis que des affrontements éclatent avec la police dans 7 à 8 localités. Les incendies de pneus et jets de coktails molotov contre la police continuent début septembre.

Le 14 février 2011, des manifestations éclatent dans plusieurs localités. Elles sont aussitôt réprimées: 1 mort à Diya (est de Manama). Le lendemain, nouvelles manifestations contre la répression. 1 nouveau mort. Des députés d'opposition chiite (Al-Wafiq) boycottent leur participation au parlement tandis qu'à Manama, les manifestants se rassemblent place de la Perle et organisent immédiatement son occupation.

Le 17 février, la police attaque l'occupation de la place de la Perle. 4 à 5 morts, 230 blessés et des dizaines d'arrestations. Plusieurs milliers sont présents aux obsèques le lendemain. ''Le 18, l'armée tire sur les manifestants qui tentent d'occuper de nouveau la place de la Perle''.

Le 19 février, alors qu'une grève générale est lancée dans le pays avec cette exigence, le régime ordonne le retrait de l'armée de la place de la Perle, tandis que le prince héritier apparaît sur CNN, prononçant un discours de soi-disant ouverture. La place centrale est aussitôt réinvestie et occupée par les manifestants. A la façon d'Aden, de Sanaa, de Taiz et du Caire, la place devient le ferment d'une nouvelle centralité sociale, hors des anciennes assignations et des anciens rôles, un espace d'organisation et de débat immédiats. Les graffitis ont là aussi envahi les murs : ''We have heard of people changing their regimes. Have you ever heard of a regime changing its people?'' et, contre les tentatives de diversion interreligieuses de la part du régime : ''No Sunni no Shia, national unity''.

La féroce bataille contre le pouvoir aura peu de répit. Les 24 et 25 février, des manifestations sont réprimées, faisant au moins 4 morts. Derrière l'occultation et le mépris des médias et de l'organisation dominante de la parole, pour cet événement, quelques éléments nous permettent d'envisager certains aspects du dialogue et de la dispute permises par l'offensive sociale et le mouvement des occupations au Bahreïn, et de leur avancement, de leur cohérence. Le 4 mars, après de soi-disant affrontements interreligieux, des milliers de manifestants affluent vers les locaux de la télévision étatique.

Le 13 mars, une manifestation a lieu avec occupation (tentes) devant le district financier de Manama. Plusieurs centaines de personnes tentent de bloquer l'accès au district. Le même jour, des manifestants font irruption à l'intérieur de l'université de Bahreïn et en détruisent certains équipements. L'Union générale des syndicats de travailleurs lance un appel à la grève générale.

Mais dès le 14 mars, 1200 soldats saoudiens et 500 émiratis font leur entrée sur l'île, dans le très officiel cadre d'une coalition régionale supervisée par le ''Conseil de coopération du Golfe''. Les affrontements font plus de 80 morts, des centaines de blessés et des milliers d'opposants sont arrêtés. Le 18 mars, l’insurrection est liquidée. Le monument, place de la Perle, repère des rassemblements subversifs, est démoli.

Par la suite, dès la seconde moitié de mars, la contestation se déplace de la place de la Perle aux banlieues et villages de l’île. Les manifestations et affrontements se poursuivent dans les localités tandis que les forces étatiques quadrillent le territoire.


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16) Insurrection en Syrie (2011)






Au début de l'année 2011, dans la région de Deraa, les graffitis antigouvernementaux sont devenus si communs que l'on doit maintenant présenter sa carte d'identité dans les commerces pour acheter des bombes de peinture. Fin février 2011, des enfants taguent sur le mur d'une école: ''le peuple veut la chute du régime''. Suite à quoi, les forces de sécurité vont interroger et arrêter des élèves dans une école.

Mardi 15 mars à Deraa, des habitants, apprenant que leurs enfants étaient battus et torturés en prison, vont demander leur libération auprès des autorités. Un fonctionnaire répond : ''Oubliez vos enfants'' et profère, en représailles, des menaces de viols.

Le 16 mars, sit-in à Damas pour demander la libération des prisonniers. Le 17, arrestations lors d'un sit-in à Deraa. Vendredi 18, manifestations à Jassem, Da'el, Sanamein et Inkhil (gouvernorat de Deraa), à Homs et à Baniyas (gouvernorat de Tartous). A Deraa, la police tire sur la foule, tuant 4 à 5 personnes. De même que lors de la répression de Kasserine en Tunisie en janvier 2011, la violence de la répression n'a pas l'effet attendu par les autorités : elle ne stoppe pas la colère des gens mais l'exacerbe.

Dimanche 20 mars, contre la répression, la corruption et appelant à la fin de l'état d'urgence en vigueur depuis 48 ans, des milliers de gens descendent dans les rues de Deraa. Le bâtiment abritant le siège du parti Baas est incendié par la foule, ainsi que deux agences d'opérateurs téléphoniques, dont une de Syriatel, dirigée par le cousin de Bachar Al-Assad, Rami Makhlouf. Les Syriens vouent une haine particulière à ce dernier personnage, en raison de sa place dans le régime actuel (''homme d’affaires dans le domaine du BTP, des télécommunications, des hydrocarbures, des médias ou encore du transport aérien et dont on dit qu’il contrôle à 60% l’économie du pays (...). Son frère Hafez Makhlouf est à la tête de la direction générale de la sécurité de Damas, son cousin Atef Najib est un ancien directeur de la Sécurité politique à Deraa).

Les émeutiers tentent de marcher sur la maison du maire mais en sont empêchés par des coups de semonce et tirs de lacrymogènes des forces de sécurité. '' 'Non à l'état d'exception. Nous sommes un peuple épris de la liberté' ont chanté des manifestants alors qu'une délégation gouvernementale arrivait dans la ville pour présenter ses condoléances pour les victimes tuées vendredi. Les autorités syriennes ont annoncé la mise en place d'une commission pour enquêter sur ces morts.''

''Face à la surveillance des moyens de communication et l'omniprésence des moukhabarat (services de renseignements), la sortie des mosquées, chaque vendredi, s'impose naturellement comme le lieu de rendez-vous et de départ des grandes manifestations, indépendamment de toute revendication religieuse. Les autres jours, l'organisation des rassemblements s'appuie sur le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux sur internet et les réseaux de connaissances existant dans chaque quartier.''

5 jours après l'émeute de Deraa, c'est donc le vendredi, 25 mars 2011, que l'insurrection éclate à travers la Syrie. A Deraa, des manifestants abattent la statue de Hafez Al-Assad et incendient la maison du gouverneur régional. A Tafas, dans la même région, les manifestations font 3 morts. Des manifestations antigouvernementales ont lieu à Homs, Hamah et Salamyiah. Immédiatement, les valets sont mobilisés par le régime. A Damas, des milliers défilent en faveur du gouvernement de Bachar. Manifestations à Raqqa et Deir Ez-Zor. Les statues d'Al-Assad sont déboulonnées à travers le pays. A Sanamein, 10 à 20 morts suite à l'incendie d'une statue.

Dimanche 27 à Tafas, lors de l'enterrement des manifestants du vendredi, des habitants en colère incendient un poste de police et les bureaux du parti Baas. Le 27 également, soulèvement de Lattaquié: des gens qui participaient à un enterrement ont incendié l'immeuble du parti Baas ainsi qu'un poste de police (3 à 12 morts).

Face à un mouvement incontrôlable, l'Etat libère soudain 260 prisonniers politiques, dont beaucoup de militants islamistes ou nationalistes kurdes, c'est-à-dire des spécialistes de l'encadrement. Cependant le 28 mars, ils sont des centaines à Deraa pour la libération des milliers de prisonniers politiques, la liberté d'expression et de se rassembler, et toujours la fin de l'état d'urgence. On dénombre 61 à plus de 127 morts dans le pays jusqu'à cette date.

Le 29 mars, Bachar El-Assad dissout le gouvernement. Des milliers de gens défilent simultanément en sa faveur à Damas et dans d'autres villes. Le 30 mars, le dictateur fait un discours à la télévision où il traite les manifestants de conspirateurs. Vendredi 1er avril, les émeutes dans le pays font 9 morts. Deraa est assiégée par les troupes gouvernementales. Nouvelles manifestations ce jour à Salamyiah: ''Le peuple syrien ne doit pas être humilié''.

Diversité des formes de mobilisation à Salamyiah: ''(...) protestations bruyantes, arts de rue, (...) veillées aux chandelles et autres formes de résistance sans armes sont devenus des caractéristiques habituelles de l'espace public dans la ville. Les femmes et filles de Salamiyah sont au premier rang de la révolte depuis ses balbutiements. (...) Les jeunes révolutionnaires ont aussi fait des protestations à moto et des ballades de la liberté des marques de fabriques de la ville. D'autres formes de contestation à Salamiyah incluent avoir repeint des rues en rouge à la suite des massacres en série à Helfaya ; d'épandre des graffitis révolutionnaires ; et de participer à des grèves générales''

Des ''comités locaux'' ont été mis en place à travers la Syrie pour organiser le soulèvement. ''Lorsque le soulèvement syrien a commencé en mars, des comités locaux sont apparus dans des villes et villages à travers la Syrie. Ces comités ont pris la responsabilité de rassembler, de préparer et d'organiser des événements sur le terrain à l'intérieur de leurs propres voisinages. Avec le temps, les comités ont cherché une plus grande coordination entre eux, pour synchroniser leurs activités et mouvements sur le terrain ainsi que leurs positions politiques. Ensemble les comités ont formé les Comités Locaux de Coordination de Syrie, un groupe de coordination avec des membres issus de la plupart des villes et de nombreuses localités plus petites à travers la Syrie.'' (lccsyria.org) Omar Aziz et ses compagnons ont créé le premier conseil local de Barzeh, à Damas.

Tandis que, le 12 mars, des milliers ont manifesté lors de la protestation rituelle de Nowrouz, le 1er avril c'est bien la révolte syrienne, ou plutôt le mouvement de 2011, qui gagne le Kurdistan syrien (appelé Kurdistan occidental ou Rojava, en Kurde). C'est immédiatement la critique du nationalisme kurde. Des centaines défilent à Qamichli et Amouda en scandant ''Nous ne voulons pas seulement la nationalité mais aussi la liberté'' ; et aussi Dieu, la Syrie et la liberté. À Hassaké, 150 à 200 personnes manifestent avec les mêmes mots d'ordre. Le 6 avril, 48 détenus qui seraient pour la plupart des habitants kurdes apatrides, sont libérés par le régime. Le 7 avril, maniant avec soin, dans cette région, la carotte et la bâton, l'Etat Syrien accorde la ''citoyenneté arabe syrienne'' aux libérés de la veille, tout en coupant les télécommunications pour empêcher les manifestants de se joindre.

Le 8 avril 2011, milliers de manifestants à Deraa: 26 morts. Dans le gouvernorat de Homs : 2 morts. Le 9 à Baniyas, 7 voitures transportant des gens envoyés par le régime arrivent devant la mosquée Abou Bakr al-Sidiq, sur laquelle ils ouvrent le feu. Les communications téléphoniques sont coupées dans cette ville où des comités populaires érigent des barrages afin de protéger les quartiers. 5 blessés.

Vendredi 15 avril, ''Des dizaines de milliers de manifestants pour 'la liberté' dans toute la Syrie (Qamichli, Homs, Lattaquieh, banlieues nord et est de Damas). Tirs sur des cortèges essayant de converger vers le centre de Damas. 3.000 manifestants à Deraa scandent 'Plutôt la mort que l'humiliation'. Un mort à Lattaquieh, un 'policier' tué à Homs.''

Dimanche 17 avril, manifestations et affrontements à Talbiseh (6 km au nord de Homs), Soueïda (capitale régionale au sud du pays), Herak (gouvernorat de Deraa), Baniyas. 200 morts depuis un mois. ''Dieu, la Syrie, la liberté, c'est tout'', ''Bachar dehors''.

Ce n'est évidemment pas à l'intention des insurgés qu'Al-Assad déclare, le 10 avril, que la Syrie avance ''sur le chemin des réformes généralisées'' et souhaite ''profiter des expériences européennes'', mais à celle des débris de l'opposition officielle, des gestionnaires étrangers et de l'information dominante.

Vendredi 22 avril, ''C'est la plus forte journée de mobilisations depuis le début du soulèvement - baptisée ''Vendredi saint'' - mais aussi l'une des plus meurtrières, avec plus de 82 morts et des centaines de blessés par balles, dont des enfants et des personnes âgées. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants, dont 3.000 à Zabadani, à 50 km de Damas). Il y aurait des massacres dans plusieurs villes notamment à Ezreh (gouvernorat de Deraa) et dans le gouvernorat de Damas. Parmi les slogans, '' Le peuple veut la chute du régime '', '' Dégage '', ou '' Ni le Hezbollah, ni l'Iran, c'est nous qui allons libérer le Golan ''.''

Mercredi 13 avril, première manifestation à Alep : 500 étudiants, 4 arrestations. Des manifestations ont lieu dans des villes du Rojava en dépit de la défiance des partis politiques kurdes et arabes. ''(...) par une tactique visant à souffler le chaud et le froid sur les villes kurdes, le président Bachar Al-Assad a rétabli officiellement dans leur citoyenneté les quelques 300 000 Kurdes ''apatrides'' dans leur citoyenneté, le 2 mai. À cette annonce, les manifestations se sont temporairement arrêtées à Qamishlo et Amude, mais ont continué dans d'autres villes, comme Hasaké'' ''Abdullah Öcalan, dont le parti [des travailleurs du Kurdistan, PKK] a longtemps bénéficié de la protection syrienne, a appelé les leaders kurdes de Syrie à négocier avec le gouvernement'' (sohrawardi.blogspot.fr). En effet le 6 avril 2011, près de 3 semaines après le début de l'insurrection syrienne - tandis que la répression d'Assad a déjà fait au moins 150 morts - Abdullah Ocalan déclare que ''Si la Syrie d'Assad effectue des réformes démocratiques nous la soutiendrons'' (Al-Hayat, repris sur le site Now News).

Les communications sont rétablies au Rojava. ''De fait, le 20 mai, à Qamishlo, le mouvement de rue reprenait avec ampleur : 10 000 personnes participaient à une manifestation organisée lors du vendredi dit 'Azadî', de la liberté. À Amude, environ 8 000 étaient dehors pour ce Vendredi de la Liberté ; à Koban, 5 000 ; dans de plus petits villes comme Serê Kaniyê et Deirbasiyé, les manifestants étaient environ 3 000. À Efrîn, 150 personnes ont tenté de manifester mais ont été immédiatement encerclées par les forces de sécurité.'' A Banias, des manifestants défilent torse nus. ''Début juin, le gouvernement syrien relâchait plus de 450 prisonniers politiques, dont des Kurdes. Cela n'a pas empêché les manifestations de se poursuivre. Plus de 8000 personnes ont défilé le 3 juin, dont 3000 dans la seule ville de Qamishlo, portant des drapeaux syriens, réclamant la chute du président Bachar Al Assad et clamant leur soutien à la ville de Jisr al Choughour, dans l'ouest du pays, où avait lieu au même moment une opération militaire de répression, ainsi qu'à la ville de Deraa, au sud du pays. qui a subi les plus dures exactions de la part des forces de l'ordre. Dans la ville d'Amude, plus de 4000 personnes ont aussi manifesté, ainsi que 1000 à Ras al Ayn, entonnant les mêmes slogans de soutien à la ville de Jisr al Choughour et brandissant des banderoles interpellant le président syrien : 'Bashar, sors de nos vies'.'' A Jisr al Choughor et Maaret al-Nomane, des hélicoptères mitraillent les habitants et manifestants.

Les frontières de la Syrie sont déjà mises en cause par les événements. Tandis que les émeutes avaient éclaté au mois de mars en Irak, le 15 mai des affrontements entre l'armée israélienne et des manifestants font au moins 12 morts à la périphérie des territoires palestiniens, dans le Golan syrien occupé et à la frontière israélo-libanaise. Le 5 juin 2011, entre 10 et 23 personnes sont tuées sur la ligne de démarcation avec Israël. Une révolte, durement réprimée, éclate dans le principal camp palestinien de Damas lors des funérailles, faisant jusqu'à 14 morts selon les sources.

Début juillet le mouvement atteint une ampleur inédite à Hamah avec des manifestations hebdomadaires de 500 000 personnes, notamment sur la place al-Assi. Le 8 juillet, en réponse aux politiciens opportunistes, le slogan '' Non au dialogue '' avec le régime est prononcé.

Vendredi 22 juillet 2011, des centaines défilent dans les villes kurdes de Amouda, de Derbassiyé et de Ras-Al-Ayn (gouvernorat de Hassaké). Des centaines de ''policiers et miliciens fidèles au président syrien Bachar Al-Assad'' chargent et matraquent les manifestants à Qamichli. A Deir Ez-Zor, à l'est du pays, les manifestants seraient 2000 (informations officielles), 400 000 (C. Moucharafieh) à ''plus de 550 000'' (Observatoire syrien des droits de l'homme, OSDH, soit le double de la population de la ville). A Hamah, selon l'OSDH, ils seraient ''plus de 650 000'' dans une ville d'environ 313 000 citadins... Comme en Egypte, comme au Yémen, l'ampleur de la mobilisation défie ici l'imagination.

L'OSDH, qui est devenu la source quasi-exclusive des journalistes occidentaux ayant quitté le pays, sera par la suite discrètement dénoncé par eux pour sa partialité et son manque de sérieux. Il est possible que des centaines de milliers de personnes aient manifesté à Deir Ez-Zor ce 22 juillet 2011 - dans une ville d'environ 212 000 habitants - car étant alors inoccupée par les forces de répression, elle était investie par les habitants de la région venus y trouver une oasis de liberté. Cependant, un panorama des vidéos ayant trait à cette journée, sur le site uruk.net, et notamment de celles diffusées par le média syrien 'Ugarit News', montre des manifestations, très denses en effet (mais impossible à quantifier, la densité de la foule peut très bien être une déformation due au cadrage et à l'objectif de la caméra ; c'est là une des vanités du support audiovisuel en la matière) mais ayant lieu non seulement dans la ville de Deir Ez-Zor mais dans plusieurs autres localités du gouvernorat de Deir Ez-Zor. Et j'ai peine à imaginer que la quasi-totalité de la population descende dans les rues des villages partout au même moment, tout en se concentrant à proximité des places des grandes villes, même si c'est possible donc.

A Homs justement, 2 morts, ainsi qu'à Al-Mleha, ville de la banlieue est de Damas. 1 mort à Azaz (près d'Afrin, dans le gouvernorat d'Alep et au Rojava) et 1 à Kfar Rouma (province d'Idleb). Manifestations à Damas: cinq mille dans le quartier Al Midan et des milliers d'autres sont sortis de trois mosquées du quartier Al Hajar Al Aswad en scandant des slogans réclamant la liberté. A Deraa, des jeunes défilent dans la rue Al-Koussour et ''des tirs nourris ont été entendus''. A Douma, une localité à 15 kilomètres de Damas, dans l'Oasis de l'est, où les communications téléphoniques et l'électricité sont coupées, les forces de sécurité quadrillaient le marché et la place de la grande mosquée. ''Beaucoup d'habitants ont quitté la localité de crainte d'arrestations arbitraires''.

L'offensive de l'armée baasiste ne se fait pas attendre très longtemps. Après les 500 arrestations dans le quartier de Qadam à Damas ce même vendredi 29 juillet, l'armée attaque plusieurs villes insurgées dimanche 31. Attaque de la commune d'Hamah : au moins 100 civils tués. 20 morts à Deir-Ez-Zor. 6 morts à Herak (sud). Manifestation à Homs en soutien à Hamah : 5 morts. Autre bilan global pour la journée de 139 morts. Le lendemain, 1er août, nouvelles perquisitions à Hamah : 4 morts ; 2 morts à Al-Boukamal et nouveaux affrontements à Homs où des chars sont entrés (15 blessés et 18 arrestations). Le 11 août, dans le centre du pays, les affrontements font 11 morts.

En août, Hassan Nasrallah du Hezbollah libanais, et Moqtada Sadr, le chef chiite irakien, affirment leur soutien à Bachar Al-Assad. Le 14 août, des navires de guerre et chars attaquent la ville de Lattaquié, faisant 30 morts.

Le 2 septembre 2011: '' 'La mort plutôt que l'humiliation'. 30 tués. 'Nous sommes prêts à mourir par millions en martyrs' écrivent des militants sur leur page Facebook 'Syrian revolution'. Les Comités locaux de coordination (LCC) affirment que les manifestations se poursuivront 'tous les jours jusqu'à la chute du régime' ''

Le 29 juillet 2011 avait été annoncée la création d'une ''armée syrienne libre'' (ASL) avec une vidéo postée sur internet montrant le colonel, Riyad Al-Asaad, appelant à la résistance armée contre la répression. Du côté politicien, le 15 septembre est annoncée la création du ''conseil national syrien'', qui se conçoit comme un gouvernement en exil, et dont la fondation est poursuivie le 2 octobre à Istanbul.

Les manoeuvres du régime continuent. 29 octobre 2011 à Alep, manifestation pro-Assad. Mercredi 2 novembre 2011, le pouvoir syrien fait mine d'accepter un plan de sortie de crise de la Ligue arabe. Le 3 et le 4, il continue à réprimer férocement: 25 morts, des dizaines d'arrestations.

Manifestation vendredi 4 novembre sous le slogan ''Allah est grand, contre les despotes et les tyrans''. D'importantes manifestations auraient eu lieu dans plusieurs quartiers de la ville de Homs, ainsi que dans des localités de la province, à Houla, Qousseir, Talbissé et Tadmor, selon l'OSDH. ''Plus le régime réprime et tue, plus nous sommes déterminés. Le régime ne pourra pas se maintenir malgré (l'appui) de la Russie et de la Chine, ni en raison des décisions de la Ligue arabe, car le peuple est déterminé à obtenir la liberté'', affirme la page Facebook ''Syrian Revolution 2011''. Le 12 décembre, grève générale.

''Commence alors le temps de l'occupation et de la lutte. Deir une fois encore devient un théâtre d'avant-garde, mais le drame qui s'y joue prend sans cesse de nouvelles formes. Au temps de la lutte pacifique, qui voit les Syriens descendre en masse dans les rues au prix de quelques morts ou de quelques dizaines de morts, Deir fleurit de manifestants. Au temps où les conscrits se regroupent derrière des officiers rebelles pour refuser les massacres organisés, Deir inaugure les attaques nocturnes de postes de police. Le scénario est toujours le même, depuis la première opération de ce type, en novembre 2011 : une explosion secoue un bâtiment de la sécurité ; elle est suivie de violents échanges de tirs. Ces attaques ont lieu à l'époque pour tenter de récupérer les hommes détenus dans les sous-sols. Les prouesses guerrières des noyaux de la future Armée Syrienne Libre permettent parfois de libérer la ville, mais elle ne tarde pas à être reconquise. (...) Les murs dégoulinent de ce mazout noir qui sert à masquer les mots honteux de 'liberté' et les expressions aussi grossières que 'la Syrie est unie'. Jouxtant ces traces noires, les impacts sur le moindre mur rappellent que les combats ne sont pas loin. Et pourtant, il ne s'agit là que de balles logées dans des murs...''




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17) Manoeuvres en Grèce



Une manoeuvre de la classe dirigeante



Les semaines qui suivent le soulèvement grec de décembre 2008 voient d'abord un certain nombre de catégories de la population se battre dans la rue contre la police, dans des moments distincts : agriculteurs, fonctionnaires, étudiants, immigrés, dockers.

Le 6 octobre 2009, les résultats des législatives anticipées poussent le premier ministre de droite Kostas Karamanlis (fils de Karamanlis) à démissionner. Prise de fonctions du candidat de l'opposition social-démocrate Papandreou (fils de Papandreou) et formation d'un gouvernement du parti socialiste. Papandreou dénonce alors le maquillage des comptes publics qu'aurait opéré l'équipe gouvernementale précédente afin d'améliorer son bilan, et présente un déficit du budget de l'Etat multiplié par 2.

Ces '' révélations '' aboutissent à une dégradation de la note de la Grèce par les agences d'experts patentés. Une panique des gestionnaires s'ensuit en Europe, qui instaure pour la peine l'organisation dite de la '' troïka '' visant à placer, en échange de prêts colossaux, l'économie de l'Etat défaillant sous le contrôle d'un réseau de technocrates appartenant à la Commission européenne, à la Banque centrale européenne et au Fonds monétaire international. Un fonds européen de secours est créé en mai 2010.

Le trucage des comptes de l'Etat est inséparable de l'Etat. Cette pratique mériterait une investigation à part entière s'il n'était d'autres priorités. Limitons-nous donc à quelques repères. En septembre 2004, la droite grecque révéla un déficit public deux fois supérieur à celui affiché jusque-là par la gauche. L'entrée de la France et de la Grèce dans la zone euro en 2001 illustrait également cette tradition quelques années auparavant, les deux ayant bidouillé leurs comptes pour faire apparaître un déficit inférieur à 3% de leur pib, selon l'exigence du traité de Maastricht. Début 2010, le New York Times révèle que la plus grande banque d'affaires du monde, la Goldman Sachs, a conseillé à la Grèce de falsifier son image économique en 2001 en toute légalité. Travailler individuellement pour cette firme bancaire est aussi un passage apprécié pour des gestionnaires de banques centrales et d'institutions telles que le FMI. Le trucage est une pratique ancienne, ce qui est récent c'est l'apparition d'une holding des falsifications avec la troïka qui, en plus de son aspect dictatorial, ridiculise la classe politique grecque prise quasiment la main dans le sac dans ses magouilles et ses '' histoires de famille ''.

Suscitée par l'alternance politicienne consécutive aux troubles sociaux, la prétendue '' crise de la dette '' permet fondamentalement de moderniser le rapport d'exploitation, légitimant l'officialisation d'un nouveau mode de gouvernement en Grèce et en Europe, la technocratie qui se passe très bien du suffrage universel, pour placer les populations dites non compétitives et récalcitrantes, sous le contrôle plus serré de la bourgeoisie continentale.

Le 16 septembre 2011, abondant en ce sens, une experte de l'institut de statistiques grecs fraîchement démissionnée déclarera que la dénonciation de la falsification par le représentant social-démocrate en 2009 fut elle-même une falsification... '' Le déficit de 2009 a été artificiellement gonflé pour laisser voir que le pays avait la plus importante perte fiscale de toute l'Europe '' et mettre en place le nouveau régime dominé par la troïka.

Face au dévoilement apparemment infini de ces trucages, l'exigence d'une transparence des comptes publics réclamée par certains paraît bien frêle. Les revendications deviennent des chausse-trappes quand l'économie apparaît brutalement pour ce qu'elle est au fond : l'économie du travail d'autrui, l'idéologie de la classe dominante, un mensonge et un ordre social.
Les disciplines intellectuelles de la raison doivent contribuer à nous permettre de qualifier l'environnement de nos vies, notre histoire, non leur dissimulation sous les diktats de la croissance, non plus que sous ceux de la prétendue ''économie réelle''.

Le spectacle de la crise immobilière et financière éclatant aux Etats-Unis en 2008 gagne presque instantanément la planète, à la vitesse des circuits électroniques de l'information. La dégradation de la situation en Lituanie, Lettonie, Bulgarie et Islande occasionne des protestations et des émeutes contre l'oligarchie en janvier 2009.

En mars 2010 ont lieu les deux premières manifestations massives en Grèce contre l'austérité et le racket de la troïka. Le 5 mars serait la plus grosse manif à Athènes depuis 15 ans. Le président du syndicat GSEE s'y fait agresser et frapper par un groupe de jeunes. A Thessalonique 7000 personnes manifestent, cependant que 2 supermarchés sont pillés et que les marchandises sont distribuées aux passants. Le 11 mars, il y a plus de 10 000 jusqu'à 150 000 manifestants à Athènes, qui convergent initialement place du parlement.

Le 5 mai à Athènes, 30 000 à 100 000 manifestants. Affrontements devant le parlement (un van policier incendié) puis incendie du siège du conseil régional d'Attique, du ministère des Finances, ainsi que d'une banque dans laquelle 3 employés périssent étouffés. 5 heures d'affrontements. A Thessalonique, 50 000 manifestants, destructions de douzaines de banques et de magasins. A Ioannina, attaques de banques et magasins. A Patras, 20 000 manifestants et barricades. Dans plusieurs villes (au nb. desquelles Corfu), des manifestants occupent aussi des institutions sociales et étatiques. Le soir du 5, répression à Exarchia. Le 6, nouvelles manifs et nouveaux affrontements à Athènes.

L'envergure de décembre 2008 se retrouve dans l'intensité de la journée, mais aussi les occupations qui accompagnent cette manif qui est une grande rencontre, partiellement éclipsée par la mort de 3 employés de banque enfermés dans leur établissement sur ordre de leur direction.



2011



Le 14 janvier 2011, Zine el-Abidine Ben Ali est destitué en Tunisie. Aussitôt la région européenne des Balkans connaît un coup de semonce. Le 21 janvier, dans la capitale de l'Albanie, 20 000 manifestants contre la corruption chargent les flics pour accéder aux bureaux du premier ministre, qui déclare que les manifestants ont tenté de le renverser avec une manifestation de style tunisien. Les combats font 3 morts et 50 blessés. Le 24 février dans la capitale croate, 1 000 personnes se regroupent suite à un appel antigouvernemental diffusé sur Facebook. Le lendemain ils sont 10 000 à l'appel de vétérans de la guerre d'ex-Yougoslavie dont le président déclare '' Vous avez restauré la Croatie, mais ceux que nous avons combattu dans la guerre sont revenus au pouvoir : ce sont les émules de Tito et des dictateurs du Caire et de Tripoli ''. Des journalistes et des passants sont attaqués dans la ville haute de Zagreb et les affrontements avec la police font plusieurs dizaines de blessés. Des manifestations quotidiennes ont lieu jusqu'en mars dans plusieurs grandes villes croates.

La Grèce est agitée par plusieurs mouvements, parmi lesquels celui des fraudeurs des péages d'autoroute (puis du métro et des taxes) appelé '' Je ne paie pas ''. D'autre part des assemblées de quartier tiennent séance. Le 11 mai 2011, dans la grande manifestation athénienne contre la rigueur (10 000 personnes selon la police, 60 000 pour les organisateurs) sont présents des participants de 5 assemblées de quartiers (Kypseli, Patision, Vyronas, Kaisariani, Pagrati). 1 immigré se fait assassiner.

Le 15 mai 2011, l'insurrection syrienne déborde chez le voisin israélien, cette tête de pont occidentale. Des affrontements entre l'armée israélienne et des manifestants font au moins 12 morts à la périphérie des territoires palestiniens, dans le Golan et à la frontière israélo-libanaise.

Le même jour ont lieu des manifestations en Espagne. La marche madrilène se termine en occupation de la place centrale de la Puerta del Sol. Dans plusieurs villes espagnoles, des campements s'installent immédiatement sur des places publiques avec la tenue d'assemblées. Ce mouvement de la basse middleclass, suite à l'augmentation importante du chômage et à l'explosion de la bulle immobilière, a été appelé par une plateforme internet: '' Démocratie réelle maintenant ''. Ce slogan est le plus massivement repris par les sit-inners de ces mobilisations initialement appelées par ses propres acteurs '' mouvement du 15-M ''. Soutenu et largement relayé par les organes d'information professionnelle, ce mouvement en vient à adopter un autre nom : celui d' '' Indignés '', dérivé du nom d'une brochure.

L'auteur de cette brochure, un certain Hessel, est un ancien haut-fonctionnaire de l'Etat français. Sa brochure humaniste, assez insipide, peut être perçue comme héritière de l'idéologie social-démocrate issue du compromis de 1945. Et c'est bien dans la nostalgie de ce compromis national que les spécialistes salariés de l'actualité et leurs amis politiciens se tiennent en embuscade, avec toutes leurs illusions '' citoyennes '' et '' républicaines '', comme s'il existait quelque chose comme '' un peuple '' cherchant son gouvernement.

En France par exemple, dans la bouche de ses promoteurs les mieux placés, la '' république '' ne signifie rien d'autre que le petit personnel des administrateurs, flics et autres fonctionnaires nommés pour imposer à chacun la forme dominante de l'échange. La gestion actuelle des affaires est mauvaise, mais revendiquer une meilleure gestion c'est d'abord accepter les conditions d'existence dominantes dans lesquelles la gestion est centrale, au nom d'un idéal décomposé.

Le mouvement des Indignés a connu quelques tentatives d'exportation, qui prennent en Grèce et en Israël. Le sit-in de Barcelone est évacué par la police le 27 mai 2011. Le démantèlement du sit-in de Madrid est lui décidé en assemblée générale des campeurs et acté le 12 juin. En Israël, les premières tentes de protestations sont montées le long du boulevard Rotschild le 14 juillet. Comme en Espagne, certaines manifestations réuniront plusieurs centaines de milliers de personnes avant l'expulsion par la police des campeurs le 7 septembre.

Le 15 mai 2011, grande manifestation à Athènes. Nombreuses occupations à travers le pays de bâtiments administratifs. A Serres (Nord), '' assemblée ouverte de la place Eleftherias ''. Le 16 mai, déclaration faisant état d'occupations par des manifestants de locaux préfectoraux à Chania (en Crète) et de l'hôtel de ville de Serres (nord). Le 25 mai, 10 jours après l'Espagne, début de l'occupation permanente de la place Syntagma (en face du parlement grec à Athènes) avec 15 000 personnes, ainsi que des places dans des dizaines de villes dont Thessalonique, par un rassemblement populaire massif. Les blocages du parlement se succéderont. Un manifestant sur le blog de occupiedlondon rapporte du 27 mai les slogans suivants: du classique '' Voleurs, voleurs ! '' en passant par '' Brûle, brûle ce foutoir de parlement '' et '' Journalistes, voyous, ordures '' qui seraient des slogans anarchistes habituels mais ici repris par une foule inhabituelle, jusqu'à un '' aah et ohh et je nique le FMI '' qui, lui, montre une liberté de ton loin de tout discours revendicatif.

Le 5 juin, 200 000 à plus de 300 000 personnes sont réunies sur la place Syntagma. Le 15 juin en Grèce: grèves, manifestations, assemblées de rue, occupations de bâtiments publics (mairies, etc.) dans certaines régions, importante répression (gaz, de multiples manifestants ont des masques de protection), affrontements avec la police. A Athènes, 200 000 personnes encerclent le parlement. Attaque du ministère des finances et d'un hôtel de luxe. '' Pain, éducation, liberté, la junte n'est pas partie en 1973 '', '' Flics porcs assassins ''. 17 juin: 8000 personnes assemblées place Syntagma sur le thème de la démocratie directe.

Cette occupation permanente d'une place du centre-ville par des dizaines de milliers de personnes, se conçoit lui-même en relation à l'occupation de la place Tahrir en Egypte. Elle parvient à se définir explicitement comme recherchant la '' démocratie directe '', tentant d'établir, de ce côté-ci de la Méditerranée, de nouvelles formes d'organisation de la population en rupture avec la classe politique et la vie quotidienne. Il faut aussitôt nuancer ce propos en soulignant les aspects les plus conservateurs de ce mouvement, comme le peu de critique de l'information, les questionnements souvent rivés aux problématiques gestionnaires, ou encore certains procédés qui en viennent à entraver l'expression de la parole dans les assemblées (telle cette détermination du temps de parole par la quantité arbitraire de 2 minutes).

D'autre part, il faudrait considérer ce mouvement sous l'angle de sa relation avec les autres acteurs de la mobilisation. L'assemblée de Syntagma fut le signe le plus visible du vaste déferlement de la parole des pauvres en Grèce à cette époque-là. Et cependant il faut envisager comment cette utopie en marche du forum central a tendu à affaiblir la dynamique foisonnante des autres initiatives et cercles de discussion publics, telles les assemblées de quartier, etc.

Le caractère middleclass du mouvement des places de 2011 subit la critique du temps. Le 28 juin: la police tente d'évacuer le campement, déclenchant l'émeute au centre-ville. Le 29 les premiers affrontements éclatent à Athènes dans la journée entre manifestants antigouvernementaux et groupes d'extrême droite, avant que la police n'intervienne et n'enclenche par sa présence des hostilités plus durables. Le rejet des groupes fascistes par les campeurs et les manifestants, et leur autodéfense face à la police, autodéfense qui devient baston, est l'autocritique de leur pacifisme souvent affiché et l'affirmation nette de la radicalité de ce mouvement qui n'a pas fini de s'aiguiser et de se renforcer.

Ce mercredi 29 surtout, journée de grève générale. Les travailleurs du métro ne font pas grève pour pouvoir continuer à emmener les athéniens jusqu'à la place Syntagma ; et même certains résistent à la fermeture d'une sortie du métro, permettant aux gens de sortir derrière le cordon de flics déployé sur la place. De plus (approfondissant certaines initiatives de la semaine passée) ils organisent deux pôles d'infirmerie dans les souterrains sous la place Syntagma pour soigner les blessés.
Les '' indignés '' ceinturent le parlement pour empêcher les députés de rentrer. Certains députés se font violemment agresser. Le parlement vote finalement le budget d'austérité exigé par la commission européenne, la banque centrale européenne et le FMI. A l'annonce du vote, la colère des gens explose. Affrontements toute la nuit, attaque du ministère des finances, retournage de banque... La place de Syntagma est réoccupée par le mouvement pour la démocratie directe et '' l'assemblée du peuple '' du 30 juin au 30 juillet, date de la seconde expulsion policière.

Le 10 septembre à Thessalonique, discours de '' rentrée '' de Papandreou. 20 000 manifestants, 7 000 flics ('' dispositif sans précédent ''). Jets de projectiles sur les invités du débat, lacrymogènes, affrontements.

Le 17 septembre a lieu, à l'appel de la revue Adbusters, une manifestation à Manhattan qui devient '' Occupy Wall Street '' et se reproduit dans les principales villes des Etats-Unis. (Des affrontements éclateront à Oakland à partir de la fin octobre et des heurts auront lieu à New York le 18 novembre.)

Le 19 octobre: 5 jours après la manif mondiale des Indignés et l'émeute romaine, grève générale et manif contre l'austérité. Syntagma noire de monde. Attaque du parlement, le cordon de flics devant recule, se fait bombarder puis réussit à évacuer la place ; les combats continuent dans les rues alentours. 300 taxis, un peu plus loin, affrontent la police. 25 flics b., 5 a. et 28 en '' détention provisoire ''. Le 20 octobre rebelote. '' Étant donné que hier, les flics ont failli perdre le contrôle à la place Syntagma, ils ont aujourd'hui été soutenu par leurs chiens de garde staliniens, le service d'ordre du PAME. Celui-ci a activement empêché les insurgés d'accéder à la place Syntagma en les frappant et en les rendant à la police. Cette collaboration ouverte a enragé les anti-autoritaires et ils ont violemment attaqué la foule de syndicalistes sur la place Syntagma. Après leur départ, se livrent des batailles avec la police qui perdurent encore. ''

Le 21 octobre une assemblée se tient place Syntagma et le contenu des affrontements passe dans la parole des gens. Une déclaration est publiée : '' Depuis le 25 mai, lorsque nous nous sommes pour la première fois rassemblés sur la place [Syntagma], nous avons montré que la démocratie directe donnait à chacun la possibilité de participer, de se consulter les uns les autres, de construire des idées ensemble, de façon autonome, loin des labels idéologiques et parlementaires. Nous resterons là, contre leur parlementarisme de la banqueroute et leur bureaucratie. (...) Depuis hier, de façon définitive et irréversible, le mal-nommé ''Parti Communiste'' n'est rien de plus qu'un obstacle à la crémation du cadavre parlementaire. ''

Le 26 octobre, le ministre de la défense Panos Beglitis est pris à partie par un groupe de manifestants à Thessalonique. Le 28 octobre ont lieu chaque année en Grèce des défilés militaires pour commémorer l'entrée dans la guerre en 1940 contre les troupes de Mussolini. Cette année les défilés sont perturbés à Héralkion, Rhodes, Patras, Kalamata et Nauplie. Dans la ville de Trikala, un député du PASOK est molesté par un manifestant. A Thessalonique, les manifestants bloquent la route où doit avoir lieu le défilé, en lançant des bouteilles d'eau et des oeufs en direction de la tribune officielle, contraignant le président grec Carolos Papoulias à s'enfuir, et parvenant à faire annuler le défilé. A Athènes des '' bousculades '' avec la police ont lieu devant le parlement. En référence ironique à la fois à 39-45 et aux récentes injonctions à l'austérité de la technocratie européiste, une banderole de manifestants porte l'inscription '' Arbeit macht frei ''.

Les affrontements de Rome et de Grèce aboutissent à la démission des chefs de gouvernement (le 11 novembre Papandreou et le lendemain Berlusconi) tous deux remplacés sur ordre de la Commission européenne par des économistes. Le nouveau régime européen, instauré moins de 2 ans plus tôt, montre le bout de son groin.

Si l'information liée à l'occupation de la place Syntagma s'est tarie, le mouvement des assemblées de quartier quand à lui se prolonge. Le 14 janvier 2012, première rencontre des assemblées populaires (ou assemblées de quartier) d'Athènes et du Pirée à l'Université de Pantion. 40 ''assemblées populaires'' et plus de 450 personnes ont suivi l'appel initial qui a été lancé par l'assemblée populaire des quartiers de Petralona, Thissio et Koukaki. Cette tentative de convergence marque-t-elle l'essoufflement de leurs dynamiques locales ?

Le 12 février 2012 apparaît comme la conclusion de la séquence ouverte un peu plus de 3 ans plus tôt. En ce 3e jour de mobilisation nationale contre l'austérité a lieu une grève générale contre le vote parlementaire de 3,3 milliards d'euros de nouvelles coupures budgétaires. C'est aussi un jour attendu pour les hostilités ouvertes. Ils sont des millions à Athènes. Des foules entières bloquent tous les carrefours. 17 heures, les combats commencent à Syntagma face au Parlement. 15 barricades avenue Stadiou (entre la place Omonia et la place Syntagma): quelques milliers se battent, tandis qu'une foule de plusieurs centaines de milliers se tient un peu plus loin. Les incendies et pillages sont plus importants qu'en 2008: '' Selon les forces de l'ordre, 34 bâtiments au total ont pris feu et 150 boutiques ont été pillées '' L'émeute et les affrontements durent toute la soirée, y compris ailleurs qu'à Athènes.


De leur côté, les années suivantes, les médias dominants entonneront leurs refrains habituels du fatalisme économique et du cirque politicien avec la montée dans les suffrages de partis de gauche, comme en Espagne, mais aussi de néo-nazis étant parvenus à s'implanter dans certaines portions urbaines après noyautage d'assemblée.

Derrière ce boucan, une dynamique d'auto-organisation se met en place dans le pays à cause des insuffisances des services publics. Mais d'un point de vue historique, c'est plutôt en Bulgarie et en Bosnie, à partir de 2013, que débutent les plus proches prolongements aux révoltes grecques de 2008-2012.






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18) Critique du gouvernement d'après Khadafi, et premières disputes territoriales, en Libye



Le 21 février 2012 à Benghazi, lors d'une manifestation devant le siège du gouvernement par intérim (le Conseil national de transition) le bâtiment est attaqué et le vice-président est contraint à la démission. Le lendemain, des jeunes, que la presse qualifie d' ''étudiants'', manifestent contre la répression.

En mars 2012 commencent visiblement les disputes contre les formes territoriales de l'Etat libyen : le 6, des chefs de tribus et de milices proclament l'autonomie de la Cyrénaïque, déclarant que la région fait le choix ''du système fédéral'' sous la direction d'un cousin du roi renversé par Khadafi en 1969. Par ailleurs, à la fin du mois, à Sebha, la capitale du Fezzan, des affrontements tribaux entre Toubous et Arabes feraient plus de 70 morts.

''Les Toubous vassalisés sous Kadhafi ont basculé très tôt dans le camp de l'insurrection. Ils ont établi depuis leur domination sur le territoire qui s'étend du sud de la capitale régionale Sebha aux immenses zones frontalières avec le Tchad et le Niger. Dans la ville de Sebha, ils sont en rivalité avec la tribu arabe des Aoulad Slimane qui n'a rejoint les rangs de l'insurrection qu'en juin 2011.''





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19) Le délitement du pouvoir au Mali



La nouvelle époque de luttes dans le golfe de Guinée continue en octobre 2010 avec une reprise de l'émeute à Conakry, aussitôt ethnicisée par les médias, par l'ONU et par les candidats électoraux. En 1990 le credo multipartiste des libéraux apparaissait aux gestionnaires modernistes comme le garant de la stabilité de l'Etat. De 1990 à 2010, l'esprit politicien additionné à la police, sans énormément d'autre médiateurs, continue d'y faire des ravages. En 2010, le mensonge du pluralisme dans l'Etat, et sa base, sont ouvertement critiqués en Guinée, et partout où politiciens électoralistes ou gendarmes sont dépêchés afin d'empêcher le débat de l'humanité, le danger grandit de voir ces expédients se retourner contre leurs commanditaires.

En Côte d'Ivoire, à la mi-décembre 2010, Gbagbo s'étant accroché au pouvoir, certains quartiers d'Abidjan se soulèvent tandis qu'un/des groupes militaires se sont emparés d'autres zones de la capitale au détriment des forces loyales à Gbagbo. C'est le prétexte employé par l'information et la France pour appuyer, début 2011, l'offensive militaire des troupes d'Alassane Ouattara.

Celles-ci ne prendront Abidjan et Gbagbo que début avril 2011 - après plusieurs semaines de troubles émeutiers et militaires occultés par l'information occidentale - après qu'eut éclaté au Burkina Faso voisin, allié de la France et de Ouattara, une révolte de la jeunesse contre la police, s'en prenant aux commissariats et contre l'Etat, attaquant prisons, bâtiments officiels et demeures de responsables.

Lui succèdent plusieurs mutineries dans l'armée burkinabè à partir de mars. Ce mouvement passera inaperçu derrière la médiatisation exagérément intéressée de certains aspects des insurrections simultanées en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie, alors elles-mêmes réduites mensongèrement à des mouvements pacifiques en faveur de la démocratie libérale. Ce type de protestation spectaculaire fait d'ailleurs l'objet de tentatives d'importations en Afrique subsaharienne par l'information dominante, de manière comparable, pour occulter des troubles sociaux plus sérieux comme au Sénégal.

Le Mali présente, début 2012, plusieurs signes d'une insurrection. Or les medias français parlent peu de ces troubles. Certes il s'agit comme toujours, pour ces larbins de journalistes, de soutenir l'Etat français mais l'étendue de ce silence-là est suffisamment rare pour avancer au moins l'hypothèse qu'il procède de recommandations. Il me faut dénicher des bribes de faits dans des compte-rendus locaux, rares et parfois confus. D'autre part le peu de réaction des autorités maliennes, le peu de répression face à l'émeute souligne le délitement du pouvoir dans l'Etat malien.

En février 2012, l'attaque de la marchandise par les Maliens ne semble pas s'être limitée aux commerces touaregs. De cette acuité témoignent encore le blocage des routes, l'agression des chefs d'Etat, le rejet de la CEDEAO, de même que les révoltes contre les milices touaregs ou islamistes pendant l'été.

Le 9 janvier 2012 à Bamako : ''La population est sortie massivement pour réclamer la mort des braqueurs et assassins de motocyclistes. La population, notamment la jeunesse, très en colère, avait prise d'assaut la brigade territoriale de Kalaban-coro en bloquant toutes les issues. Les gendarmes, pour se protéger et faire déguerpir la foule qui ne voulait rien entendre, ont dû procéder à des tirs de gaz lacrymogène quand celle-ci avait commencé à jeter des cailloux et à brûler des pneus sur le goudron. (...) Les jeunes se sont rassemblés le lundi dans l'après midi, dans l'enceinte même de la cour de la gendarmerie, pour empêcher le départ de Bakaridjan à Kati. Les populations exigeaient le départ immédiat du colonel Bloncoro Samaké qui aurait été envoyé par le Colonel Monekata de la Présidence pour trouver une formule afin de libérer son frère. Jusqu'à la tombée de la nuit, la situation était explosive dans Kalaban-Coro. Selon nos sources, des agents de la gendarmerie auraient passé la nuit à surveiller les entrées et sorties dans la gendarmerie. Cette tension ne s'apaisera pas le lendemain ni le jour suivant puisque ce mercredi encore, dans la matinée, il y a eu des échanges de tirs de gaz lacrymogène et de cailloux entre les deux camps. Malgré l'opposition des jeunes, le transfert a finalement eu lieu. ''

Le 31 janvier 2012 à Kati (Bamako) : ''En octobre 2011, alors que plusieurs centaines de touaregs armés ayant combattu pour Kadhafi avaient rejoint le Mali, le Mouvement national de l'Azawad (MNA) avait fusionné avec d'autres mouvements pour former le MNLA''. '' 'Déclaration de guerre du Mali au peuple de l'Azawad', titrait le mouvement dans un communiqué, le 12 janvier, alors que des troupes de l'armée étaient envoyées dans le Nord''. ''Le 18 janvier, des hommes armés ont attaqué des cibles militaires à Tessalit et Aguelhoc, deux localités du nord-est malien proches de l'Algérie. La veille à Ménaka, située à 1500 km de Bamako près de la frontière nigérienne, des premiers combats avaient fait selon le ministère de la Défense'' de nombreux morts et blessés dans les rangs adverses, et un mort dans l'armée malienne.

Le 26 janvier, le MNLA attaque la ville de Léré. '' 'L'attaque a eu lieu à 16h00, raconte Cheikna Dicko, un Arabe élu en 2009 par une population majoritairement tamasheq (le nom par lequel se désignent les Touaregs). Un garde de l'unité méhariste a déserté et a rejoint les rebelles à proximité de la ville avec un véhicule. Les militaires ont ensuite quitté les lieux car ils n'estimaient pas être suffisamment nombreux pour résister. Des échanges de tirs ont eu lieu à la sortie de la ville.' Les infiltrations de rebelles dans l'armée - qui avait intégré des combattants des précédentes rebellions - ont été confirmées par les forces militaires. Les rebelles ne s'en sont pas pris physiquement aux populations, lui-a-t-on rapporté. La minorité de combattants qui sont entrés dans Léré ont en revanche opéré une véritable razzia. 'Ils ont cassé la banque à céréales de la mairie, pillé le Cescom (centre de santé communautaire), saccagé la maison du sous-préfet, cassé des magasins, des motos et des véhicules, du carburant et des chameaux de l'unité méhariste. Ils ont enlevé le drapeau national de la mairie et de la sous-préfecture volé. Nous les nordistes disons que cette rébellion n'est pas générale. Elle est le fait de quelques tribus tamasheq seulement. Beaucoup sont contre'', tient-il à ajouter.' ''

Ce 31 janvier, manifestation à Kati: ''des femmes de militaires ont marché de Kati à la présidence pour demander des explications au président malien Amadou Toumani Touré ''. Au cours de cette manifestation les femmes forcent les portes du palais présidentiel de Koulouba, invectivent et agressent le président Amadou Toumani touré. Le 1er février à Kati, ''les manifestants s'en sont pris à la sous-préfecture, au tribunal et à la clinique d'un Touareg''. ''Plus d'une dizaine de barricades ont été érigées. La situation est restée tendue tout au long de la journée. Les forces de sécurité déployées pour dissuader les manifestants ont assisté, impuissantes, à la scène ; puisque les protestataires n'ont pas reculer. Deux immeubles appartenant à une ancienne ministre à été incendié. La clinique médicale Alama ainsi qu'une pharmacie ont toutes été mises à feu. Ces infrastructures ont la particularité d'être des propriétés de ressortissants du nord du pays supposés d'ethnie touareg. Toutes les artères principales de Bamako étaient envahies de cailloux rendant très difficile la circulation à l'intérieur même de la ville.''

Le lendemain, le même journaliste (Seydou Coulibaly) se contredit sur un autre site internet (Afribone) en écrivant que le 2 février est le premier jour de protestations à Bamako. Il est probable que ce qu'il décrit du 1er février ait eu lieu en fait dans la ville-garnison de Kati située à quelques kilomètres de Bamako :

'' Si Bamako et Ségou étaient à leur première manifestation, Kati, elle, est occupée par des émeutiers depuis trois jours. '' Kati barricadée serait inaccessible aux véhicules. Le gouvernorat de Ségou aurait été envahi par les manifestants. A Bamako, '' les vitres d'un flanc du nouveau complexe commercial situé au grand marché ont été brisées. L'Assemblée nationale, sise au quartier Bagadadji a essuyé des jets de pierres. Dans ce même quartier, selon des sources, des boutiques appartenant à des '' peaux blanches '' supposées touareg ont été incendiés. '' ''manifestations qui ont essentiellement eu lieu dans des quartiers de la commune III du district de Bamako : Badialan, Bolibana, Dravela, Bamako-coura, le quartier commercial, Dar es Salam et Médina-coura.''

Le 3 février, à Bamako, '' Les émeutiers, femmes et familles de militaires, ont occupé les rues, il y a juste une heure. '' '' Les militaires ont encerclé la ville et les pneus brulent un peu partout sur les voies ''
Dès 10 heures, ce 3 février, la rue a été envahie par des jeunes en provenance des quartiers Djelibougou, Banconi, Korofina, Hippodrome, marchant vers le centre-ville.
A Sikasso ? Ou Bamako ? '' incendies du marché central et de la station de l'ORTM ''

Le 19 mars, '' des manifestants favorables à la junte ont empêché l'atterrissage à Bamako des avions des chefs d'État de la Cédéao, la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest. '' Le 21, '' aux environs de 10 heures, le ministre de la défense et des anciens combattants, le général Sadio Gassama, accompagné du colonel major Ould Meidou est allé au camp militaire de Kati, 15 km de Bamako pour faire un compte rendu de l'évolution de la situation sur le terrain. Au cours des discussions, le ministre a parlé avec les militaires des nouveaux matériels militaires (qui tardent à venir de l'extérieur du pays alors)alors que les militaires s'attendent à plus d'informations du terrain et une meilleur prise en charge des familles des militaires décédés au cours des combats. Les discussions se sont envenimées et les jets de pierres ont commencé sur le ministre et sa délégation. Le général Gassama est rentré en catastrophe dans sa voiture avant de quitter le camp militaire. Quelques minutes plus tard, les militaires ont cassé un dépôt d'armes et ont commencé à tirer en l'air, ils ont même décider de marcher sur le palais présidentiel. Des tirs sporadiques ont été entendus dans la ville de Bamako. Stations d'essence, banques, commerces et marchés fermés, un embouteillage montre inhabituelle à cette heure de la journée... (...) Des soldats sont en effet sortis de leur caserne pour tirer des coups de feu dans la ville. Ils se sont emparés de véhicules de particuliers et selon des témoins ces coups de feu qui continuaient ont paralysés la ville. Toujours selon des témoins, il y a eu échauffourée entre des soldats qui voulaient marcher sur Koulouba et leurs collègues qui ont posé un véto total. (...) Cette situation de confusion s'est aggravée lorsque des éléments de la garde nationale et ceux du régiment des para-commandos sont sortis en nombre pour sécuriser les coins stratégiques de la capitale comme l'Ortm, la cité administrative et bien d'autres édifices.''

Le 22 mars 2012, ''des mutins ont pris contrôle du Palais présidentiel. Des militaires maliens ont annoncé le 22 mars au matin avoir mis ''fin au régime incompétent'' en place à Bamako, avoir dissout ''toutes les institutions'', suspendu ''la constitution'' et décrété un couvre-feu, dans une allocution à la radio-télévision nationale qu'ils occupaient depuis la veille. Le porte-parole de ces soldats, le lieutenant Amadou Konaré, a affirmé qu'ils avaient agi pour faire face ''à l'incapacité'' du régime du président Amadou Toumani Touré ''à gérer la crise au nord de notre pays''. ''

Le lendemain, '' coup d'Etat '' officiel. Après la démission du président Amadou Toumani Touré, le président de l'Assemblée nationale, Dioncounda Traoré deviendra président par intérim le 10 avril.
'' 30 mars : le mouvement islamiste armé Ansar Dine, appuyé par le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) et des éléments d'Aqmi, s'empare de la ville de Kidal (nord-est). Le 31, les rebelles prennent Gao et le lendemain, c'est au tour de Tombouctou de tomber aux mains du MNLA. '' (dw.de)

Le 21 mai dans l'agglomération de Bamako a lieu une manifestation au cours de laquelle le palais présidentiel est réattaqué par les gens et le nouveau président molesté à son tour.

Le 6 avril avait eu lieu la déclaration d'indépendance de l'Azawad. Le 5 juin 2012 à Kidal, vers sept heures près de 500 jeunes venus de toute la Région se sont regroupés au Rond-Point central de la ville. Quelques instants plus tard, ils entament leur marche en direction de l'aéroport, avant de se diriger vers le quartier Ariyou où ils ont manifesté devant le chef traditionnel de l'Adrar, le vieux Intallah, père du député Alghabass devenu depuis le début de la rébellion un membre influent d'Ansardine. Les jeunes très remontés contre les lois restrictives des islamistes qui contrôlent la ville depuis fin mars arborent des banderoles hostiles à Aqmi et Ansardine et affichent, à travers les haut-parleurs leur préférence pour le Mnla. Cette manifestation a duré quatre heures. Des jeunes ont fumé le long de la marche comme pour braver la police islamique qui a interdit la cigarette. Il n'y a pas de heurts signalés avec les jihadistes lors de cette marche contrairement à celle des femmes - environ 300 - qui ont commencé leur manifestation peu après celle des jeunes, empruntant le même axe. Vers le centre ville, la police islamiste tente de les empêcher de progresser. Les femmes déclenchent aussitôt une intifada. Les jets de pierres par les marcheuses déclenchent les coups de cravache par Ansardine. Quatre femmes sont blessées légèrement mais la cruauté de la police islamique décuple la détermination des femmes qui intensifient la lapidation. Les éléments d'Ansardine prennent la fuite avec deux voitures endommagées. Le calme régnait dans l'après-midi des événements. Et signe de leur victoire, les femmes ont tombé le voile et les jeunes fumaient dans la rue, violant la loi instituée par les jihadistes depuis deux mois.

Le 26 juin 2012 à Gao, ''Les jeunes manifestants dénonçaient le meurtre d'Idrissa Oumarou, enseignant local et médiateur de l'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema), première force parlementaire. '' '' Des affrontements entre jeunes manifestants et des rebelles qu'ils accusent du meurtre d'un médiateur ont fait au moins deux morts mardi à Gao, ville du nord du Mali aux mains des séparatistes touaregs du Mouvement national de libération de l'Azawad '' '' ''Les activistes du MNLA ont réagi en tirant sur la foule'', a déclaré un habitant. Le MNLA s'est refusé à tout commentaire. A Bamako, plusieurs centaines de jeunes gens ont défilé dans les rues de la capitale pour exprimer leur solidarité avec les manifestants de Gao. '' 1 à 3 morts par des tirs sur la foule. ''En mai déjà, des manifestants en colère avaient protesté contre l'occupation de la ville par des groupes armés islamistes notamment. Puisque ces groupes imposent un mode de vie qui ne convient pas à tout le monde. Les jeunes par exemple n'ont pas le droit de jouer au football ou de regarder la télévision. '' Le 15 août 2012 à Niafunkè , les habitants se battent avec des miliciens islamistes ''ex-MNLA''.

La chute de Konna aux mains des islamistes déclenche de nouvelles émeutes à Bamako le 10 janvier 2013. Le lendemain 11 janvier est le début de l'intervention militaire de l'Etat français aux côtés des forces maliennes, recouvrant le conflit social par le spectacle militariste. (Cette opération française s'achève officiellement en juillet 2014, les forces militaires intégrant depuis un dispositif régional appelé Barkhane.)




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Novembre 2012 à février 2014




20) Contre l'Organisation. Deuxième insurrection en Egypte




L’ ‘‘Association des frères musulmans’’ existe depuis 1928 en Egypte. Elle est interdite par Nasser en 1954. L’exécution de Qutb, en 1966, lui apporte une notoriété accrue. Le ‘‘Parti de la justice et de la liberté’’, nouvelle branche politique électorale de la confrérie, est créé quand à lui début 2011, après la fin d’une énième interdiction de celle-ci. Son chef, appelé ‘‘guide suprême’’, se nomme alors Mohammed Badie. Profitant de l’électorat conservateur des campagnes, le 30 juin 2012, ce parti remporte les élections nationales et Mohammed Morsi devient le premier président élu d’Egypte. Cette élection n’empêche pourtant pas la poursuite d’une mise en perspective du ‘‘Dégage !’’ dans plusieurs secteurs de la société :

A partir du 15 juillet 2012, les grèves reprennent à l’usine Misr spinning and weaving company de Mahalla, pour amélioration des conditions de travail et la démission de Fouad Abd-al-Alim, le nouveau ministre corrompu du vêtement et de l’industrie textile. Lundi 16 et mardi 17, les travailleurs de 7 autres usines de textile du delta du Nil se mettraient en grève pour les mêmes demandes. Mardi 17 toujours, des ouvriers de l’entreprise Cleopatra Ceramics auraient attaqué les bâtiments gouvernementaux dans la ville de Suez, exigeant l’arrestation de leur patron, Mohamed Abul Enein, ancien membre du Pnd. Dans le sud du Sinaï, sit-in de travailleurs de la santé.

C’est en ce mois de juillet aussi que, contre des coupures d’eau à répétition, des riverains du comité populaire de Saft El-Laban (localité située dans le gouvernorat de Gizeh et dans l’agglomération du Caire) prennent d’assaut l’immeuble du gouvernorat et l’occupent durant 18 jours.

Le 5 septembre, au Caire, des centaines supporters attaquent le siège de la Fédération égyptienne de football, suspendue depuis les événements de février 2012 à Port Saïd, suite à sa décision de reprendre les matches de première ligue. Les protestataires jettent des cocktails molotov sur le bâtiment de la fédération.

Le 22 septembre 2012 dans la petite ville de Tasheen, dans le gouvernorat de Dakhleya (Dakahlia en anglais), les habitants déclarent l’autonomie d’avec le gouvernorat (mais pas de l’Egypte, reconnaissant ses lois et son armée) et le début d’un mouvement de ‘‘désobéissance civile’’.

D’autre part, ‘‘Depuis début août, durant l’investiture à la présidence d’Azhary, les forces de sécurité ont violemment dispersé les quelques protestations qui s’y déroulaient. Elles ont attaqué des chômeurs manifestant en-dehors de toute structure puissante dans les rues d’Alexandrie, tuant un manifestant par balle ; agressé des bénévoles, y compris des femmes, qui plantaient des arbres dans le cadre d’un sit-in devant le Ministère de l’Agriculture ; assiégé des chauffeurs de bus en grève dans leurs garages à travers toute la ville du Caire ; agressé et dispersé un sit-in d’enseignants se tenant devant le Cabinet ministériel ; attaqué des marchands ambulants dans les rues du Caire et confisqué leurs marchandises ; agressé des demandeurs d’emploi handicapés qui manifestaient devant le palais présidentiel ; agressé des chauffeurs de microbus en grève, faisant 4 arrestations ; et ont attaqué une protestation des ouvriers du pétrole situé dans la ville de Ras Ghareb, côté Mer Rouge.

De plus, les responsables syndicaux du Syndicat Indépendant des Employés de la Direction Générale des Transports Publics et du Syndicat Indépendant du Personnel Navigant Commercial (Stewards et Hôtesses de l’Air) ont été détenus et interrogés par des procureurs en charge de l’enquête sur les grèves.’’

La contre-offensive du gouvernement islamiste, ce casseur de grèves, est cohérente avec les ‘‘recommandations’’ du Fonds monétaire international visant à faciliter l’exploitation des travailleurs. Le 22 août 2012, les autorités égyptiennes demandaient justement un prêt de 4,8 milliards de dollars au FMI.

Simultanément, les luttes d’Egypte reviennent se cristalliser sur le nouveau régime. Le 4 octobre 2012, il y avait une manifestation au Caire devant le palais présidentiel contre l’article 36 de la constitution, qui insiste sur la Charia.

Le 21 novembre, ‘‘les forces islamistes ont demandé que le Président Mohamed Morsy et le Premier Ministre Hesham Qandil prennent des mesures contre les manifestants qui ont agi rue Mohamed Mahmoud, les accusant de chercher à répandre le chaos dans le pays. ‘Nous devons savoir de quel courant politique ils viennent’, proclame Gamal Heshmat du Parti Liberté et Justice. ‘Aucun mouvement n’a revendiqué avoir été associé aux protestations.’ ‘Ce ne sont pas les révolutionnaires que nous connaissons’, ajoute-t-il. ‘Les révolutionnaires font la prière sur la place, ceux-ci ne la pratiquent pas.’ ’’

Jeudi 22 novembre 2012, décret présidentiel de Morsi s'attribuant de nouveaux pouvoirs. Le lendemain, appels contre Morsi pour 1 million de manifestants: l'''oeil de la liberté''. Début d'une nouvelle occupation de Tahrir: ''Mursi is Mubarak... Revolution everywhere''. Attaque des bureaux du Parti de la justice et de la liberté / Frères musulmans à Alexandrie, Port-Saïd, Ismaïlia. Le 30 novembre, plusieurs dizaines de milliers place Tahrir contre la dictature et le tanzim (tanzeem), notion qui se traduit par ''organisation'', ''mettre de l'ordre'', ou ''hiérarchie'', et à laquelle Mohammed Morsi serait particulièrement attaché. En Egypte les Frères musulmans représentent la quasi-seule opposition politique, depuis des lustres. Ils incarnent l'organisation politique par essence et sont même fréquemment désignés: ''l'organisation'', tout court. A travers le rejet de Morsi, de son Organisation, de sa hiérarchie par les manifestants, c'est l'expression du pouvoir séparé, de l'aliénation politique, qui commence à être critiquée en Egypte.

Le 4 décembre 2012, encerclement par 10 000 opposants du palais présidentiel et de Morsi, pour qu'il dégage. 20 tentes sont dressées. Le lendemain mercredi 5, tandis que le texte de la nouvelle constitution (remplaçant la provisoire en place depuis mars 2011) est examiné par le parlement, de nouvelles manifestations sont réprimées par des milices islamistes en collaboration avec la police.

Vendredi 7 décembre 2012, les manifestants cairotes reprennent l'offensive: ils passent les barrages militaires faits de barricades de barbelés, de murs de béton et encerclent le palais présidentiel. Le slogan ''La révolution est de retour !'' signale l'irruption d'une nouvelle insurrection en Egypte. D'autres manifestants vont demander des comptes devant le palais de justice (Heliopolis court). Des centaines de milliers reprennent la place Tahrir. Contre-rassemblement de 50 000 pro-Morsi à la mosquée Al-Azhar au Caire.

A Mahalla, des milliers de jeunes et de travailleurs bloquent les accès à la ville. Dans la soirée, les protestataires renvoient le maire de la ville et proclament la République Indépendante du Grand Mahalla. '' 'We no longer belong to the Ikhwani state,' they announced from the city council.'' Selon Wsws, Ils annoncent le projet d'élire un ''conseil révolutionnaire'' pour organiser les affaires de la ville. Cependant on rapporte que cela ne serait aucunement suivi d'effets ; en fait cette déclaration d'indépendance (qui serait chapeautée par quelque-s récupérateur-s) ne fait que désigner une réalité qui est déjà là, à savoir que Mahalla est insurgée et qu'elle veut renverser le gouvernement ; cependant cette déclaration montre une tentative d'aller plus loin en communiquant à partir de cette situation, notamment suite à la déclaration d'indépendance de la commune de Tasheen 3 mois et demie plus tôt, aux avant-postes de cette nouvelle insurrection.
A Alexandrie, manifestation de solidarité et attaque des locaux du gouvernorat tenu par les Frères musulmans. A Zagazig, d'où est originaire Morsi, attaque de la maison de Morsi et des locaux principaux du FJP au pouvoir. Manifs à Assiut. Le président américain Obama et l'opposant égyptien El-Baradei (National Salvation Front) appellent à l'arrêt des manifs et au ''dialogue''.

Tandis que l'occupation des rues du Caire se poursuit, fin janvier a lieu le soulèvement de Port-Saïd. Le 26 janvier 2013 a lieu le verdict du jugement concernant une partie des accusés dans l'affaire de la tuerie des supporters d'Al-Alhy de février 2012. 21 personnes sont condamnées à mort. A Port-Saïd, dans les minutes qui ont suivi l'énoncé du verdict, les familles des vingt et un condamné ont tenté de pénétrer la prison de cette ville du nord-est égyptien, où ils sont retenus. Les violences ont rapidement pris un tour plus sérieux, faisant 30 à 40 morts, dont 2 policiers, et des dizaines d'autres blessées. Selon l'AFP, deux postes de polices sont pris d'assaut par la foule en fin de matinée. L'armée se déploie peu après dans la ville.

En parallèle, des manifestations ont lieu à Suez. A Ismaïlia, la ville natale des Frères musulmans, le bureau du Parti de la justice et de la liberté est attaqué et incendié.

La nuit du 30 janvier, les affrontements font 7 morts au Caire. Le 1er février, nouveaux affrontements aux abords du palais présidentiel d'Heliopolis (pierres, molotovs, feux d'artifices contre lacrymos, canons à eau, grenaille...) et tentative d'assaut : 1 mort (des suites de blessures infligées par des tirs à la grenaille) et 53 blessés. Affrontements à proximité de la place Tahrir: les flics tirent à la chevrotine. Attaque et saccage partiel des bureaux du siège du parti des Frères musulmans au Caire. ''Liberté'', ''Morsi est illégitime'', ''Dégage!'', ''Le peuple veut la chute du régime''. D'après le journal 'Le figaro', des ''black blocks'' auraient fait leur apparition en Egypte.

Après la mi-février, la grève générale s'empare de Port-Saïd, accompagnée de blocages de rues. Le 22 février, des milliers de personnes rassemblées dans la villes participent à la reconstitution du procès de Morsi absent, ainsi que de ceux d'autres responsables du régime. Le verdict de leur jugement: la mort.

A Damiette, campagne de désobéissance civile en soutien à Port-Saïd. Le 22 février toujours, à Mahalla, attaque du commissariat de police au cocktail molotov (2 flics blessés et grève de la police). Le lendemain samedi 23, les protestataires affrontent les Central Security Forces (paramilitaires). Le surlendemain dimanche 24 février, affrontements entre protestataires-grévistes-bloqueurs du mouvement de ''désobéissance civile'' (Daily News Egypt) et jaunes travailleurs.

Manifestations et affrontements aussi à Mansourah ; grève à Suez ; au Caire place Tahrir l'administration imposante du Mogamma, qui dépend du ministère de l'intérieur, est fermée par les manifestants: ''The Mugamma is closed, open civil disobedience''. Lundi 25 février à Mansourah, un sit-in en soutien à Port-Saïd est attaqué par des partisans des Frères musulmans. Au cours de ce week-end prolongé, les affrontements avec les islamistes et la police font 1 mort.

Face l'apparition de grèves y compris dans la police, les Frères musulmans annoncent la création d'une police civile devant suppléer aux effectifs des flics fonctionnaires en cas de grève. Cette milice sera constituée de volontaires islamistes, sous la tutelle du ministère de l'intérieur. Parallèlement, le lundi 3 mars, le guide suprême des Frères musulmans se fait insulter alors qu'il dîne au restaurant dans le plus grand centre commercial du Caire.

Le 4 mars 2013, la grève générale dure depuis 3 semaines à Port-Saïd. Suite à l'annonce du transfert au Caire, pour leur jugement, de 39 autres accusés dans l'affaire du stade de foot début 2012, émeute. Les ultras bloquent aussi la route de l'aéroport pendant la présence de John Kerry, nouveau secrétaire d'Etat américain. Ce lundi 4 mars, incendie d'un bâtiment des services de sécurité et au premier étage du siège du gouvernorat. Attaque du domicile d'un ancien ministre de l'intérieur qui dirigeait la police au moment des violences de janvier 2011. 6 morts dont trois flics par balles, 420 à plus de 500 blessés dont 60 par balles. Grève aussi de policiers.

Au Caire, place Tahrir, un véhicule de police est incendié, un bus caillassé. Les affrontements font plusieurs blessés. A la mi-mars, des grèves reprennent à Mahalla chez les conducteurs. Le 7 avril commence la plus grande grève des trains depuis 1986. Le 8 avril, les grévistes ont réussi à annuler 1100 trains prévus et à rembourser les passagers. La grève sauvage se généralise en Egypte. Un militant du parti gauchiste égyptien Socialistes Révolutionnaires déclarera qu'à cette période le pays connaît ''le plus haut niveau de grèves de l'histoire mondiale (...) un niveau d'environ 500 grèves par semaine''.

A côté de cette lame de fond, quelques disputes ont lieu. Le 8 avril, des combats éclatent entre coptes et policiers au Caire suite à des funérailles. Ces dernières ont eu lieu après des affrontements interreligieux vendredi 5 avril. Le 11 juin 2013, affrontements entre islamistes et laïcs devant le ministère de la culture au Caire.

Le 30 juin est le premier anniversaire de l'élection présidentielle. Les foules sont plus immenses encore que celles du 1er février 2011. De 7 à 30 millions de personnes seraient descendus dans les rues d'Egypte pour chasser Mohammed Morsi du pouvoir.

Le 3 juillet, coup d'Etat de l'armée égyptienne, qui destitue et arrête Mohammed Morsi. Une information de l'agence de presse égyptienne, selon laquelle El-Baradei est nommé premier ministre, est désavouée le 6. Le 5 juillet, les militants islamistes réagissent à la répression de leurs médias et partis. Des dizaines de milliers manifestent à Nasr City, quartier ''devenu en une semaine le pendant de la place Tahrir : des campements de tentes ont été installés sur les trottoirs et des hommes casqués du service d'ordre des Frères musulmans contrôlent les accès''.

Les disputes éclatent violemment au sein de la population, notamment à travers des affrontements entre ''pro'' et ''anti-Morsi''. Les heurts les plus meurtriers ont lieu dans le quartier résidentiel de Manyal où des Frères musulmans attaquent les habitants à l'arme de guerre, tuant douze personnes. Selon certains témoignages, les partisans de Morsi auraient posté deux tireurs embusqués sur des toits, entraînant une riposte de certains résidents constitués en milices. Affrontements aussi sur le pont du 6-octobre, pendant plusieurs heures, à coups de feux d'artifices, de cocktails Molotov et de pierres arrachées aux trottoirs, faisant 4 morts. et des dizaines de blessés. A Alexandrie, les affrontements sont tout aussi intenses (12 morts).

Dimanche 7 juillet, au Caire, suite à l'appel d'un prédicateur islamiste, Youssef Al-Qaradaoui, ''plusieurs milliers d'islamistes et de légitimistes ont à nouveau manifesté devant la caserne de la Garde républicaine, où l'ex-président [Morsi] est retenu prisonnier.'' Le 8, l'armée ouvre le feu sur la foule, faisant plus de 50 morts.

Le 26 juillet, appel du général Al-Sissi, ayant mené le coup d'Etat du 3 juillet : ''J’appelle tous les Egyptiens honnêtes à descendre dans la rue vendredi pour me donner mandat pour en finir avec la violence et le terrorisme''. La place Tahrir est de nouveau occupée, par milliers ou dizaines de milliers, mais fonctionne désormais comme un plébiscite pour l'armée. Cette occupation signe l'arrêt de mort de l'insurrection en laissant le champ libre à la répression étatique. De rares critiques de ce piège se font entendre. Affrontements à Alexandrie (5 morts) et dans le quartier populaire de Choubra au Caire entre partisans des deux camps.

Le 27 juillet l'Etat continue ce qu'il avait commencé le 8. Des dizaines de supposés islamistes sont abattus par la police au Caire, sur la route de l'aéroport et aux abords de la mosquée Rabaa al-Adawiya. (Le 29 juillet, une dispute parallèle entre vendeurs ambulants fait 15 morts au Caire.) Tewfik Okacha, bouffon national rampant devant tous les pouvoirs, appelle au lynchage des Syriens. Le nouveau ministre de l'intérieur annonce rétablir les services de renseignements officiellement supprimés après la révolution. 300 morts depuis le coup de juillet. Quelques jours après de très nombreuses nominations de responsables policiers et surtout militaires à la tête du gouvernement central et des gouvernements provinciaux, le 14 août 2013, l'armée attaque le campement des islamistes (hélicoptères) Eglises coptes incendiées. Couvre-feu. 525 à 578 morts, 43 chez les flics. 202 personnes ont péri sur la place Rabaa al-Adawiya. Le sit-in de la place Nahda est également dispersé. A Gizeh, le bâtiment du gouverneur est mis à sac. Le 16 août au Caire, des partisans islamistes se réfugient dans la mosquée Al-Fath qui sera évacuée le lendemain par des ''forces de l’ordre désormais autorisées à tirer sur les manifestants hostiles'', faisant 173 m. Des ''comités populaires'' sévissent cependant encore aux côtés de l'armée. La répression fait autant de morts que pendant l'insurrection de 2011, imposant par le sentiment général de terreur la suspension des protestations.

Si les Etats-Unis soutirent le coup d'Etat du 3 juillet, l'information occidentale bascula d'un soutien aux protestations sous leurs formes les plus consensuelles (occultant notamment le raz de marée de la grève sauvage) contre l'autocrate, à une défense des islamistes après le coup. Pour expliquer l'incroyable fin des protestations antigouvernementales en Egypte à ce moment, la force militaire et la répression étaient sensées expliquer tout. C'est toutefois oublier le rôle idéologique désastreux tenu par une partie de la gauche. Le symbole en est Kamal Abu Eita, membre du parti nassériste Karama Party, militant ayant participé à la création de l'Igureta, et acteur de la fondation de l'Efitu fin janvier 2011, acceptant, le 16 juillet 2013, un poste de ministre du travail dans le gouvernement de Hazem El-Beblaoui mis en place par Al-Sissi.


Néanmoins, le 13 octobre 2013, des affrontements reprennent accompagnés de blocage de route, entre les ultras d'Al Ahli et la police à l'aéroport international. Des affrontements reprennent également, ce même mois, entre policiers et islamistes, ainsi qu'entre tribus. L'accentuation de la répression depuis le coup du 3 juillet a aussi entraîné une augmentation des actes de résistance armée contre les forces de répression : le 20 novembre, par exemple, 4 policiers sont blessés par une bombe jetée par des inconnus sur un poste de contrôle routier au nord du Caire, ''quelques instants avant que l'explosion d'une voiture piégée ne tue au moins dix soldats dans la péninsule du Sinaï''.

Plusieurs débuts de mutineries ont lieu dans des commissariats égyptiens, autour de la fin de l'année 2013. Le 25 décembre, dans le poste de police de Zarqa à Damiette, des prisonniers incendient leurs couvertures. Des habitants du quartier se rassemblant spontanément autour du gnouf, la police tire en l'air pour disperser les gens. Le 30 décembre, au poste de police de Shubra el-Kheima (situé dans le gouvernorat de Qalyubiya, mais encore dans la zone urbaine du Caire, au nord de celle-ci), 180 prisonniers incendient leurs cellules, coupent l'électricité et attaquent des flics, sans parvenir à s'échapper.

Le 31 décembre, des dizaines de détenus s'en prennent à un argousin dans le commissariat de Hurghada, au bord de la mer Rouge. Ils le flanquent dans une des geôles et le retiennent en otage, essayant de s'évader, mais d'autres flics déboulent, évacuent leur collègue et reprennent le contrôle des lieux, bouclant les cellules.

Le 7 janvier 2014, c'est au poste de police de Toukh, à Benha (au nord du gouvernorat de Qalyubiya), que 130 prisonniers tentent de s'échapper en incendiant leurs couvertures, détruisant les portes de leurs cellules et en coupant l'électricité. Tandis que la police lutte pour rétablir l'ordre à l'intérieur, à l'extérieur elle ferme les routes menant à ses locaux pour empêcher que les proches des prisonniers ne viennent se rassembler devant, comme à Damiette.

A partir du 14 janvier 2014, pendant le scrutin du référendum constitutionnel de l'armée (le ''oui'' l'emporte avec 98,1% des voix sur un total officiel de 38,6% de participation), des affrontements entre manifestants et policiers font 10 morts. Le 25 janvier, jour anniversaire de l'insurrection de 2011, ils causent 49 à plus de 100 morts et près de 1100 arrestations.

La poursuite des arrestations massives, augmentant le surpeuplement des prisons, prolonge l'insubordination collective au sein des prisons policières. Au poste de police de Tanta, le 4 février, des détenus incendient leurs couvertures et retiennent en otage 2 conscrits. Mais là encore ils ne parviennent pas à s'évader.

Durant la première moitié de l'année 2014, la critique de la rue, contre le nouveau régime, est représentée par deux autres types d'événements. D'une part, de violentes protestations contre le nouveau pouvoir sont récurrentes sur les campus universitaires, au nom de Morsi. Des manifestations antigouvernementales se mettent également en place dans les principales villes d'Egypte, toute l'année, le vendredi à la sortie des mosquées. Les affrontements avec la police sont souvent mortels.

D'autre part, des grèves éclatent dans le secteur public, comme à la mi-février à Mahalla et au Caire. Victorieuses, elles conduisent à la démission du premier ministre le 24 février. Le nouveau premier ministre appelle les grévistes à ''contribuer à la construction et non à la démolition du pays''.

Or les grèves se multiplient, prenant le relais des protestations de rue. Début mars de nouvelles grèves se mettent en place pour des augmentations de salaire et pour le limogeage des dirigeants (''dégage !'') dans les secteurs publics des postes, du textile, des transports, des routes et ponts, de la navigation, de la métallurgie, de l'administration agricole, du commerce, dans les secteurs de la céramique, du nettoyage, de la chimie, de la santé, ou encore chez des agents administratifs de la police ; au Caire, dans le delta du Nil, à Alexandrie, à Assouan, et dans le gouvernorat de Gharbeyia. En réponse à une tentative d'autogestion de l'entreprise, le 19 mars, de la part des ouvriers de la Tanta Flax & Oil Company, les autorités coupent tout approvisionnement en électricité.

En désespoir de cause, la ministre du travail Nahed al-Ashry signe avec ses syndicats, le 10 mai 2014, un ''code d'honneur'' bannissant les grèves et ''toutes autres formes de protestations ouvrières'' jusqu'à l'élection d'un président et d'un parlement. Lundi 26 mai, les nouvelles élections présidentielles ont lieu. A peine plus de 30% des électeurs se déplacent aux urnes.






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21) Turquie : Çapulistan



A Istanbul, il y a un plan d'urbanisme visant à privatiser certains éléments de la ville et les donner en pâture à la marchandise, qui se croit quelquefois tourisme de luxe, à l'image toujours identique d'autres pôles de la domination planétaire :

''Un projet de rénovation urbaine prévoyant la démolition du parc [Gezi, attenant à la place Taksim] a déclenché la mobilisation. Une réplique d'une caserne militaire ottomane du XVIIIe siècle qui a été rasée en 1940 sera érigée à la place. L'édifice hébergera un centre commercial et des habitations de luxe, selon le dernier projet détaillé dans la presse. La place Taksim doit, elle, être transformée en esplanade piétonnière et une mosquée sera construite sur un côté. Le projet est défendu par la municipalité d'Istanbul, dont le maire, Kadir Topbas, est un fidèle du premier ministre Recep Tayyip Erdogan'', ancien maire de la ville, actuel premier ministre au pouvoir depuis 10 ans et défenseur d'un ''projet d'attractivité mondiale'' de l'agglomération comptant 17 millions d'habitants. ''De gigantesques opérations immobilières remodèlent la ville, avalent l'espace public, faisant la fortune de promoteurs proches des islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir. Il y a dix jours, les bulldozers ont rasé le cinéma Emek, un bijou architectural des années 1920, sur l'avenue de l'Istiklal qui débouche sur Taksim. Lui aussi sera remplacé par un centre commercial. Le 29 mai, le chef du gouvernement a posé la première pierre du troisième pont qui enjambera le Bosphore dès 2015, ignorant là encore les rapports alarmants sur les dégâts environnementaux…''

''La place Taksim est donc un symbole central du régime. Située au bout de l'avenue Istiklal, arpentée par 1 million de personnes chaque jour, elle est aussi un lieu de rassemblement pour la gauche et pour les syndicats. Le 1er mai 1977, 34 personnes sont tuées après une fusillade et une bousculade. Depuis, la tenue de manifestations sur la place est devenue un enjeu politique. Après trois ans d'autorisation, le 1er-Mai a de nouveau été interdit en 2013.''

La célébration spectaculaire et marchande de l'ancien régime ottoman fut une déclaration de guerre contre une partie de la jeunesse stambouliote.


Mercredi 29 mai 2013, début des protestations contre le réaménagement de la place Taksim. Le lendemain les manifestants se comptent au nombre de 10 000. Braseros, barbecues, concerts, bibliothèque, deux dispensaires de santé, cantines, gymnastique.

Vendredi 31 mai, au matin, charges de la police qui utilisent du gaz lacrymogène. La police incendie les tentes de ceux qui occupent le parc Gezi, donnant la chasse aux manifestants. Les affrontements se propagent dans les rues adjacentes. 1 mort et des dizaines de blessés. Ces charges policières et les affrontements se poursuivent le lendemain tandis que des centaines de milliers de personnes affluent en direction de Taksim. Des barricades sont dressées par les gens aux accès de la place pour stopper les véhicules policiers équipés de canons à eau. Des hélicoptères projettent du gaz. Un restaurant de la famille du maire d'Istanbul et des banques sont saccagées.

Erdogan traite les occupants de çapulcu, ce qui peut se traduire par pillards, vandales, bons à rien. Les gens reprennent l'insulte avec humour et se l'approprient, allant jusqu'à rebaptiser le campement ''Çapulistan'', ''Çapul residence''. Peintures et graffitis font leur apparition sur les murs de la place et des rues adjacentes. "Stop Istanbullying!", "Gas me baby one more time", "In Gezi we trust", and "I know the rules but the rules don't know me". Autre graff sur un terrain vague: "Have you ever capuled so much, you thought you would faint?"

Dimanche 2 juin, des voitures sont incendiées lors des affrontements avec la police.
Chaque jour, en début de soirée, à Ankara, Istanbul et d'autres villes de Turquie, les sifflets et concerts de casseroles deviennent un signe de ralliement aux protestations.

Samedi 7 juin, à Ankara, après une semaine de tentatives d'occupation du Kugulu park, à quelques centaines de mètres de l'assemblée nationale turque, entraînant des arrestations et des évictions policières, une importante manifestation devient occupation effective. Pendant ce temps, aux abords de Güven Park, autre lieu de protestation, situé à un kilomètre de l’autre, affrontements avec la police. Comme dans la capitale du Bosphore (Carsi du Besisktas), des supporters de clubs de foots sont nombreux à venir prêter main-forte aux manifestants.

Dans la nuit du lundi 10 au mardi 11 juin 2013 à Istanbul, assaut de la police, dotée de blindés munis de canons à eau, sur les barricades de la place Taksim. Certains manifestants ripostent avec lance-pierres et cocktails molotov. Mercredi 12 au matin, la police aurait repris la place, tandis qu'une ''dizaine de personnes, issus d’ONG ou de la société civile, experts ou artistes, est reçue (...) dans le bureau d’Erdogan''. Bilan de 4 morts dont 1 policier et 5000 blessés ''dont plusieurs dizaines grièvement''. Cependant le parc Gezi reste encore occupé quelques jours par les gens, avant d'être fermé par la municipalité pour y planter des fleurs et des arbres... A la suite de quoi se tiennent des protestations middleclass (duran adam).


A l'ouest, dans la Bulgarie voisine : le 16 juin 2013, pour le troisième jour consécutif de manifestations à Sofia, 15 000 personnes marchent contre l'oligarchie, pour la démission d'un premier ministre (nommé fort récemment) après celles, obtenues, d'autres dirigeants suite à l'émeute de février 2013. Le 17 juin, plus de 7 000 personnes sont réunies dans la capitale, devant le siège du gouvernement, aux cris de '' Démission '' et '' Pourriture rouge '', bloquant la circulation sur des grandes avenues du centre-ville. Dans la soirée, la présence de militants du parti '' ultra-nationaliste '' Ataka est indésirable : une bagarre éclate entre ces militants et des manifestants. (Le 27 juillet, le parlement bulgare est encerclé par les manifestants qui dressent des barricades et se heurtent à la police aux cris de ''Mafia'' et ''Démission''.)

A l'est, dans l'Iran voisin, le 18 juin 2013, suite à la victoire de l'équipe nationale de football à Téhéran et en province, des manifestants qui d’abord comptaient fêter la victoire de l’équipe nationale, très vite lancent le slogan : ''Mort au dictateur''. Puis des milliers de personnes occupent la place Vanak de Téhéran et les rues avoisinantes, aux cris de ''libérez tous les prisonniers politiques'', ''n'ayez pas peur, nous sommes tous ensemble'', ''Bassidji quitte le pays'', ''libérez les prisonniers politiques''.


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22) La Commune de Sidi Bouzid




« Commune » est devenu un mot-valise, non seulement depuis la contre-révolution française, non seulement depuis la contre-révolution russe, mais encore depuis les plus récentes années où ce terme apparaît dévalué dans des rêves d'insurrection quotidianiste. « Commune » semble ainsi devenu simplement synonyme de « partage », infime ou majeur, informe ou formé, peu importe. « Commune », devenu positif et creux, n'est plus qu'une estampille, un certificat de radicalité sans enjeu qui ne permet plus l'analyse. C'est au contraire pour replacer la notion de commune dans une perspective critique, de la façon dont elle mérite vraiment : dans l'histoire, que j'ai intitulé ainsi les brèves notes suivantes, autour des révoltes de juillet 2013 en Tunisie.



Un des enjeux du pouvoir en 2012 a été les ''comités de protection de la révolution'', groupes probablement issus de l'esprit des milices des 14 et 15 janvier 2011, depuis légalisés, appâtant le contrôle des islamistes comme des autres polices tunisiennes.

Le 6 février 2013, la colère contre l'assassinat de Chokri Belaïd, politicien critiquant publiquement les islamistes, engendre des manifestations et incendies de locaux d'Ennahda à Sousse, Monastir, Mahdia et Sfax. Le 20 février, le chef du gouvernement Jebali démissionne et est remplacé par son ministre de l'intérieur, Ali Larayedh.

Le 25 juillet 2013, l'assassinat d'un autre politicien d'opposition, Mohammed Brahmi, déclenche à nouveau des protestations pendant plusieurs jours. A Sidi Bouzid, le siège du gouvernorat est pillé et incendié. Le siège d'Ennahda est incendié à Meknessi. A Gafsa, des centaines de manifestants tentent d'envahir le siège du gouvernorat. La police charge. 1 mort. Blocage de route et affrontements à Jendouba. Manifestations à Sousse. A Sidi Bouzid s'enchaînent sit-in, manifestations et affrontements avec la police.

A Tunis, 20 000 personnes convergent sur la place du Bardo pour manifester devant les locaux de l'assemblée constituante. Ils occupent alors la place (sit-in avec tentes) qui se reproduira jusqu'au début du mois d'août, émaillé de tensions avec des partisans d'Ennahda.

Le 27 juillet, en écho à l'Egypte de ce début d'année, certains annoncent à Sidi Bouzid le début d' ''un mouvement de désobéissance''. Un conseil, regroupant ''les principales organisations de la société civile: syndicat ouvrier, organisation patronale, ordre des médecins, barreau des avocats, association des droits de l'homme'' est mis en place pour la gestion des affaires de la ville jusqu'à la chute du pouvoir actuel. En attendant, des manifestants viennent chaque matin empêcher l'accès du gouverneur au siège de la région. Sur les grilles du bâtiment sera accrochée une banderole: ''Le comité de salut national révolutionnaire remplace les autorités actuelles.'' Des conseils similaires seraient créés dans au moins trois autres localités de la région : Regueb, Mekessi et Menzel Bouzaine.

Le 29 juillet, le premier ministre fait une déclaration dans laquelle il parle de tentative de putsch qu'il attribue aux agissements de nihilistes, d'anarchistes et d'aventuriers. Tandis que les manifestations de l'opposition sont quotidiennes, un rassemblement de soutien à Ennahda a lieu les 3 et 4 août. Lundi 5, à Sidi Bouzid, la police disperse ''à coups de matraques et de gaz lacrymogènes des manifestants hostiles au gouverneur qui a pu regagner ses bureaux dont il avait été dégagé de force une dizaine de jours auparavant par des citoyens suite à l'assassinat de Mohamed Brahmi. (...) Les forces de sécurité ont procédé à des tirs de sommation pour disperser une foule furieuse''

Le 7 août à Tunis, 40 000 personnes manifestent pour la chute du gouvernement et la dissolution de l'assemblée constituante. Tandis que manifs pro et antigouvernementales se succèdent, les premières négociations ont lieu entre le parti gouvernemental Ennahda et l'Ugtt. Ce ''dialogue national'' prolonge la réforme de l'Etat tunisien en cours depuis 2011, à savoir l'intégration d'une partie de l'opposition spectaculaire à l'ancien régime (libérale, de gauche ou religieuse) et la production résiduelle du ''terrorisme islamique''.

Le 29 juillet, le gouvernement lance des opérations militaires, aérienne et terrestre, contre un groupe qui serait lié à ''Al-Qaïda au mont Chaambi'', accusant en quelques jours une dizaine de morts parmi ses troupes. Le 7 août ont lieu d'autres affrontements armés entre soldats tunisiens et ''terroristes'' à la frontière sud. Ce type de conflit se reproduira.

Contre toutes ces manoeuvres de l'Etat et sa fausse contestation, le 27 novembre 2013, la révolte éclate de nouveau. ''Alors que trois régions du centre de la Tunisie étaient en grève générale, mercredi, des violences ont éclaté à Siliana et Gafsa. Dans cette dernière ville, les locaux du parti islamiste Ennahdha (au pouvoir) ont été incendiés.''

Le 9 janvier 2014, le chef du gouvernement Ali Larayedh remet sa démission à Marzouki suite à un accord conclu un mois plus tôt sous l'égide de l'Ugtt. Le ministre de l'industrie est nommé chef du gouvernement par intérim. Mais les politiciens sont désormais attaqués par des manifestants, au même titre que les policiers : ce même jour, ''L'armée tunisienne a tiré en l'air et la police a fait usage de gaz lacrymogène pour disperser une manifestation à Tataouine, dans le sud de la Tunisie. Les manifestants se sont attaqués à plusieurs postes de police et à des locaux d'Ennahda, le parti islamiste au pouvoir.''




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23) Contre le militarisme et l'économie en Libye



Tandis que des combattants issus de différentes brigades d'insurgés (Zintan, Yefren, Tarhouna) organisent tour à tour des protestations pour revendiquer leurs droits, le 7 juillet 2012 a lieu la première élection parlementaire de Libye, remportée par une coalition de partis que les médias occidentaux qualifient de libéraux (le parti des Frères musulmans libyens arrivant en deuxième position) mais dont le dirigeant, ancien ministre de Kadhafi, se décrit lui-même comme conservateur. Le 21 septembre 2012 à Benghazi, l'ambassade américaine est attaquée par des manifestants qui y lynchent 4 travailleurs, dont l'ambassadeur des Etats-Unis.

Au coeur du deuxième assaut de la période, 2013 en Libye est une reprise de l'insurrection. Début mai a lieu l'encerclement des ministères par les miliciens des brigades d'insurgés pour le vote d'une loi purgeant les institutions des anciens du régime de Khadafi. D'autre part, ''des drapeaux du Qatar ainsi que des photos de l'émir, le Sheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani, ont été brûlés lors d'une manifestation à Benghazi en mai''.

Nouvelle proclamation de l'autonomie de la Cyrénaïque. Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées pour fêter ça, samedi 1er juin 2013, dans la ville d'Al-Marj, dans l'est de la Libye. La répétition de ces proclamations suggère que chacune d'elle a peu de conséquences, dans un pays où l'Etat s'est effondré.

Puis commence le mouvement de critique du militarisme en Libye. Des manifestants réclament la dissolution de certaines milices issues de la révolution, dont des membres font désormais partie des ''forces de sécurité libyennes''. Le week end des 7 et 8 juin : le ''Bouclier de Libye'', une brigade proche des islamistes, qui affirme dépendre aussi du ministère de la Défense, est attaquée par des manifestants anti-milices et obligée d'évacuer son QG faisant 31 morts et 100 blessés. Le 13 juin 2013, en début de soirée, des dizaines de manifestants ont délogé une brigade d'ex-rebelles, la ''Première brigade d'infanteri'', de son QG à Benghazi, et ont incendié deux de ses véhicules. Les assaillants ont attaqué par la suite un commissariat de police, des bureaux des gardes-frontières et des installations ainsi qu'un autre bâtiment administratif de cette milice. Le 15 juin 2013, 6 soldats ont été tués au cours d'affrontements entre les forces spéciales libyennes et des manifestants armés devant une base de l'est de Benghazi, le QG des Forces spéciales de l'armée. Coups de feu aussi dans le quartier al-Lithi sur la route de l'aéroport. Quelques heures plus tôt, des groupes d'hommes avaient volé des armes dans une caserne.

Le 26 juillet 2013, Abdelsalam al Mosmary, avocat et militant politique d'opposition aux Frères Musulmans, dénonçant en outre la place des milices armées dans le pays, est assassiné par balles ce vendredi. ''A la suite de son assassinat, deux officiers de l'armée ont également été abattus dans la soirée. En réaction à l'assassinat d'Abdelsalam al Mosmary, de nombreuses personnes ont été manifesté dans les rues de Benghazi. L'influence des Frères musulmans, étroitement liés à plusieurs ministres du gouvernement, était au centre des revendications des protestataires. 'Prenez vos cliques et vosclaques, Benghazi veut que vous partiez', criait un habitant. Les manifestations se sont poursuivis jusqu'à ce samedi, jour des funérailles d'Abdelsalam al Mosmary. Dans le même temps, des locaux de la branche politique des Frères musulmans, le Parti pour la justice et la construction (PJC), ont été incendiés à Benghazi.'' Après que le bras armé de l'Etat ait été attaqué en juin, c'est sa couverture politique qui l'est en juillet. ''En marge des manifestations de ce 26 juillet, ''plus d'un millier de détenus se sont échappés d'une prison à Benghazi, à la suite d'une émeute.''

Enfin, la marchandise-vedette de l'économie libyenne : le pétrole, est désormais attaquée aussi, avec d'importantes grèves et saisies dans ce secteur. D'après le New York Times du 12 septembre 2013, c'est au mois d'août que des groupes armés se sont emparés des principaux terminaux exportateurs de pétrole du pays, déclarant que la compagnie nationale pétrolière avait fait des ventes frauduleuses, et exigeant l'autonomie de la Cyrénaïque. Des gardes d'installations pétrolières ont depuis lancé des grèves dans l'ouest du pays, revendiquant de meilleurs salaires, et sont soutenus par la milice de Zintan. Le parlement libyen concède une augmentation des salaires de 20 % mais l'ordre ne revient pas, et pour cause. Comme le résume un capitaliste de l'énergie: ''chaque village possède sa milice, et il n'y a pas de gouvernement central''. Le 20 septembre 2013, le même journal annonce que la milice de Zintan a terminé sa grève, mais que que celles ''plus inflexibles'' de l'est, où sont basés les deux tiers de la production du pays, continuent.

L'ambiance reste endiablée à Benghazi. ''Benghazi, bastion de la révolution libyenne, est le théâtre quotidien d'attaques et d'assassinats contre l'armée et la police.'' Le 3 novembre 2013, le conseil de Cyrénaïque proclame son auto-gouvernement. Même si elles dénotent évidemment un profond mouvement vers l'autonomie, ces 3 proclamations répétées (depuis 2012) permettent d'estimer combien elles ont d'autorité localement. Ibrahim Jedran, président du bureau politique du Conseil de Cyrénaïque, présenté comme l'instigateur des grèves, pourrait être à la tête de 17 000 hommes.

La critique du militarisme continue à Tripoli. Le 15 novembre 2013 dans la capitale, manifestation contre les milices, accusées de s'adonner à tous les trafics, et de torturer, kidnapper et de tenir des centres de détention secrets. Des centaines de manifestants s'approchent du QG d'une milice originaire de Misrata, baptisée Gharghour du nom du quartier du sud de Tripoli où elle est basée. Des membres de cette milice ouvrent le feu sur les protestataires. Dans la soirée, en représailles des hommes armés à bord de pick-up munis de canons anti-aériens ont pris d'assaut et incendié le quartier général de cette milice, installé dans d'anciennes villas des cadres du régime Kadhafi, selon des témoins. Bilan de 43 morts et plus de 450 blessés. Le lendemain, d'autre milices de Misrata viennent à sa rescousse et s'affrontent avec des groupes armés de la banlieue est de Tripoli. ''Le Conseil local de Tripoli (équivalent d'une mairie) avait annoncé samedi soir une grève générale de trois jours dans la capitale libyenne 'en signe de deuil' et de solidarité avec les familles des victimes de vendredi. Avant cela, des habitants de la capitale, exaspérés par les exactions des milices, avaient appelé samedi à la désobéissance civile, érigeant des barricades sur d'importantes artères et brûlant des pneus.''

En 2014-2015, la mécanique électorale importée en Libye, ses fraudes, et la concurrence entre clientèles, conduit à l'apparition de deux parlements autoproclamés et rivaux, chacun étant soutenu par un conglomérat de groupes armés qui se combattent, favorisant l'aplatissement des buts des révolutionnaires de 2011-2013. Il y a l'opposition entre un parlement ''reconnu par la communauté internationale'', basé à Tobrouk depuis l'été 2014, et un parlement soutenu par l'islam politique et par le groupe militaire nommé ''Aube de la Libye'', que la presse mentionne à partir de l'été 2014. Dans cette confusion prend place un acteur supplémentaire, lorsque débute, le 16 mai 2014, une offensive des milices alliées au général Khalifa Haftar (un ancien de la guerre libyo-tchadienne des années 1978-1987), contre les milices et groupes ''islamistes'' dans l'est du pays. S'allie à Haftar la milice de Zintan (selon Sarah Diffalah sur tempsreel.nouvelobs.com le 31 juillet 2014, qui ajoute que ''C'est la milice Zintan qui détient le fils de Mouammar Kadhafi, Seif al-Islam. Elle refuse toujours de le livrer à la justice nationale et internationale'').

Dernier acte de la réorganisation des luttes spectaculaires de Libye, suite au coup d'Etat d'Haftar : ''En réponse (...), les milices islamistes se sont unies pour former une cruelle union maintenant connue comme le 'Conseil de la Shura des révolutionnaires de Benghazi' (...) Selon des sources locales, le Conseil de Shura de la jeunesse islamique de Derna et Ansar-al-Sharia ont décidé de déclarer Derna comme un 'émirat islamique' et d'annoncer publiquement leur allégeance à ISIL et à son leader et soi-disant 'calife' Abu Baker al-Baghdadi'' (telegraph.co.uk). Quel est au juste le sale scénario politicien que les récupérateurs libyens adoptent à cette période, avec la complicité active des médias qui le formulent en le valorisant ? Réponse de collabo : ''(...) comme les autres pays du Printemps Arabe, l'affrontement politique entre islamistes et nationalistes en Libye était inévitable'' (english.ahram.org.eg). A propos de l' ''accord'' de pacotille conclu entre représentants des deux parlements rivaux le 17 décembre 2015 (et rejeté illico par les présidents des deux parlements), un autre site de l'information dominante précise la seule sortie de crise possible du point de vue de la domination, où l'on constate qu'elle est effectivement contraire à la perspective antimilitariste des révoltés libyens de 2013 : ''l'application de l'accord suppose ou n'a de sens que sous la condition d'une collaboration entre les milices rivales - qu'elles soient proches de Tripoli ou de Tobrouk - ainsi que l'armée nationale libyenne (présente à l'Est)'' (slateafrique.com)

Quelques batailles cristallisent les rivalités entre ces conglomérats : en juillet 2014, celles pour l'aéroport de Tripoli et pour la caserne des forces spéciales à Benghazi. Suite à la saisie de cette dernière par des brigades islamiques, les manifestations anti-milices reprennent le 1er août dans les rues de Benghazi, qui ont pour conséquence immédiate un cessez-le-feu en forme de soulagement rapide et de piège, négocié par des chefs tribaux et autres ''aînés'' : le 2 août, tandis que le commissariat de police de Benghazi est démoli à l'explosif et que la caserne des forces spéciales est déserte, aucun homme armé (loyaliste ou milicien islamique) n'est visible dans la ville, ''laissant des civils contrôler les checkpoints et gérer la circulation automobile''.

Des contre-manifestations ont lieu, comme le 30 août 2014, à Tripoli, Benghazi et Misrata pour la démission du parlement de Tobrouk, et en soutien aux milices de la coalition Aube de la Libye. Les manifestants s'opposent aussi à des frappes aériennes qui auraient été effectuées par l'Egypte et les Emirats Arabes Unis sur les positions miliciennes près de l'aéroport. A l'automne, deux officiels égyptiens déclarent à Associated Press que les bombardements égyptiens de positions miliciennes à Benghazi ont été demandés par l'administration libyenne de Tobrouk, information niée par cette dernière.

D'autres lieux cristallisent les affrontements militaires, en premier lieu sur la scène du pouvoir : Benghazi. Cependant, plus loin en direction de la bande sahélo-saharienne, les règlements de compte continuent entre tribus anciennement fidèles à Khadafi et les autres (plus de 100 morts en janvier 2014 à Sebha, récents affrontements en janvier 2016 à Oubari). En outre, il y a les ports d'exportation. Les deux plus importants de Libye, Es Sider et Ras Lanuf, cristallisent les affrontements en décembre 2014. C'est que la guerre civile se déroule toujours sur fond de luttes sociales dans le secteur de la marchandise-vedette. Le 6 avril 2014 était conclu un accord entre le gouvernement de Theni et des partisans du fédéralisme à l'est, accord qui portait sur la formation d'une commission d'enquête, le versement des arriérés de salaires aux gardes et l'abandon des poursuites judiciaires contre les auteurs du blocus pétrolier. Il avait permis de rouvrir, momentanément, les ports de Zueitina dans le golfe de Syrte et d'Al-Harriga, près de Tobrouk. Deux cargaisons de 850 000 et 900 000 barils avaient ainsi pu être chargés à destination de l'Italie et du marché français. Mais face aux difficultés et aux mensonges, Al-Harriga était rebloqué dans les deux semaines qui suivent. Rouvert deux mois après, le 22 juin, il est de nouveau bloqué le 25 juin. La situation semble assez proche sur le site d'Al-Charara près de la ville d'Ubari, dans le Fezzan. Cette situation ne semble pas s'être améliorée un an et demie plus tard, pour les gestionnaires et profiteurs de cette marchandise, puisqu'en février 2016, le taux de production de pétrole de Libye est toujours à moins d'un quart de son niveau d'avant 2011.





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24) La guerre civile en Syrie (2012-2013)



Début 2012 est signalé le pillage de vestiges archéologiques. Des gens arrachent des mosaïques au marteau-piqueur à Apamée, où une statue romaine a été volée. Des ''fouilles clandestines'' ont lieu à Tadmor, l'ancienne Palmyre. Le musée de Hamah se fait dépouiller de certaines pièces. ''Egalement pillée, la cité antique d'Ebla, dans la province d'Idleb (nord-ouest), a été ravagée par les combats entre armée et rebelles.'' On pille les usines également. Le 10 janvier 2013 on signale le pillage des usines d'Alep. Le gouvernement Assad parle de 1000 usines pillées et accuse la Turquie d'avoir participé à transférer leurs biens sur son territoire.

A partir de février 2012 ont lieu les bombardements de Homs (à partir de début février - et notamment de son quartier de Baba Amr) et de Hamah (fin février), faisant à chaque fois des dizaines de victimes. Les villes bombardées sont de plus en plus nombreuses, jusqu'à Damas en juillet. Ces bombardements entraîneront la militarisation sur de nombreux fronts (Homs, Damas, Deraa, et Rojava). De son côté le régime manoeuvre pour manipuler à son avantage les multiples divisions ethnico-religieuses.

Dans l'information, une comptabilité macabre a succédé au relevé des manifestations. Aux bombardements et pilonnages meurtriers par des avions, hélicoptères et mortiers du régime, répliquent des attentats, comme ceux, en juin 2012, à la voiture piégée à 50 mètres de la mosquée chiite de Sayyida Zeinab (où est enterré Ali Shariati, théoricien de la contre-révolution iranienne, dans la banlieue sud de Damas) et contre un check-point militaire à Idleb, faisant 12 morts.

A Alep, les troubles sociaux continuent. Les soutiens du régime, sont aussi de sortie. Le 3 mai 2012 une manifestation antigouvernementale de plusieurs centaines de personnes, aux abords de l'université, se fait attaquer par les forces de sécurité syrienne et des ''étudiants armés de couteaux'' faisant 4 morts et 200 a. Le 22 juin 2012, ''Les troupes syriennes ont tiré vendredi sur les manifestants anti-régime à travers le pays'': 9 morts dans la région d'Alep. Dans cette même région, une quinzaine de partisans du régime sont abattus dans une embuscade.

Le 22 juin, manifestants dans la province de Hassaké. Ce même jour, la ville de Homs est de nouveau pilonnée et le théâtre de combats entre soldats et rebelles. 70 % de l'infrastructure de Homs aurait été détruite et la ville presque vidée de ses habitants. Bilan de 250 morts les 21 et 22 juin 2012. Autre bilan de 15 000 morts depuis 15 mois.

Le 30 juin 2012: à Salamyiah, la répression lors d'un enterrement fait 1 mort et plusieurs blessés. D'après Budour Hassan il s'agit d'une des rares répressions directes de manifestations dans cette ville où le régime jouait plutôt jusque-là la division entre les communautés sunnite et ismaélienne, et effectuait des kidnappings (de la même façon que les miliciens islamistes)

Mi-juillet 2012: le régime bombarde certains quartiers de l'agglomération de Damas. Alep: ''Après déjà deux semaines de violents affrontements, les combats redoublent d'intensité''. Une des tactiques employées par le régime est de bombarder les quartiers insurgés tout en envoyant des fantassins tirer sur les manifestants dans le centre-ville (ainsi de Damas et d'Alep le 8 août 2012, journée qui ferait 148 morts selon l'OSDH). Parmi les tactiques des insurgés, comme on l'a vu à Deir Ez-Zor, figure l'attentat à l'explosif contre une cible, suivi d'une descente d'hommes armés qui tirent en rafales. D'autres attentats ont lieu, tel celui contre la sécurité nationale à Damas le 20 juillet 2012. Dans ces villes, les miliciens de l'ASL affrontent les troupes de Bachar Al-Assad.


Fragmentation de l'Etat syrien



Les frontières de la Syrie se sont fissurées : les poste-frontières avec la Turquie de Bab-Al-Salam et Djarablous (dans le gouvenorat d'Alep, et ceux avec l'Irak de Yarouba (gouvernorat de Hassaké) et Al-Boukamal (gouvernorat de Deir Ez-Zor) seraient aux mains des insurgés.

Le premier ministre, Riad Hidjab, déserte et quitte la Syrie avec sa famille pour s'installer en Jordanie. Deux autres ministres, et au moins trois officiers de l'armée, ont eux aussi quitté le pays.

Le régime baasiste ne tient plus essentiellement que par le soutien logistique et financier de la Chine, de la Russie ; par l'implication directe, en renfort sur son territoire, des forces militaires du Hezbollah libanais et des pasdarans iraniens ; par la fragmentation accélérée du territoire syrien et l'appui au régime de certaines fractions de la population syrienne, livrée au hachoir ethno-religieux.

Le 19 juillet 2012 a lieu le soulèvement militaire du Parti de l'union démocratique (PYD, parti kurde qui revendique Öcalan comme leader et est considéré comme la branche syrienne du PKK) au Rojava. Le 28 septembre 2012 à Alep ont lieu d'importants affrontements entre l'ASL et les troupes d'Assad (incendie du vieux souk, d'après les rebelles suite à des tirs de mortiers incendiaires par les troupes pro-Assad. Le 13 octobre 2012, affrontements entre ASL et troupes d'Assad dans la mosquée des Omeyyades d'Alep). Au Kurdistan syrien, aux affrontements du PYD allié à l'ASL contre les troupes d'Assad, succèderont les affrontements du PYD contre l'ASL.

Et pourtant, les manifestations continuent. Le sol de Deir Ez-Zor reste inaccessible à l'Etat syrien. Le 7 septembre 2012, un nouveau vendredi de protestations a lieu dans cette ville malgré les bombardements, le blocus de la ville par les forces du régime depuis deux mois et demie, et malgré la féroce répression dans les campagnes.

Eté 2012, l'OSDH mentionne plus de 21 000 morts depuis le début de l'insurrection. En juillet 2013, l'ONU estime que la guerre a déjà fait plus de 100000 morts. En avril 2014, l'OSDH compte 150 000 morts sur les 3 ans. D'après ces éléments, le pic des affrontements en Syrie se situe donc entre les étés 2012 et 2013, période qui est celle de la seconde insurrection égyptienne.

La Syrie est devenue le nouveau laboratoire de la contre-révolution, bientôt exportée. L'année 2013 voit se succéder les batailles militaires. Les armées et milices suivantes s'affrontent entre elles : l'armée syrienne appuyée par des pasdarans iraniens et le Hezbollah libanais ; des multiples factions rebelles affiliées ou non à l'armée syrienne libre, islamistes ou non, soutenues ou non par les Etats occidentaux et du golfe persique ; des groupes kurdes; des islamistes du Front Al-Nosra ; des islamistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant.

Le régime Al-Assad continue sa fuite en avant. Le 21 août 2013, l'Etat attaque au gaz chimique les banlieues de la capitale : Douma, Jobar, Zamalka, Arbin, Ein Tarma, assassinant jusqu'à 1300 personnes en 1 jour. '' 'Ils sont arrivés avec leurs pupilles dilatées, leurs membres froids et de la salive écumante dans leurs bouches' a déclaré l'infirmière à Reuters. 'Les docteurs dissent que ce sont des symptômes typiques de gaz innervant.' Des vidéos téléchargées par des activistes montraient des rangées de corps immobiles et des médecins s'occupant de patients apparemment en proie à des crises d'épilepsie.'' Nombreuses morts par suffocation. Cette attaque est suivie de bombardements sur l'Oasis de l'est.


La lutte contre les récupérateurs :



a. Opposition officielle syrienne



En mai 2013, le site des Comités locaux de coordination publie leur désaveu de la direction de l'opposition syrienne recomposée (dans un front commun plus vaste que le seul CNS) : ''Nous avons attendu en vain pendant de nombreux mois que la Coalition Nationale pour les Forces Révolutionnaires et d'Opposition Syriennes (SC) prenne des mesures concrètes, et donne à sa direction de multiples opportunités de le faire. Toutefois, la réalité est qu'il n'y a pas de doute que la direction de la SC a échoué à assumer sa responsabilité de représenter le grand peuple syrien aux niveaux organisationnel, politique et humanitaire'' (lccsyria.org, 28 mai 2013). Ce témoignage est un désaveu de la part de ceux qui y croyaient.

Lorsque Omar Aziz espéra, en octobre 2011, que le Conseil national syrien serait ''reconnu comme une autorité représentative légitime alternative au pouvoir, au niveau des pays arabes et de la communauté internationale'' (Sous le feu des snipers, la révolution de la vie quotidienne), il entretint une illusion contraire à la décisive ''association de la vie et de la révolution'' qu'il exprimait en même temps.



b. Police kurde



Du Kurdistan syrien, épargné par la répression d'Assad, les dynamiques locales sont relayées par une partie de la diaspora et des gauchistes qui les présente comme émancipatrices (élection des chefs militaires, assemblées locales, participation des femmes à des organisations militaires et politiques). La nouvelle idéologie des staliniens ''repentis'' du Parti des travailleurs du Kurdistan (qui supervisent la situation depuis leur quartier général irakien) est cependant le masque d'un régime « parlementaire » (voir la Charte des Régions Autonomes Démocratiques d'Afrin, de Djézireh et de Kobané adoptée le 6 janvier 2014), doté d'une police et contrôlé par un parti bureaucratique. Si la diversité des groupes et organisations au Rojava mérite sans doute d'être analysée en détail, de même que le poids réel de la "paix séparée" au Rojava dans la guerre civile syrienne, dans les rues du Rojava la continuité de l'Etat reste patente :

Dans le contexte de récents affrontements meurtriers entre groupes de l'ASL et YPG au nord d'Alep, le 25 juin 2013 à Amouda (canton kurde de Djézireh), de jeunes habitants, qui observaient des sit-in depuis quelques jours contre la répression, partent en manifestation: ''Le régime a occupé Qusair [Qousseir, gouvernorat de Homs] avec l'aide du Hezbollah, et a occupé Amuda avec l'aide du PKK''. Ils croisent un convoi des unités policières (Assayish) et militaires (Unités de protection du peuple et Unités de protection de la femme, YPG et YPJ) et tentent de le bloquer. Certains jettent des pierres aux forces de l'ordre aux cris de ''shabiha, shabiha'' (terme désignant les milices syriennes pro-gouvernementales), qui ripostent en tirant des salves de kalachnikov dans la foule (3 morts). La répression continue après dispersion de la manifestation, avec 3 autres morts, ainsi que le saccage de partis d'opposition accompagné d'arrestations, par des membres des YPG.




c. Etat islamique



Le néo-islam djihadiste est immédiatement combattu par la population de certaines villes, comme à Raqqa, en juillet et en août 2013, où des manifestations quasi-quotidiennes ont lieu contre ''l'Etat islamique en Irak et au Levant'' (bientôt désigné par les médias sous le nom d' ''Etat islamique'' ou, à partir de son acronyme en arabe, ''Daech'') et notamment des manifestations de femmes: ''Il n'est rien de plus saint que la liberté et il n'est pas de plus grand pêché que de la voler''.

''The expansion of IS [Islamic State] began so inconspicuously that, a year later, many Syrians had to think for a moment about when the jihadists had appeared in their midst. The Dawah offices that were opened in many towns in northern Syria in the spring of 2013 were innocent-looking missionary offices, not unlike the ones that Islamic charities have opened worldwide.

When a Dawah office opened in Raqqa, 'all they said was that they were 'brothers,' and they never said a word about the 'Islamic State',' reports a doctor who fled from the city. A Dawah office was also opened in Manbij, a liberal city in Aleppo Province, in the spring of 2013. 'I didn't even notice it at first,' recalls a young civil rights activist. 'Anyone was allowed to open what he wished. We would never have suspected that someone other than the regime could threaten us. It was only when the fighting erupted in January that we learned that Da'ish,' the Arab acronym for IS, 'had already rented several apartments where it could store weapons and hide its men.''

''Raqqa, a once sleepy provincial city on the Euphrates River, was to become the prototype of the complete IS conquest. The operation began subtly, gradually became more brutal and, in the end, IS prevailed over larger opponents without much of a fight. "We were never very political," explained one doctor who had fled Raqqa for Turkey. "We also weren't religious and didn't pray much."

When Raqqa fell to the rebels in March 2013, a city council was rapidly elected. Lawyers, doctors and journalists organized themselves. Women's groups were established. The Free Youth Assembly was founded, as was the movement "For Our Rights" and dozens of other initiatives. Anything seemed possible in Raqqa. But in the view of some who fled the city, it also marked the start of its downfall.

True to Haji Bakr's plan, the phase of infiltration was followed by the elimination of every person who might have been a potential leader or opponent. The first person hit was the head of the city council, who was kidnapped in mid-May 2013 by masked men. The next person to disappear was the brother of a prominent novelist. Two days later, the man who had led the group that painted a revolutionary flag on the city walls vanished.

"We had an idea who kidnapped him," one of his friends explains, "but no one dared any longer to do anything." The system of fear began to take hold. Starting in July, first dozens and then hundreds of people disappeared. Sometimes their bodies were found, but they usually disappeared without a trace. In August, the IS military leadership dispatched several cars driven by suicide bombers to the headquarters of the FSA brigade, the "Grandsons of the Prophet," killing dozens of fighters and leading the rest to flee. The other rebels merely looked on. IS leadership had spun a web of secret deals with the brigades so that each thought it was only the others who might be the targets of IS attacks.

On Oct. 17, 2013, Islamic State called all civic leaders, clerics and lawyers in the city to a meeting. At the time, some thought it might be a gesture of conciliation. Of the 300 people who attended the meeting, only two spoke out against the ongoing takeover, the kidnappings and the murders committed by IS.

One of the two was Muhannad Habayebna, a civil rights activist and journalist well known in the city. He was found five days later tied up and executed with a gunshot wound to his head. Friends received an anonymous email with a photo of his body. The message included only one sentence: "Are you sad about your friend now?" Within hours around 20 leading members of the opposition fled to Turkey. The revolution in Raqqa had come to an end.

A short time later, the 14 chiefs of the largest clans gave an oath of allegiance to Emir Abu Bakr al-Baghdadi. There's even a film of the ceremony. They were sheiks with the same clans that had sworn their steadfast loyalty to Syrian President Bashar Assad only two years earlier.'' (spiegel.de)

''But when IS henchmen brutally tortured a well-liked rebel leader and doctor to death in December 2013, something unexpected happened. Across the country, Syrian brigades -- both secular and parts of the radical Nusra Front -- joined together to do battle with Islamic State. By attacking IS everywhere at the same time, they were able to rob the Islamists of their tactical advantage''

L'enclavement et la répression des révoltes dans le nord-ouest de l'Irak, tout au long de 2013 (et la bienveillance de l'Etat turc ouvrant sa frontière aux transits djihadistes), a créé un appel d'air pour le groupe armé, appelé ''Etat islamique'' dans cette zone frontalière de la Syrie. Depuis 2006 en Irak, avec l'alliance de fondamentalistes musulmans et d'anciens hauts responsables de l'armée de Saddam Hussein (dissoute par décret américain), cette organisation profite de la répression de l'Etat irakien, devenu "chiite", prétendant, elle, à la protection des "sunnites" ; en 2011-2013, elle utilise alternativement la Syrie et l'Irak pour organiser sa défense et croître.

Les médias occidentaux feront bientôt de cet Etat islamique le nouvel ennemi de l'occident. Aux premiers jours du mois de ramadan, à l'été 2014, les dirigeants de l'Etat islamique revendiquent la séparation du territoire qu'ils contrôlent d'avec les Etats d'Irak et de Syrie, et proclament l'instauration d'un ''califat'' sur une zone allant d'Alep à Diyala.

D'autres groupes armés sont concurrents sur le marché du néo-islam politique en Syrie. Comme toute idéologie contre-révolutionnaire, le néo-islam de coloration takfirie doit à la fois récupérer et combattre la critique de ce monde.

L'internationalisme islamique représente ainsi une critique du nationalisme baasiste, c'est-à-dire du stalinisme. Le recours au terme médiéval de ''califat'' exprime le rejet de la société contemporaine d'un point de vue rural et patriarcal. Par sa volonté affichée de supprimer Etats et organisations aliénées, cette idéologie prétend renouer avec l'immédiateté de la communauté des fidèles, avec l'âge du bonheur. Ce soi-disant retour au légendaire âge d'or islamique (de même que l'annonce d'un retour à l'utilisation de l'or contre le papier-monnaie) n'est que l'échange des fétichismes multiples de la modernité scientiste contre le fétiche monothéiste jaloux, et une condamnation explicite de la jeunesse révolutionnaire du Levant et d'ailleurs.

La propagande des néo-djihadistes médiatise leur propre violence comme une réponse ''apocalyptique'' aux opérations destructrices des régimes combattus, tant dans la Syrie baasiste que dans l'Irak de Washington et de Téhéran. Mais le basculement de la guerre sociale à la guerre entre partis étatiques, la récupération de la violence, sa banalisation, sa spécialisation et son encadrement reconduisent essentiellement la domination militariste globale.

En y ajoutant les procédés spectaculaires qu'elle utilise (journalisme sensationnaliste, marketing, snuff-movies), la contre-révolution takfirie, en plus de dévoiler son identité avec l'ennemi déclaré, montre qu'elle n'a véritablement, comme ce dernier, pas de projet en dehors de l'utilitarisme (c'est ce qu'indiquent, entre autres, les documents de Samir Abd Muhammad al-Khlifawi).




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25) Etouffement en Irak et chute de la frontière syrienne




L'Irak et la Syrie en 2013




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Le 21 décembre 2012, quelques heures après le départ du président irakien Talabani à l'étranger, plusieurs gardes du corps du ministre des finances sunnite, Rafie al-Issawi, sont arrêtés par les forces de sécurité irakienne au domicile de ce dernier, accusés de terrorisme. Dans la semaine qui suit, des milliers de personnes bloquent une autoroute à hauteur de Falloujah, demandant la démission du premier ministre Maliki et déployant des banderoles proclamant ''la résistance est encore dans nos veines''. Ainsi commence le deuxième mouvement des occupations en Irak: ''les discours et les prières se sont intercalés entre de grands repas communautaires et des cérémonies publiques du thé place Ahrar, au centre-ville de Mossoul'' mais aussi dans les gouvernorats de Ramadi (Al-Anbar) et de Tikrit (Salaheddine).

A Ramadi, le 24 décembre, des manifestants bloquent l'autoroute internationale. Le sit-in qu'ils entament sur la chaussée se transforme en campement. Le 28 décembre, 3000 personnes marchent à Mossoul contre la mise au ban de la communauté sunnite et pour la libération des prisonniers. Le mouvement qui naît est dirigé ouvertement contre les lois antiterroristes et contre la constitution. ''Le peuple veut renverser le régime''. Des manifestations ont lieu à Tikrit et Samarra. Le 30 décembre, le vice-premier ministre irakien Saleh al-Mutlaq se rend à Ramadi pour s'adresser à la foule. Il est accueilli par des jets de pierres et de bouteilles aux cris de ''Démissionne !''. Ses gardes du corps ouvrent le feu sur la foule, faisant 2 blessés.

Le 4 janvier 2013, des manifestations se tiennent dans le quartier d'Adhamiyah à Bagdad. L'armée bloque les accès à ce quartier afin d'empêcher les Bagdadis des quartiers ouest d'y accéder. Une autre tactique de 2011 est immédiatement remise en oeuvre: des protestations pro-gouvernementales sont organisées parallèlement. Elles ont lieu d'abord le 5 janvier, puis le 8 dans les provinces de Bassorah, Diwaniyah, Kerbala, Al-Muthanna et Babel.

Le 7 janvier, l'armée tente d'expulser les occupants antigouvernementaux de la place Ahrar à Mossoul, déclenchant des affrontements qui se poursuivent le lendemain et la semaine suivante. Parallèlement, l'Etat décide d'étouffer la révolte d'Al-Anbar en la confinant et en empêchant le passage des délégations de manifestants venus d'autres villes en séparant l'est de l'Irak du reste du pays. L'armée établit des cordons militaires coupant méticuleusement les accès à certains quartiers de Bagdad, ainsi qu'au nord-est de l'Irak depuis le reste du pays, mais aussi depuis la Syrie et la Jordanie.

''Durant la première semaine de protestations, des compte-rendus ont suggéré qu'une brigade du Commandement des Opérations de Ninive a établi un cordon près de Mossoul pour empêcher les convois de supporters d'atteindre la manifestation anti-gouvernementale dans la partie ouest de la ville. La semaine suivante, d'autres compte-rendus indiquent que la 6ème Division Armée irakienne sous le Commandement des Opérations de Bagdad a été utilisée pour bloquer le pont Adhamiya à Bagdad afin d'empêcher les manifestants de rejoindre les protestations à Adhamiya, une enclave sunnite à l'est de Bagdad. Le Commandement des Opérations d'Anbar a aussi déployé des forces pour empêcher un mouvement à l'ouest en direction de Falloujah et de Ramadi pendant la deuxième semaine. Des compte-rendus ont indiqué que le Commandement des Opérations de Bagdad a établi un cordon autour des zones sunnites au nord et à l'ouest de Bagdad. Puis le 9 janvier, la 29ème Brigade Mécanisée de la 7ème Division Armée irakienne a participé à fermer le point de passage à la frontière de Trebil entre l'Irak et la Jordanie. Plus récemment, des cordons supplémentaires ont été établis près de Tikrit et Taji dans la province de Salaheddine.'' La fermeture temporaire de la frontière sera réutilisée dans l'année.

Les 13, 14 et 16 janvier 2013, deux personnalités politiques de l'opposition sont assassinées dans le nord-ouest de l'Irak (pendant la campagne précédant les élections du 20 avril, 14 personnalités politiques sunnites seront assassinées en tout), tandis qu'a lieu un attentat à la voiture piégée contre les locaux d'un parti kurde. Le premier ministre en rajoute une couche: ''Maliki a déjà averti les manifestants de complots terroristes à Fallouja et Ramadi, une manoeuvre visant au découragement des protestations'' et à l'encouragement des milices conservatrices. Le 4 février, al-Batat, le chef du Hezbollah irakien annonce la création de l'armée de Mukhtar ''pour défendre les chiites et aider le gouvernement à combattre le terrorisme''.

La révolte continue dans la partie du pays maintenant placée en quarantaine. Le 25 janvier 2013, manifestations antigouvernementales à Samarra, Baqubah, Kirkouk, Mossul, Bagdad, Falloujah, Ramadi, Haouija. A Falloujah, suite à l'arrestation de 3 d'entre eux, les manifestants jettent pierres et bouteilles d'eau sur les forces de l'ordre. Celles-ci répliquent en tirant en l'air puis sur la foule : 7 à 9 morts. Couvre-feu. Le 22 février, à Ramadi, Mossoul, Falloujah, Bagdad, des milliers de personnes se rassemblent ; ''l'Irak ou Maliki''. Le 25 février, manifestations à Haouija. Le 8 mars, manifestations à Samarra, Kirkouk. Emeute à Mossoul: 1 manifestant est abattu par la police. Suite à quoi le ministre de l'agriculture sunnite Ezz al-Din al-Dawla démissionne. Le ministre des finances vient lui aussi de quitter le gouvernement.

L'insurrection a lieu à Haouija. Le 19 avril, un groupe de protestataires marche en direction d'un check-point de l'armée irakienne, déclenchant une violente confrontation dans laquelle 1 manifestant et 1 officier sont tués. Selon l'armée irakienne les assaillants parviennent à dérober des armes. Les militaires organisent désormais le siège du campement de Haouija. Un ultimatum, lancé aux protestataires pour qu'ils livrent les assassins du soldat tué la semaine précédente, expire le 23 avril. Les soldats donnent l'assaut et incendient les tentes. Les affrontements font 53 morts dont 3 soldats. Le même jour, à Ramadi, des combats ont lieu sur le site du rassemblement : 6 soldats sont tués et 1 kidnappé. Une jeep de l'armée est incendiée. Le conseil provincial appelle au retrait des forces armées des sites de protestation. C'est la grève générale dans les gouvernorats d'Al-Anbar et de Ninive. A Mossoul, la foule attaque un poste de police. A Souleimane Beg (situé dans le gouvernorat de Salaheddine, au nord de Bagdad) la foule attaque là aussi un poste de police, tuant 7 flics et en blessant 11. D'autre part, des actes de représailles sont menés contre les forces de sécurité dans plusieurs régions du pays, faisant 27 morts. 2 autres ministres sunnites présentent leur démission du gouvernement irakien.

Le 24 avril à Kirkouk, manifestations aux cris de ''Mort à Maliki !'' et de ''Revanche contre les agents de l'Iran !''. De nombreux actes de vengeance contre la répression ont lieu dans plusieurs régions. 7 ''hommes armés'' et 5 soldats sont tués dans des affrontements à Souleimane Beg. Des dizaines de personnes sont blessées par des raids aériens menés par des hélicoptères dans cette zone.

Une dépêche AP datée du 2 mai 2013 fait état d'une déclaration de la mission des Nations Unies en Irak, selon laquelle les attaques violentes ont fait davantage de victimes pendant ce mois d'avril que durant n'importe quel mois depuis juin 2008, avec 712 morts dont 111 militaires, le district de Bagdad ayant été le plus affecté.

La répression continue au cours de l'année. Des camps de réfugiés iraniens en Irak sont visés par des tirs de mortier. L'attaque du camp d'Achraf au nord-est de Bagdad le 1er septembre 2013 fera 52 morts chez les réfugiés et 3 morts chez les policiers irakiens.

Le 22 décembre 2013, Maliki déclare que le campement de l'autoroute à proximité de Ramadi est devenu un quartier général aux ordres d'Al-Qaida. Il faut d'abord comprendre que le mouvement de Ramadi a perduré.

Le contexte de l'annonce du 22 décembre de Maliki n'est que trop évident. Les affrontements de l'armée irakienne et des milices chiites se multipliant contre les miliciens sunnites dans les régions désertiques aux abords de la frontière syrienne. Le 21, des opérations militaires irakiennes contre un camp qualifié de djihadiste occasionnent la mort d'un officier et de 10 soldats irakiens. Le 23, un groupe lié à l' ''Etat islamique'' revendique l'attaque de 2 télévisions irakiennes ayant tué 5 journalistes ; de plus un attentat se produit contre un convoi du ministre de la défense. L'armée attaque alors 2 cantonnements de l'Etat islamique et ferme la frontière avec la Syrie. Le 24, la frontière avec la Jordanie est fermée. Le pouvoir en profite pour donner l'ordre d'attaquer le dernier bastion du mouvement social irakien des occupations.

L'Etat donne l'assaut sur le campement de Ramadi le 30 décembre 2013. Des véhicules des forces de sécurité sont incendiés. Les haut-parleurs des mosquées appellent au djihad. Le camp démantelé, les affrontements entre protestataires, miliciens et armée se déplacent vers l'intérieur de la ville. 4 postes de polices sont incendiés. 14 morts les 30 et 31. A Falloujah, des ''hommes armés'' attaquent les bâtiments officiels, libèrent 101 prisonniers et pillent des dépôts d'armes. 5 soldats sont tués.

''Des fonctionnaires de police, s'exprimant anonymement, ont dit que les forces de sécurité s'étaient retirées de Falloujah et Ramadi et ont pilonné les zones où les manifestants étaient rassemblés.'' Les réseaux téléphoniques seraient suspendus dans la province d'Al-Anbar. L'assaut des forces armées irakiennes sur le camp de Ramadi jette les habitants, séparés depuis une année du reste de l'Irak par un ''cordon sanitaire'', dans les bras des miliciens et récupérateurs sunnites qui vont s'emparer du nord-ouest de l'Irak.

A la mi-janvier 2014, des assaillants font irruption au domicile de Radwan al-Hadidi, religieux sunnite critique des fondamentalistes sunnites autant que du gouvernement chiite. ''This was not an isolated case. Several of the leaders of the demonstrations in this area have been assassinated over the past year. The murders started after demonstrators started to carry guns - and they started to carry guns after the Iraqi army broke up a demonstration in Hawija, near the city of Kirkuk, in late April. In doing so, they killed around 40 demonstrators and injured hundreds of others.'' The governor of the province of Ninawa, Sunni Muslim politician, Atheel al-Nujaifi, has his own theories on why the men were assassinated. Al-Nujaifi supports the demonstrations and is also opposed to the current government headed by Prime Minister Nouri al-Maliki. And he believes the protest leaders could have been targeted by one of two groups - either Sunni Muslim extremists affiliated with Al Qaeda, like the Islamic State of Iraq and Syria, also known as ISIS, or one of the extremist Shiite Muslim militias like the League of the Righteous. Neither of these groups likes the Sunni Muslim protestors and they have their own reasons for wanting them dead. ISIS, for example, wants to establish more of a base in the area and the tribal leaders, with their authority, are in their way. The Shiite Muslim militias support the Shiite Muslim government and are opposed to the demonstrators but in a more radical way.''

Début 2014 ont lieu des combats fratricides entre miliciens islamistes (notamment le Front al-Nosra) en Syrie. Le 10 juin 2014, les miliciens de l' ''Etat islamique en Irak et au Levant'' s'emparent de Mossoul. ''Des messages, diffusés par les haut-parleurs des mosquées, ont prévenu les habitants que quiconque tenterait de saccager ou de cambrioler les banques ou les bâtiments publics serait sévèrement châtié. (...) D'après le cheikh Rafaa Mechine Al-Joumayli, chef d'une grande tribu d'Anbar se revendiquant chef militaire au sein de l'EIIL, il existe une coopération étroite entre l'EIIL, des chefs de tribus sunnites, d'anciens officiers baasistes de l'armée de Saddam Hussein et des groupuscules islamistes, réunis au sein de 'conseils militaires révolutionnaires'.''

Si les haut-parleurs des mosquées menacent de châtiments les éventuels cambrioleurs, c'est que le souvenir du grand pillage du pays par sa population en 2003 est encore brûlant. C'est aussi qu'en cette année 2014, il en existe le potentiel à Mossoul, dont la nouvelle police de l'Etat islamique, alliance de takfiris et d'ex-baasistes irakiens, doit empêcher l'actualisation. Seule marque de négativité tolérable, des habitants finissent de chasser les troupes militaires irakiennes en les caillassant, lorsque celles-ci quittent la ville au mois de juin.

Le 29 juin 2014, l'Etat islamique en Irak et au Levant proclame l'instauration d'un ''califat'' sur une zone allant d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie, à la région de Bakouba, dans l'est de l'Irak.

Maliki critiqué sera mis au placard à la fin de l'été 2014 (on lui trouve un poste de vice-président). Cette fonction sera supprimée suite à la reprise des manifestations contre la corruption et contre les coupures d'électricité en Irak à partir du 31 juillet 2015 à Bagdad, Bassorah, Nadjaf et Kerbala. Ces protestations se tiendront tous les vendredis: '' 'Au nom de la religion, ils nous ont volés' sera le slogan fondateur du mouvement''.




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26) Insurrection en Bosnie



La suite immédiate de l'assaut simultané de 2011-2013, que nous venons d'esquisser, se trouve au nord de la mer Méditerranée. La colère contre la classe politique gagne, en 2013, les rues de la Bulgarie, ainsi que celles de la Bosnie-Herzégovine où l'arbitraire de l'administration (faisant de nouveaux-nés des sans-papiers) est la cause initiale de mouvements de protestation fédérateurs. Lors de l'insurrection bosniaque de février 2014, alors que les locaux de la présidence du pays sont incendiés par la foule, cet arbitraire est de nouveau critiqué en même temps que les privatisations, la corruption et les frontières ethnicistes issues des accords de Dayton de 1995. Ce soulèvement fait spontanément ressurgir une forme d'auto-organisation des pauvres en conseils, appelés plenums. Par certaines de leurs limites, ils peuvent être rapprochés de la critique du syndicalisme en Tunisie et en Egypte.







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27) Insurrection en Ukraine



Début 2014 toujours, la classe mercantile et policière, née de l'ex-bureaucratie soi-disant soviétique, est violemment attaquée par la population soulevée d'Ukraine. Là aussi les habitants de Kiev et de Lviv s'auto-organisent en occupant des bâtiments publics mais aussi, comme au sud de la Méditerranée, des places publiques et des rues de leurs villes. A la médiatisation outrancière la place de l'indépendance (Maïdan) occupée de Kiev répond déjà le début de sa critique avec les graves affrontements sociaux de Donetsk et d'Odessa. Les dimensions de l'Ukraine et les calomnies versées sur l'insurrection de février 2014 incitent particulièrement à revenir sur son déroulement.



De 2000 à 2005, western branding et mass marketing en Serbie, Géorgie, Ukraine, Liban. En Ukraine, la place de l'indépendance au centre de Kiev est occupée durant 15 jours par des manifestants ayant installé des tentes, contre le président Ianoukovitch, avec le soutien financier des « fondations » de l'Amérique de Georges Bush junior et celui, non moins négligeable, des médias occidentaux. Ce mouvement, appelé « révolution orange » dans les médias, constitua pour eux l'énième modèle d'une « révolution pacifique » et démocratique.

En fait de révolution, ce mouvement aboutit à l'annulation de la victoire électorale de ce Ianoukovitch, accusé d'avoir truqué le scrutin, et à son remplacement à la présidence par son opposant Iouchtchenko. Finalement, du fait de la continuation du marasme où se trouvait le pays, ce Ianoukovitch qui avait été démissionné en 2004 devint premier ministre du nouveau chef d'Etat, puis fut réélu et reprit sa place de président en 2010.

De 2005 à 2010, d'authentiques révoltes de rues éclatent dans le contexte de semblables tentatives de putsch pro-occidentaux, commençant ainsi leur critique sans ambages (par les émeutes de milliers de personnes) au Kirghizstan, en Géorgie, en Arménie, en Moldavie, en Thaïlande.

L'Etat désigné sous le nom de république socialiste soviétique d'Ukraine fut l'une des quinze entités formant l'URSS durant de longues décennies. La déroute de la bureaucratie rouge laissa diverses mafias, issues d'elle ou plus récentes, se disputer le contrôle des vastes ressources. Et la domination a peu varié. La « démocratie populaire » fut remplacée par la « démocratie libérale », le KGB par le FSB et l'idéologie de la centralisation économique par celle du libre-échange. La prétendue indépendance de l'Ukraine vis-à-vis de la Russie, en 1991, consista donc principalement à faire évoluer le décor des classes dirigeantes, je veux dire leur modèle de gestion, conformément à celui de la Russie post-soviétique.

Le 21 novembre 2013, le gouvernement annonce la suspension des négociations sur 2 contrats avec l'UE (« Association Agreement » et « Deep and Comprehensive Free Trade Agreement ») et le projet de valider l'achat par la Russie de 15 milliards de dollars d'obligations d'Etat, ainsi que la réduction des tarifs gaziers. Quelques centaines de personnes se rassemblent le soir même sur la place de l'indépendance, Maïdan Nezalezhnosti, au centre de Kiev. Le 22 novembre 2013, l'opposante Timochenko, politicienne et oligarque, appelle à son tour à descendre dans la rue dont elle est déjà à la traîne.

Le 24 novembre, alors que les manifestants sont déjà des dizaines de milliers, de premières confrontations ont lieu avec la police. Le 29, la police spéciale appelée berkout disperse brutalement le rassemblement, ce qui provoque la solidarité de nouveaux protestataires. Le 1er décembre 200.000 à 500.000 manifestants se retrouvent sur la place Maïdan. Les gens installent des tentes et des barricades. La mairie de Kiev et le « palais d'octobre » (ou: « centre international de la culture et des arts de la fédération des syndicats ukrainiens ») sont pris et occupés. Des affrontements avec la police font 150 blessés.

Le 9 décembre, la police enlève les barricades installées devant le siège du gouvernement depuis une semaine, ainsi que d'autres installées « dans un quartier du sud de la capitale ». A Maïdan, de nouvelles barricades sont construites pour bloquer les accès à la place. 250 000 personnes se sont rassemblées pour exiger le départ du président Viktor Ianoukovitch. Une statue de Lénine est abattue par les protestataires ; elle sera remplacée par la suite par une cuvette de WC peinte en doré, symbolisant probablement la conception de la richesse du régime actuel. Certains manifestants installent aussi des barricades autour du quartier où sont regroupés certains bâtiments de pouvoir, comme le parlement (rada). Slogans : « Gloire à l'Ukraine - Gloire aux héros » « Gloire à la nation ! Mort aux ennemis ! » « L'Ukraine par-dessus tout ». Face au contrôle social impitoyable dans certaines villes de l'est, comme Kharkiv, de nombreux habitants choisissent de quitter leur région pour venir manifester à Maidan. De fait, des gens de tout le pays se retrouvent à Kiev.

Le 16 janvier 2014, les députés votent une loi contre les manifestations. Le texte prévoit des peines de prison allant jusqu'à quinze jours et des amendes pour l'installation de tentes ou d'équipements. La loi veut aussi l'interdiction de porter casques ou masques lors d'une manifestation. La loi destinée à intimider fait l'effet inverse.

Le 19 janvier, 200 000 opposants se rassemblent au centre-ville de Kiev, pour la démission du président et l'abrogation de cette loi. Ils marchent sur le parlement, aux abords duquel ils sont bloqués par la police. Des groupes masqués attaquent alors les flics avec pierres et cocktails molotov, ceux-ci répliquent avec canon à eau, grenades assourdissantes, gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc.

Les campeurs de la place Maïdan tiennent leurs positions depuis le 1er décembre. Le 22 janvier 2014 est le jour de l'insurrection. Les forces antiémeutes donnent l'assaut. Les occupants sont déterminés à rester. Parmi les manifestants retranchés derrière des barricades, certains sont munis d'armes à feu. Des flics ont eux des fusils à pompe. Les affrontements de la journée font 5 morts et cent fois plus de blessés.

Les protestations, jusque-là centrées sur Kiev, se propagent dans d'autres villes de l'ouest et du centre de l'Ukraine. Le 23, des immeubles administratifs - principalement le siège des gouvernements régionaux (oblast) - sont occupés à Rivne, Jitomyr, Khmelnitsky, Tcherkassy et dans la région de Ternopil. Le premier ministre traite les manifestants de « terroristes ». A Lviv, 1 000 personnes sont rassemblées devant l'administration de la région, aux cris de « Révolution ! ». Les manifestants parviennent à déborder la sécurité et à pénétrer dans les locaux, séquestrant le gouverneur jusqu'à ce qu'il accepte de démissionner. Puis, 500 manifestants décident d'occuper le bâtiment afin d'empêcher le gouverneur, qui s'est entretemps rétracté, de travailler vendredi. Au sud de la capitale, dans la région de Tcherkassy, des milliers de manifestants ont saisi le mobilier de l'administration pour en faire un feu.

Le journal 'Le Monde' daté du 28 janvier signale qu'à Lviv « Certains ont bloqué, depuis quelques jours, des casernes de l'armée et celles des Berkout, les forces spéciales de la police. Toutes les issues sont bouchées par des montagnes de pneus, de sacs de glace et tas de bois. Jour et nuit, des vigiles improvisés se relaient avant, après, ou pendant leur travail, bravant les températures glaciales grâce à des braseros, de la soupe de betterave et des canapky, des petits sandwichs de pain noir tartinés de lards et d'ail. » A Kiev, les manifestants assiègent l'édifice culturel de la maison de l'Ukraine, après avoir appris qu'il a servi de base aux forces de police (notamment pour tirer sur la foule), puis l'occupent. D'autres bâtiments seront occupés tels que les ministères de l'agriculture et de la justice.

Dans la capitale, l'espace de l'insurrection s'organise autour d'un axe nord/sud formé par la partie nord de la rue Khreschatyk (la principale artère de la ville): au nord de ce segment, la place de l'Europe donne accès d'un côté à la maison de l'Ukraine occupée et de l'autre, par la rue Mykhaila Нrushevskogo, au stade Dynamo Lobanovski et, un peu plus loin, au parlement. Au centre de ce segment se trouvent la place Maïdan et le palais d'octobre occupés. A son extrémité sud, la mairie de Kiev occupée. De grandes barricades forment l'enceinte de ce territoire en bloquant toutes les avenues nécessaires. Pour construire certaines de ces barricades, dont certaines font 4 à 5 mètres de hauteur, des sacs de neige tassée sont utilisés, arrosés d'eau pour les geler, et disposées sur des tas de gravats. D'autres barricades sont faites de carcasses de voitures et d'innombrables pneus prêts à être incendiés.

Le monastère orthodoxe Saint-Michel sert de refuge et d'hôpital de fortune pour de nombreux manifestants qui refusent de se faire soigner dans les hôpitaux publics, par crainte d'y être arrêtés par la police. Plusieurs postes de secours et de premiers soins (suite aux affrontements mais aussi face aux conditions climatiques extrêmes avec des températures avoisinant certaines nuits les moins 20 degrés) ont aussi été montés dans plusieurs espaces intérieurs et extérieurs des occupations. Des étals de redistribution de vêtements, des cantines et une bibliothèque sont également apparus au milieu des tentes et sont utilisés sans argent.

Chaque geste du régime attise maintenant le mouvement. Le 26 janvier, au lendemain d'un discours de Ianoukovitch présentant de « nouvelles concessions », c'est à nouveau l'émeute à Kiev. Le 28 janvier, le parlement abroge les lois répressives du 16 janvier et vote une loi d'amnistie des contestataires, assortie de l'obligation d'évacuer dans les 15 jours les lieux publics occupés. Le premier ministre, Mykola Azarov, démissionne. Un bilan fait état de 7 morts dans les affrontements jusque-là.

Le premier février 2014 a lieu à Kharkiv une nouvelle manifestation de soutien à l'insurrection. 2500 personnes participent. Parallèlement, le parti au pouvoir choisit d'organiser un mouvement contre-Maïdan en lançant une nouvelle formation politique, le « Front Ukrainien », qui doit s'appuyer sur des ONG et aura ses propres forces de l'ordre. Voici la description d'un visage du parti de l'ordre: « L'initiative a aussitôt fait émerger un certain Evguen Jiline, ancien policier ayant un casier judiciaire et dirigeant du club sportif Oplot (Rempart). Connu jusqu'à présent pour avoir organisé des tournois de combat libre sans règles dans une cage, il est devenu une des stars médiatiques de la semaine après avoir expliqué que "crever un oeil" à un manifestant n'entraînait pas de responsabilité pénale, selon son interprétation bien personnelle de la loi ukrainienne, car il s'agit là d' "arrêter un criminel". »

Le 16 février, la police sort les occupants de la mairie de Kiev, et des autres bâtiments publics dans les autres villes, tandis que des dizaines de milliers de personnes se réunissent cependant sur la place Maïdan. Ces évacuations seraient une des conditions nécessaires à l'entrée en vigueur, le lendemain, de loi d'amnistie pour les manifestants poursuivis.

Mardi 18 février, suite au retrait, dans l'ordre du jour des parlementaires, d'une réforme constitutionnelle et du changement de gouvernement, la colère monte brutalement. 200 à 300 attaquent à coups de cocktails molotov le siège du parti de Ianoukovitch. Ils sont repoussés par la police qui donne l'ordre de lancer l'assaut définitif sur Maïdan. La police attaque la place une première fois, puis les berkout lancent une deuxième offensive équipée de blindés. Le pouvoir ferme le métro de Kiev et déclare que « le trafic routier en direction de la capitale serait "limité" à partir de minuit ».

L'insurrection gagne aussi l'ouest du pays. A Lviv, les affrontements avec la police font 4 morts et plus de 500 blessés. Plusieurs milliers de manifestants attaquent les sièges de la police, du parquet et des services spéciaux, et s'en emparent dans un joyeux saccage, jetant des meubles par la fenêtre, cassant des voitures, brûlant uniformes et portraits du président. Ils prennent également d'assaut des bâtiments militaires et le contrôle des dépôts d'armes de la ville. « Les appelés, volontaires ou en service militaire, ont déguerpi après cette folle nuit ». Dans la ville d'Ivano-Frankivsk, des manifestants antigouvernementaux s'emparent eux aussi de bâtiments administratifs.

A Kiev, la maison de l'Ukraine et le palais d'octobre ont été repris par la police. Ce dernier sera incendié cette nuit-là. Peu après 4 heures du matin, les flics avancent sur la place Maïdan et prennent position autour du monument qui se trouve en son centre. Pour se protéger des forces de l'ordre, les manifestants dressent des murs de feu en brûlant tentes et pneus. Un blindé est incendié par des cocktails molotov. Les affrontements font 25 morts et 241 blessés, dont 79 flics. Au petit matin, les manifestants et les flics sont toujours face-à-face, tandis que la mairie est réoccupée. Sur les lignes de front, les barricades incendiées sont reconstituées.

Le 20 janvier a lieu un nouvel assaut de la police sur le Maïdan à Kiev. 67 à 100 manifestants sont tués et 500 autres blessés. Sur la place, la salle de réception de l'hôtel Ukraine, immense bâtiment dominant Maïdan, est transformée en infirmerie et en morgue de fortune. Selon la présidence ukrainienne, des dizaines de policiers auraient aussi été tués. « Malgré les dizaine de morts et les centaines de blessés, les manifestants tiennent toujours leurs positions sur Maïdan. »

Jeudi soir à Lviv, deux corps de membres de la police antiémeute berkout sont retrouvés dans une caserne qui a entièrement brûlé, tandis qu'est hospitalisé un haut responsable de la police régionale, passé à tabac par les manifestants. « "J'ai l'impression que 80 % des policiers ont coupé leurs téléphones mobiles et se cachent", a indiqué jeudi le maire de la ville Andriï Sadovy. L'ex-ministre de l'Intérieur et l'un des leaders de la contestation, Iouri Loutsenko, a même demandé jeudi soir aux policiers de Lviv de venir avec lui à Kiev pour "protéger" le Maïdan. "Prenez vos armes et allons à Kiev pour nous battre pour l'Ukraine et les Ukrainiens", leur a-t-il dit avant de partir pour Kiev avec des dizaines de policiers. »

Ce même jour se tient, tant bien que mal, une réunion de crise de ministres des affaires étrangères d'Etats européens réunis à Kiev. Il s'agit essentiellement pour eux d'apparaître dans le spectacle de la « crise ukrainienne », de montrer qu'ils existent, même si les « solutions » qu'ils préconisent n'ont été retenues ni par les insurgés ni par le pouvoir vacillant, à l'image de la représentante de la diplomatie européenne, déjà dépêchée dans le pays depuis le mois de décembre pour un résultat nul.

Du côté des agissements du pouvoir, un élément plus décisif a été la série de démissions dans les cercles de l'Etat ukrainien. Ce jeudi 20 janvier, 12 députés du parti au pouvoir ont démissionné, de même qu'un général en désaccord avec le projet présidentiel d'impliquer l'armée dans la répression. La veille, le chef de l'état-major avait lui aussi été relevé de ses fonctions, refusant l'envoi de 500 parachutistes dans la capitale. Les disputes gagnent en effet l'Etat lui-même. Vendredi 21 février, des critiques d'un membre du parti au pouvoir à l'encontre du président, et à propos de l'utilisation de l'armée, déclenche une bagarre entre députés en pleine séance au parlement.

Un accord de sortie de crise est également signé ce vendredi entre Ianoukovitch et les « responsables de l'opposition » en présence des « médiateurs européens ». Cet accord prévoit un gouvernement de coalition, des élections présidentielles anticipées, etc. Mais pas le départ de Ianoukovitch, qui est pourtant l'exigence principale formulée par la rue. Lorsqu'ils arrivent ensuite place Maïdan pour présenter l'accord, les leaders de l'opposition se font huer et insulter par la foule qui refuse immédiatement ce carottage. Et ils sont des dizaines de milliers à continuer à occuper la place, ce vendredi soir.

Et c'est donc pour calmer la foule insurgée et ne pas atteindre le point de non-retour, où la révolte des gens contre le régime se prolongerait contre les autres aspects de la domination (en commençant par les vitrines intouchées des magasins), que l'Etat lâche le régime. Le 22 janvier, les députés votent la destitution de Ianoukovitch, qui depuis la veille a fui en direction de la Russie.


La cohésion du mouvement ukrainien s'est faite contre l'Etat russe et son emprise locale. Dès les premiers actes de répression des forces spéciales berkout - qui avaient pris depuis 1992 la relève des omon soviétiques - les manifestations « pro-européennes » deviennent rapidement des manifestations antigouvernementales dirigées contre le chef de l'Etat mais aussi contre la corruption et la répression. Le discours nationaliste qui, selon ses propagateurs lors de l'insurrection d'Ukraine, était sensé exprimer le rejet de la classe politique en place (structurée sur l'héritage de la guerre froide et sur l'ex-bureaucratie soviétique) a peu servi à le structurer puisqu'il a permis de changer quelques têtes pour, au final, conserver l'appareil bureaucratique.

L'idéologie du « consensus national » représente évidemment les limites de cette mobilisation massive, avec l'illusion inhérente à la croyance en l'union d'individus sur une base géographique, « culturelle » ou ethnique, dans l'ignorance et au mépris des conflits fondamentaux de la société moderne - sur le travail, la richesse, la parole, les moeurs - qui les divisent de façon encore officieuse dans l'Ukraine de 2013-2014.

D'un point de vue quantitatif, les militants nationalistes sont marginaux dans la mobilisation de Maïdan. Lors de l'élection présidentielle du 25 mai 2014, c'est l'oligarque Porochenko, le « baron du chocolat », qui remporte, et forme un gouvernement en recrutant dans tous les partis politiciens ayant officiellement soutenu l'insurrection. Les partis d'extrême-droite et néo-nazis feront moins de 2% à eux tous lors de cette élection. C'est plutôt leur apparition dans la rue, dans tel affrontement avec la police, mais aussi dans l'agression de militants politiques opposés, que nous relevons. La réapparition de nationalistes en récupérateurs de mouvements sociaux suggère les graves lacunes et, ici, complicités, des organisations à prétentions révolutionnaires habituelles (depuis le 20e siècle), cette pensée de gauche issue de la contre-révolution russe, attaquée là par les habitants des grandes villes.

L'insurrection ukrainienne commença par une longue prise de position. Les manifestants furent nombreux et l'installation fixée sur un espace déterminé. Par suite les affrontements prirent l'aspect d'une guerre de positions et acquirent rapidement un caractère uniquement défensif. D'autre part, l'« unité ukrainienne » et le respect des puissances ont produit ce fait qu'à Lviv, des brigades municipales ont été « mises en place à l'initiative du maire, pro-Maïdan. Chaque matin, les volontaires se font connaître et se relaient pour surveiller les bâtiments désertés, empêcher les pillages et dissuader les casseurs ». Dans l'agenouillement devant les conditions existantes, l'« unité ukrainienne » déclarait la guerre à la poursuite de l'offensive sociale qui avait commencé.

Enfin, comme ce fut le cas pour la place Tahrir en Egypte, l'information dominante a généré une forme de réification de l'espace de l'occupation, à travers la surmédiatisation de la place Maïdan au mépris de la situation effective à toutes les échelles. Un média du cru relaya même le souhait qu'« après que la crise politique en Ukraine soit résolue une part de Maidan soit recouverte d'un dôme en verre et transformée en musée. Maidan est une attraction touristique de Kiev ». Spécialement pour ces touristes de luxe que sont les journalistes et autres émissaires de la pensée libérale de l'occident.


Alors commence l'organisation spectaculaire de la guerre civile entre « pro-russes » et « pro-occidentaux » soutenus par des réunions de responsables occidentaux pour montrer qu'ils existent et brandir des « menaces » de « sanctions » ridicules contre la Russie s'éloignant d'une « sortie de crise ». Le 28 février, Ianoukovitch déclare, depuis le sol russe, qu'il reste le président ukrainien légitime. Le 2 mars, déploiement de l'infanterie, de la marine, de l'artillerie et de l'aviation militaires russes sur la péninsule de Crimée. Dans la capitale régionale, à Simferopol, des militaires s'emparent du siège du gouvernement et du parlement. Le 5 mars ont lieu à Donetsk deux manifestations rivales qui deviennent une rixe. Les partisans de Ianoukovitch singent le mouvement de Maïdan avec quelques manifestations comportant toutefois entre cent et mille fois mois d'affluence...

Le 6 avril, à la fin d'une manifestation de 2000 personnes devant les locaux de l'administration régionale à Donetsk, la quatrième ville du pays, une cinquantaine d'individus pénètre dans les locaux, hissant sur le bâtiment un drapeau russe. Le soir, à Kharkiv, des protestataires font de même. Le même jour, à Lougansk, autre grande ville de l’est du pays, des manifestants s’en prennent quand à eux au bâtiment des services de sécurité ukrainiens, jetant des oeufs puis des pierres, brisant des vitres. Le 7 avril, les protestataires de Donetsk annoncent la création de la « République Populaire de Donetsk » et appellent les autorités russes à envoyer en soutien leurs militaires. Le lendemain, une nouvelle bagarre éclate au parlement entre députés communistes et nationalistes. Signe de délitement de l'Etat: les moeurs de la rue ont gagné les institutions.

Le spectacle de la guerre civile est soutenu et encouragé, main dans la main, par les puissances chaperonnes. « Un accord a été conclu jeudi 17 avril à Genève pour une désescalade rapide des tensions en Ukraine entre les Etats-Unis, la Russie, l'Union européenne et l'Ukraine » nous annoncent, les salariés rampants du journal Le nouvel observateur. Le 18, la Russie confirme avoir massé 40.000 hommes à la frontière ukrainienne. Le 24 avril commencent les actions militaires de l'armée nationale ukrainienne à Slaviansk.

Le dernier épisode qu'il me faut retracer est le début de la critique du spectacle. Certains, à l'est et au sud de l'Ukraine, ne partagent pas la dévotion enthousiaste envers la Russie. Le 17 avril 2014, 2000 personnes manifestent à Donetsk contre le rattachement à la Russie. Des affrontements éclatent avec les troupes loyales à Ianoukovitch et se poursuivent dans la nuit, faisant 3 morts. Le 28 avril à Donetsk, des militants pro-russes armés de matraques et de couteaux attaquent une manifestation de partisans de Kiev, faisant de nombreux blessés.

Le 2 mai à Odessa était prévu à 17h un match du championnat d'Ukraine. Les jeunes supporters de Kharkiv et d'Odessa se rassemblent en ville et se rendent ensemble au stade. De nombreux drapeaux aux couleurs nationales parsèment le cortège, qui est attaqué par plusieurs centaines de manifestants pro-russes bien équipés, certains armés, portant casques et cagoules. Au moins quatre personnes sont tuées par balles et une dizaine blessées. Les supporters, plus nombreux que leurs assaillants, se défendent.

« Par téléphone, par les réseaux sociaux, les supporteurs des deux équipes ont averti leurs amis dans la ville et ceux qui étaient allés directement au stade. "J'ai assisté au match et nous avons tous remarqué qu'à la mi-temps les gradins se sont vidés", assure un amateur de football. "Ils étaient partis se battre". A Odessa, les partisans d'un rapprochement avec Moscou avaient organisé depuis la mi-mars un camp de tentes sur une vaste esplanade, devant l'immeuble de pierre de taille des syndicats. "C'est une foule en colère, qui voulait se venger, qui s'est rendue sur la place Koulikove Pole. Ils voulaient en finir avec ce camp pro-russe" dit Natalia Petropavlovska. "Ils ont commencé à le détruire, à y mettre le feu. Les pro-russes auraient pu partir, ils savaient qu'une foule en colère arrivait, il s'est écoulé deux heures entre l'attaque de la manifestation et l'arrivée des supporteurs et des nôtres. Mais au lieu de cela ils ont choisi de se réfugier dans la Maison des syndicats" » que la foule en colère attaque à coups de cocktails molotov. 31 personnes meurent dans l'incendie du bâtiment. 130 arrestations ont lieu le lendemain.




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Irradiation





28) Durcissement de plusieurs régimes



Lorsque la contre-révolution islamique échoue militairement aux Kurdistan syrien et turc, des révoltes antigouvernementales y éclatent, comme en témoignent les émeutes de Hakkari et de Diyarbakir fin 2014. Dans ce contexte, la progression en Turquie des scores du parti d'opposition HDP, lors des élections législatives de juin 2015 - deux ans après le soulèvement d'Istanbul - est perçue par le régime d'Erdogan comme une menace. L'Etat turc réactive ainsi, au mois de juillet 2015, la guerre intérieure dans les régions kurdes de Turquie, pour tenter de relégitimer le régime au pouvoir et diluer sa responsabilité face aux conséquences multiples de la crise syrienne, qui continue d'alimenter la reprise des attentats sur son sol. En juillet 2016, un ''putsch manqué'' permet à Erdogan de renforcer encore son pouvoir.

En 2015, d'autres Etats élargissent les mesures répressives. L'Arabie Saoudite vient soutenir militairement l'une des fractions dans la nouvelle guerre civile du Yémen, afin de renforcer le conflit entre partis étatistes, menacés sur ce territoire par la reprise là aussi d'une nouvelle séquence de révoltes, suite aux manifestations d'Ibb, les 14 et 15 février 2015, contre un coup d'Etat « Houthi », et à la tentative de soulèvement de Taiz, accompagnée d'une occupation et d'un campement de protestation dans cette ville, le 22 mars, contre l'assaut des miliciens.

L'Etat turc, quant à lui, réactive au mois de juillet la guerre intérieure au Kurdistan pour tenter de relégitimer son pouvoir et diluer sa responsabilité face aux conséquences multiples de la crise syrienne, qui continue d'alimenter la reprise des attentats sur son sol, y compris après le « putsch manqué » de juillet 2016 qui permet à Erdogan de renforcer son pouvoir. Mais contre les accords internationaux et la capacité des Etats, les directives des partis militaristes et les médiations ennemies, la tactique dominante de ''guerre civile préventive'' est critiquée à cette période en Bosnie, au Liban, en Grèce, et probablement par les plus jeunes émeutiers d'Istanbul et de Hakkari.

En Tunisie et en Israël, l'état d'urgence est instauré dans le but de réprimer d'importantes grèves et émeutes. En France, l'état d'urgence est également la légalisation accrue d'un certain nombre d'actions de la police ; l'Etat y justifie cette facilitation de l'exercice du pouvoir, non par la vague d'émeutes qui le frappe en 2014, mais par la réapparition sur son sol d'attentats islamistes qui tuent d'ailleurs le plus souvent des anonymes, des pauvres. Le terrorisme frappe aussi la Tunisie, mais quand Essebsi décrète l'état d'urgence en juillet 2015, il mentionne lui-même la désobéissance civile, et la grève, qui paralyse toujours le pays.







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29) Le nouvel affrontement social en Tunisie (janvier 2014-avril 2016)




Le 10 janvier 2014, à Tunis-Ettadhamen, des jeunes attaquent et incendient le siège des recettes des finances, 2 agences bancaires et plusieurs boutiques commerciales. Le 14, la rue Ibn Khaldoun de cette cité est coupée avec des pneus en feu.

En avril 2014, des initiatives de luttes apparaissent suite aux procès du régime à l'encontre de la ''jeunesse révolutionnaire''. Dans un village, l'ensemble des habitants est par exemple accusé d'avoir brûlé un poste de police. Une mobilisation se lance avec pour slogan ''moi aussi j'ai brûlé un poste de police''. La radicalité de cette formulation et la pratique de solidarité montrent le niveau d'engagement de toute une part de la population tunisienne à cette période.

Les mobilisations continuent dans les régions intérieures. Le 12 mai 2014, le gouverneur de Sidi Bouzid présente sa démission. Le 28 juin 2014, à Sekhira, dans le gouvernorat de Sfax, la police tire sur des chômeurs.

Le 11 juillet 2014, à Djerba, contre la réouverture de la décharge de Guellala, dont les déchets étaient traités par une société française, mobilisation et affrontements dans cette localité avec la police.

Le 11 septembre 2014, à Douz, heurts entre des policiers et manifestants protestant contre la répression, ici l'arrestation d'un ''militant islamiste''. Les protestations tournent à des affrontements d'au moins 3 jours.

A l'automne 2014, c'est la défaite d'Ennahda aux élections législatives et présidentielles et le retour au pouvoir, cette fois à la présidence, de Béji Caïd Essebsi.


Les troubles sociaux s'intensifient début 2015 : de la critique des inégalités sociales et de la vie réduite aux impératifs économiques, ainsi que des ponctions toujours arbitraires opérées par les Etats, et de leurs frontières qui servent à parquer les pauvres, ces critiques s'étendent, dans le cours de leur expression, aux agents de cette domination : flics, journalistes. C'est du moins ce que l'on peut déduire du relevé de quelques déclarations de ces agents :

A Redeyef, depuis le 13 décembre 2014, 1700 employés de la société des transports (société créée depuis 2011 par la CPG suite à l'abolition officielle du statut de la sous-traitance dans la fonction publique) sont en grève pour demander leur intégration à la CPG et des droits. Le 4 janvier 2015, des affrontements éclatent. Le lendemain, le poste de police de Redeyef est incendié.

Le 8 février 2015, émeute et affrontements avec la police. ''A l'origine de cette fronde, des sources bien informées évoquent le blocage du transfert vers la Libye de marchandises compensées appartenant à des barons de la contrebande. Pour d'autres sources, les émeutiers revendiquent, simplement, la suppression de la taxe de sortie fixée à 30 dinars pour les personnes non-résidentes en Tunisie, en particulier les libyens lesquels viennent d'instituer une taxe similaire pour les tunisiens qui se rendent en Libye.'' A Dhehiba, ''un poste de la garde nationale et trois maisons de fonction appartenant à des forces de l'ordre incendiés'' (1 mort).

Des mobilisations de jeunes, accompagnées de heurts, continuent, dans la localité de Garaä à Ksar Ghiliane (gvrnat. Kebili) le 3 avril et à Tamaghza (Tozeur) le 1er mai 2015. Elles se poursuivent en mai (les 6 et 7 à El Faouar, Kebili).

''La situation sécuritaire à El Faouar a dégénéré, samedi matin, après de violents heurts entre manifestants et forces de l'ordre. Ces derniers s'étaient retirés, suite à quoi les protestataires ont, entièrement, incendié le poste de police et agressé les journalistes présents sur place, parmi eux les correspondants de l'agence TAP, de la chaine El Watania et des stations radio Hannibal, Mosaique et Nefzaoua. Le pare-brise de la voiture d'El Watania a été saccagé. Peu auparavant, des protestataires ont déclaré à l'agence TAP qu'ils rejetaient le traitement sécuritaire de leurs revendications en faveur de l'emploi et du développement local, qu'ils qualifiaient de '' légitimes '', accusant les forces de l'ordre d'avoir infligé des coups et blessures aux personnes arrêtées lors de ces incidents.'' Selon la correspondante de mosaiquefm, après que le poste de la garde nationale ait été incendié, les flics se seraient retirés de la région.

Le 11 mai 2015 c'est la grève générale à Fatnassa. ''le gros des manifestants et des casseurs sont des enfants, à peine des adolescents. Les mauvaises langues diront que ces enfants sont manipulés par un courant politique acquis à la cause de Moncef Marzouki dont Kébili, et précisément Douz, en est le fief. Là, on pense que s'il y a autant d'enfants, c'est que l'éveil à la politique, à Kébili et à Douz, se fait la plus tendre enfance. C'est l'explication la plus logique, non ?''

Le 20 mai 2015, grève à Redeyef, Metlaoui, Mdhila et Om Larayes ''sur fond des décisions prises lors du dernier conseil ministériel consacré à la crise de Gafsa''. Parallèlement débute, sur les réseaux sociaux, une campagne sous la bannière : ''où est le pétrole ?'', ''pour le développement et la participation des sociétés pétrolières actives dans la région dans le lancement de projets au profit de la commune et de dévoiler toute la vérité sur les richesses fossiles en Tunisie''.

La mobilisation ''où est le pétrole ?'' proteste contre les conséquences sociales et environnementales de l'extractivisme, et contre la corruption et la gabegie des gestionnaires tunisiens. A travers cette protestation, ayant pour objet l'usage de la rente, se formule un début de critique de la finalité de cette société. D'autre part, les rapports d'exploitation en Tunisie sont à la base de la révolte, et ce depuis son début.

Début juin 2015, soulèvement de la ville de Douz où éclatent, à partir du 2, des affrontements qui deviendraient quotidiens. Le 5 juin est instauré, dans cette ville, un couvre-feu. Les manifestants incendient les locaux de la police et de la garde nationale, qui quittent la ville. Le 10, des unités de la garde nationale sont revenues et répriment des jeunes chômeurs au gaz lacrymogène.

Dans les gouvernorats de Gafsa et Sidi Bouzid, les occupations de rues reprennent. ''Plus de 106 grèves auraient été enregistrées depuis le début de l'année, a annoncé le ministère des Affaires sociales.'' ''Les instituteurs emboîtent ainsi le pas aux nombreux mouvements de grève et de contestation sociale qui se sont multipliés ces dernières semaines en Tunisie. Magistrature, administration, hôpitaux, acteurs économiques majeurs: le mouvement de revendication est sans précédent ces dernières années. (...) Berceau historique de la contestation, le bassin minier est à nouveau en tête de file. Les chômeurs y ont bloqué la production du phosphate au sein des usines et des mines de la Compagnie de phosphate de Gafsa. A Metlaoui, Redayef et Om Larayes, ils ont envahi les rues de leurs tentes artisanales faites de draps et de couvertures.''

La résurgence du conflit social en Tunisie se traduit également par le boycott, par les enseignants, des examens de la fin d'année au niveau primaire. La validation automatique du passage de classe est décrété pour l'ensemble des élèves.

C'est dans ce climat de conflit social avancé qu'ont lieu les premiers attentats, à l'irakienne, de la période en Tunisie. Le 26 juin, sur la plage de l'hôtel Riu Imperial Marhaba, la fusillade fait 38 morts. Si, d'après l'information occidentale, la même cible (les touristes) était déjà visée onze jours avant, par d'autres ''djihadistes'' le 15 juin, lorsque l'attaque devant le musée du Bardo de Tunis tua 24 personnes, le fait que cette première tuerie d'anonymes visant à harceler et semer la terreur au sein de la population (et non chez des dirigeants) ait eu lieu sur la place même du sit-in de juillet-août 2013 peut être un signal supplémentaire envoyé aux révoltés tunisiens.

En cohérence avec les objectifs profonds de cette nouvelle police de remplacement, le 4 juillet 2015, lorsque le président tunisien Béji Caïd Essebsi décrète l'état d'urgence, il précise bien que les grèves et conflits sociaux sont au coeur des ''raisons qui justifient cette décision : 'La plupart des grèves sont illégales.' Depuis 1978, l'état d'urgence donne le pouvoir aux 24 gouverneurs d'interdire les grèves. Et de citer les mouvements qui paralysent le bassin minier qui extrait le phosphate à Gafsa, Redeyef... Le président évoque une 'désobéissance civile'. Ce qui donne le droit aux forces sécuritaires d'intervenir pour y mettre fin. Le chef de guerre contre l'intégrisme (...) devient également un chef de guerre contre la multiplication des conflits (grèves des examens de fin d'année des enseignants du primaire, grèves dans le secteur de la santé...)''

Bien au-delà du spectacle terroriste tunisien, qui semble davantage avoir pour fonction d'ébahir à l'extérieur du pays qu'en Tunisie, le chef islamiste d'Ennahda se croit obligé de renchérir, à destination de ses compatriotes : ''Toute tentative de déstabiliser le pays est une atteinte à la révolution et à tous les tunisiens. Le travail demeure la seule voie permettant de transformer la révolution en richesse''.


Contre une autre loi dite de ''réconciliation nationale'', favorable aux agents de l'ancien régime, éclôt à l'été 2015 une nouvelle mobilisation de protestation collective sur le thème : ''je ne pardonnerai pas''.

Fin août 2015 ont lieu des coupures de routes à Kebili (pour l'environnement). En septembre à El-Faouar, c'est le boycott de la rentrée scolaire. Des manifestations, accompagnées de répression, éclatent à Tunis le 1er septembre 2015, au Kef le 2, à Sfax le 6, sur fond d'affrontements armés entre l'armée et des ''islamistes'', tandis que les grèves continuent (21 septembre 2015 : grèves paralysantes des transporteurs routiers ; nouvelle grève des enseignants ; Chokri Tounsi, général parachuté directeur de l'hôpital H. Bourguiba de Sfax, est dégagé par le personnel médical).

Le 3 octobre, à Zarzis, suite au décès de 2 jeunes hommes écrasés par un véhicule conduit par des flics, des jeunes dressent des barricades et tentent de forcer l'entrée des postes de police. De même à Hajeb Laayoun (gouvernorat de Kairouan), 11 jours plus tard, suite à une arrestation.

Le 9 novembre 2015, 31 députés du parti au pouvoir (Nidaa Tounes) annoncent leur démission pour protester contre la mainmise sur le pouvoir du fils du président, Hafedh Caïd Essebsi. Le 24 novembre, couvre-feu temporaire décrété après une ''attaque suicide ayant tué 12 agents de la sécurité présidentielle' et revendiquée par l'EI. Instauration durable de l'état d'urgence.


Le 16 janvier 2016, suite à la mort de Ridha Yahyaoui, dans des conditions proches de celle de Houcine Néji fin 2010, les émeutes qui éclatent à Kasserine sont le début d'un nouveau soulèvement à travers le pays : ''La révolution des jeunes est confisquée par les vieux !''. La semaine du 20 au 27 janvier, des postes de police et voitures de flics sont incendiés dans les différents gouvernorats du pays.

La nuit du 21 à Tunis-Ettadhamen, des commerces sont saccagés ; ont lieu également ''des braquages, des casses et des pillages de biens publics et privés, notamment des dépôts de la douane, des distributeurs automatiques de banques et des commerces. Ces actes ont été enregistrés aux quartiers Douar Hicher, Intilaka, Ettadhamen et Helal, à Tunis, mais aussi à Kairouan, Sousse, Gabès, Douz, Sousse et d'autres villes. (...) Des citoyens, qui dénoncent ces agissements irresponsables, ont créé des comités de quartiers, notamment à Douar Hicher, Sousse et Gabès, pour défendre les biens publics et privés et éviter que les pilleurs gagnent du terrain face à des policiers épuisés et débordés'' (dixit un media au nom explicite, kapitalis.com).

Couvre-feu. Le lendemain à Etthadamen : ''Des confrontations entre les forces de l'ordre et des 'protestataires' se poursuivaient hier matin [vendredi 22 janvier 2016] à Rue 105 et rue Ibn Khaldoun où des délinquants ont pillé, la veille, la succursale d'une banque, trois magasins d'électroménager et de produits alimentaires. Alors qu'à Kairouan, 10 délinquants ayant participé au pillage du dépôt de la douane (...) ont été arrêtés au moment où ils étaient en train de charger cinq camions, des marchandises saisies qu'ils avaient volées. Au Kef, des délinquants ont incendié le district de police de la ville, pillé et saccagé un centre commercial et fermé la route avec des pneus enflammés. Une source sécuritaire a précisé que le district de la police a été incendié à l'aide de cocktails Molotov, ce qui a poussé les forces de l'ordre à se retirer. Suite au retrait des forces de l'ordre, un centre commercial a été saccagé''. Le 23 janvier, à Kasserine, des manifestants tentent d'envahir le siège du gouvernorat après le refus du gouverneur de sortir à leur rencontre et d'écouter leurs revendications. Un jeune aurait tenté de se suicider en s'immolant par le feu, avant d'être maîtrisé par d'autres manifestants observant un sit-in.

Le 25, des policiers manifestent en banlieue de Tunis. Le même jour à Sidi Bouzid, un rassemblement de sans-emploi est dispersé par la police. Un sit-in de jeunes sans emploi a aussi lieu dans un bâtiment administratif de Kasserine et d'autres manifestations sont signalées à Gafsa, de même qu'à Béja. Bilan policier de 582 arrestations pour vandalisme et pillage, 523 autres pour violation du couvre-feu et 114 ''agents sécuritaires'' blessés.

Les luttes de 2014-2016 font apparaître visiblement les nouvelles bases du conflit social en Tunisie et, plus largement, en Méditerranée. Dans l'archipel de Kerkennah (gouvernorat de Sfax), une série de mobilisations prolonge directement le soulèvement de janvier 2016, en cristallisant plusieurs enjeux : chômeurs diplômés ou non, pêcheurs et insulaires pollués, contre la paupérisation générale du vivant, et l'ordre maintenu par un appareil bureaucratique-répressif. C'est le 19 janvier que commence, dans l'archipel, l'occupation du siège de la compagnie pétrolière britannique Petrofac, par 80 jeunes chômeurs avec tentes, pour la redistribution d'une partie de la rente pour l'emploi et le développement locaux, et pour le respect de ses engagements de la part de cette compagnie. D'après les dirigeants de cette dernière, l'occupation interrompt toute son activité économique.

Le 12 février, suite à l'échec de négociations, des chômeurs de Kasserine commencent un sit-in devant le ministère de l'emploi à Tunis, sit-in qui durera au moins jusqu'à la fin de l'été 2016. En mars, tandis que se poursuit le conflit à l'hôpital Habib Bourguiba de Sfax, à Kerkennah, le siège de la compagnie Thyna Petroleum Services, jugé responsable d'une marée noire, est occupé par des pêcheurs.

Le 3 avril, la police ou (selon les sources) des vigiles, attaquent le siège de Petrofac pour mettre un terme à l'occupation. C'est le contraire qui se produit. Des affrontements éclatent avec les protestataires. Sur place, 4 véhicules sécuritaires sont saccagés. Suite à l'annonce de renforts policiers par voie maritime depuis le port de Sidi Youssef, des manifestants bloquent la route menant à Mellita. Le 12 avril est une journée de grève générale sur l'île. Le 15 avril, plusieurs centaines de personnes s'attaquent ''aux unités sécuritaires déployées dans les environs du port Sidi Youssef à Kerkennah, selon un communiqué du ministère de l’intérieur. Ce même communiqué précise que les attaquants ont jeté des pierres et des cocktails Molotov, mettant ainsi le feu à deux voitures administratives, un camion sécuritaire, un poste de police de l’Attaya et deux bureaux relevant de la garde nationale au port de Sidi Youssef ont été également incendiés. L’intérieur a aussi noté qu’un autre véhicule de police a été jeté dans l'eau.'' ''Après avoir renversé deux véhicules de police dans la mer (...) les manifestants ont mis le feu, dans la soirée de vendredi 15 avril, au local social de la société Petrofac qui abrite ses activités RSE visant à améliorer la qualité de la vie à Kerkennah.''

Le 19 avril, nouvelle grève générale sur l'île et le 21, les affrontements reprennent suite aux blocages de routes des protestataires. Début juin, tandis qu'éclate une dispute suite à un accident de la route à Kebili (1 mort, 25 blessés dont 7 flics, couvre-feu décrété pour l'été), les poulets tentent de rouvrir le poste de police à Kerkennah, mais des habitants de l'archipel les attaquent, détruisant 3 véhicules des fonctionnaires au port de Sidi Youssef et à Ramla.




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30) Le nouvel affrontement social en Méditerranée (2015)



Contre les accords internationaux et la capacité des Etats, les directives des partis militaristes et les fausses divisions de l'humanité, plusieurs régimes essuient à cette période des critiques nouvelles : en Bosnie, en juillet 2015, lorsque le premier ministre serbe se fait conspuer par une foule qui lui jette des pierres au mémorial de Srebrenicka ; au Liban à la fin de l'été 2015 :



(Extraits de la presse ennemie compilés par nos soins)

22 08 2015 Beyrouth
La crise des déchets a commencé le 17 juillet avec la fermeture de la décharge de Naamé. ''La semaine dernière, une autre manifestation organisée par la campagne « Vous puez ! » avait également été réprimée et plusieurs personnes avaient été arrêtées par les forces de l'ordre.''
Ce samedi 22, toutes les routes menant vers le lieu de la manifestation sont coupées par les forces de l'ordre.
Début de la manifestation à 17 heures sur la place Riad el-Solh. Plus d'une heure après, des accrochages opposent les forces de l'ordre à certains manifestants qui essayent de forcer les barrages établis par les forces de sécurité intérieures dans le périmètre du siège du Parlement et du Sérail. Les forces de l'ordre ont recours aux jets d'eau, aux gaz lacrymogènes puis tirent des coups de feu. 16 blessés manifestants et policiers selon la Croix-Rouge, 35 chez les flics selon les FSI.
''Dans la soirée, le ministre de l'Intérieur Nouhad Machnouk, qui se trouve hors du pays, a demandé aux forces de police de cesser immédiatement les tirs et annoncé à la télévision que ceux qui avaient tiré sur les manifestants seraient poursuivis. Il a également promis aux manifestants que la crise des déchets sera réglée lors de la session du Conseil des ministres jeudi prochain.''
Vers 22 heures, les échauffourées reprennent entre les forces de l'ordre et les manifestants devant le Sérail. ''Les accrochages ont cessé en fin de soirée, mais quelques centaines de manifestants sont restés à la place des Martyrs, dans le centre-ville, l'un des organisateurs affirmant qu'ils ne la quitteraient pas avant la libération de cinq manifestants arrêtés selon lui par les forces de l'ordre. (...) Tard en soirée, des manifestants ont installé des tentes à la place Riad el-Solh en vue de l'organisation d'un sit-in ouvert.''

23 08 2015 Beyrouth
Dizaines de milliers contre la crise des ordures, le dysfonctionnement des services publics de base, contre la corruption et contre la répression de la veille. ''« Le peuple veut la chute du régime », ont-ils scandé en chœur, au rythme des tambours et des applaudissements. Ils ont aussi appelé à « la démission du gouvernement ».''
''Après des heures d'insultes, de lancers de bouteilles d'eau et de pétards en direction des forces de l'ordre, retranchées derrière des barbelés, ces dernières ont finalement réagi, vers 19h30, aspergeant les manifestants à coups de canon à eau. Ce qui a poussé les éléments incontrôlés à enflammer des pneus qu'ils ont une nouvelle fois lancés en direction des FSI, dans l'espoir de défoncer les barricades et de se diriger vers le Grand Sérail. Peu avant 21h, après des jets de pierres nourris de la part de voyous'', gaz lacrymogènes, coups de bâtons policiers, balles en caoutchouc et arrestations. Les débordements ''se sont poursuivis tard dans la soirée. Et pas qu'au centre-ville : des jeunes ont ainsi vandalisé plusieurs biens publics et privés dans les quartiers de Béchara el-Khoury et Salim Salam. Des magasins ont été pillés. Une reporter libanaise de LBC TV se fait agresser et déshabiller. Mais peu après minuit, les choses commençaient plus ou moins à se calmer : armée et FSI organisaient des rondes communes (...) Auparavant, dans le centre-ville, les fauteurs de troubles avaient allumé plusieurs incendies, dont l'un s'est propagé jusqu'aux jardins de l'Escwa.'' 1 mort ? 343 manifestants blessés, et 99 flics. 32 émeutiers arrêtés.
Rassemblements de soutien dans certaines régions.
''d'autres mouvements de protestation ont aussitôt émergé dans différentes régions sunnites du pays, en signe de soutien au Premier ministre Tammam Salam et de condamnation de l'attaque initiée par les vandales contre le Grand Sérail. Plusieurs axes routiers ont ainsi été coupés, notamment à Saadiyate (Chouf), sur la route Taalabaya-Saadnayel-Kab Élias (Zahlé), à Minié (Akkar) et Jdita (Chtaura). Le député du Akkar, Mouïne Merhebi, a appelé les habitants de son caza et du Nord en général à « se préparer à défendre le Grand Sérail à Beyrouth pour empêcher son occupation par les hordes du parti de l'Iran et des Brigades de la résistance ». Il a également lancé un appel à un sit-in à la place al-Nour à Tripoli pour « faire face au complot qui vise le Sérail et ce qu'il représente ».
Un appel similaire a été lancé par le député Khaled Daher hier soir.''

24 08 2015 Beyrouth
Les forces de sécurité s'activaient lundi sur le lieu des manifestations où ils ont érigé des blocs de béton, notamment devant le Grand Sérail. Les manifestants n'ont pas tardé à les couvrir de graffitis et de slogans dirigés contre le pouvoir.

29 08 2015 Beyrouth
Dizaines de milliers

16 09 2015 Beyrouth
Nouvelles échauffourées ce mercredi dans le centre-ville de Beyrouth entre la police anti-émeute et des manifestants. La veille, « mardi, des jeunes ont déchargé des poubelles devant le ministère de l’Environnement. Installés à proximité du bâtiment, des militants mènent, eux, depuis deux semaines une grève de la faim. »

08 10 2015 Beyrouth
« Une fois de plus, plusieurs centaines de citoyens ont manifesté contre la classe politique. Et comme auparavant, la manifestation a fini par tourner à l'émeute lorsqu'un certain nombre de protestataires ont tenté de forcer les barrières dressées par les forces de l'ordre pour interdire l'accès à la place de l'Étoile, où se trouve le siège du Parlement. » 1 flic grièvement blessé.



Et en Grèce :



Le 15 juillet 2015 est adopté par le parlement un plan de réformes conclu l'avant-veille entre le premier ministre grec (issu de la coalition de gauche Syriza, maintenant au pouvoir) et des ministres européens. La veille est notamment lancé un appel par une ''assemblée des travailleurs et des chômeurs contre l'actuelle politique d'austérité et de dévaluation''. Le 15 juillet donc, des manifestations ont lieu à Athènes. Dans la foulée, démissions de membres de Syriza au gouvernement. ''Peu avant le vote des députés grecs, un car de télévision a ainsi été incendié, plusieurs distributeurs automatiques de billets ainsi que des vitrines ont été endommagés.'' ''Devant le Parlement, à Athènes, plusieurs personnes cagoulées et armées ont jeté des pierres et des cocktails Molotov à l'issue d'une manifestation qui a réuni quelques 12.000 personnes selon les autorités.''

Mais l'émeute la plus importante de l'année en Grèce, a eu lieu à ma connaissance quatre mois plus tôt, hors de toute revendication gestionnaire. Le 8 mars 2015, suite à la mort d'un jeune tué par un policier, incendie de ''24 banques, 35 magasins, 22 voitures, 12 appartements, 63 poubelles, 7 stations d'autobus/trolleys, un bureau local de la ND. A Patras, ont été incendiés une banque, une voiture de police, 4 voitures de particuliers, une voiture de la préfecture et le parking de la direction de la police; à Thessalonique, le café de l'Université Aristote, un bureau de la ND, trois chantiers du métro, une moto et un bureau du KEP; à Heraklion, 2 banques; à La Canée une voiture de la préfecture et à Kavala un bureau de la ND et le bureau des passeports du commissariat. De nouveaux incidents ont eu lieu lundi à 16h, lorsqu'une trentaine de jeunes ont lancé des cocktails Molotov, des pierres, d'autres projectiles contre l'Académie diplomatique du ministère des Affaires étrangères, des magasins et des voitures, à la rue Skoufa à Kolonaki, dans le centre d'Athènes.''


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31) Occident (2014-2016)



Après la réapparition d’incendies de la colère dans des quartiers et banlieues de Londres (2011) et de Stockholm (2013), une vague d’émeutes secoue la France et les Etats-unis à partir de 2014. Aux USA, les gestionnaires coalisés condamnent unanimement les affrontements avec la police, les incendies et les pillages de magasins. La maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, déclare que les émeutiers sont des voyous, thugs, et Barack Obama aussi a dit thugs. Signe des temps, les oppresseurs incluent désormais visiblement aussi ceux parmi les Noirs qui exercent des responsabilités dans la domination. En Caroline du Nord, le flic qui a abattu Keith Scott était noir lui aussi.

En France (à côté de la réapparition de protestations sur des thèmes conservateurs) à partir de 2014 plusieurs manifestations de solidarité déclenchent des affrontements : à Nantes au début de l'année, en soutien à Notre-Dame-des-Landes ; à Paris l'été, avec une manifestation « pour la Palestine », manif qui, interdite, vire à l'émeute dans le quartier de Barbès et dans plusieurs parties du 18e arrondissement ; dans plusieurs villes de l’ouest et du sud-ouest de la France à l'automne, en révolte contre la mort d'un jeune manifestant dans la zone du Testet, dans le département du Tarn.

Vandalisme et affrontements avec la police reprennent au centre de Paris en 2016 lors de l’opposition à la loi « travaille ! », initiée par des manifestations sauvages de lycéens, qui rencontre rapidement sa limite dans les discours et agendas politiciens de gauche qui ont officiellement chapeauté le mouvement, mais aussi dans ceux qui ritualisent les gestes dans les rues. Aux USA comme en France, des affrontements de rue éclatent aussi lors des dernières élections présidentielles, critiquant la mascarade sans la dépasser, cessant avec elle.

Des révoltes hors de tout agenda continuent outre-mer et en banlieue. L’indolicité d’une part de la jeunesse contre le monde qu’on lui prépare conduit aussi certains à attaquer directement leurs cages-établissements scolaires, comme d’autres les commissariats. Contre le serrage de vis, plusieurs mutineries éclatent aussi la même année dans des prisons françaises et britanniques.

Face à la négativité de l’époque, et aux nouveaux progrès de l’aliénation, les idéologies politiques se recomposent. La période de montée de la révolte, précédant les insurrections de 2011-2013, avait vu en France le regain du gauchisme (dans ses nombreuses variantes catégorielles et ses combats souvents parcellaires, donnant déjà lieu à des replis identitaires). Un émeutologue appointé avait fait son apparition à l’université de Paris à la fin des années 2000 (une critique de son livre sur le sujet est disponible, sur le web, ici).

La crise sociale ouverte en 2011 a amené ces tendances à s’accélérer. Il y eut d’abord, de la part de conseillistes séniles, une crispation contre les affrontements de rue non encadrés, jetant l’anathème sur ces derniers, opposant arbitrairement l’expression de la parole (qu’ils veulent contrôler) lors d’un soulèvement, et l’émeute (qui leur échappe, qu'ils condamnent donc). Ensuite, de façon plus notoire, une opposition contre-révolutionnaire s’est faite jour en occident - sur la base d’une défense essentialiste de sa culture - qui traverse plusieurs courants de pensée. On rappelle, de l’autre côté, les veilléités d’un encadrement politique de gauche des mobilisations de rues (sur le modèle des « Indignés » et des récents partis populistes espagnol, italien, etc., qui leur ont succédé).



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32) Burkina Faso, Burundi, Ethiopie



Deux ans et demie après le mouvement de révolte malien : le 30 octobre 2014, après plusieurs jours de manifestations de centaines de milliers de personnes, le siège de la présidence du Burkina Faso est incendié par les gens dans la capitale Ouagadougou, de même que celui du parti au pouvoir et que la mairie dans la deuxième ville du pays. Bâtiments publics et entreprises sont allègrement pillés par la population qui chasse Blaise Compaoré au pouvoir depuis 27 ans.

Tandis que le Dégage ! est ensuite appliqué par les Burkinabè à d'autres responsables du pouvoir, l'Afrique centrale connaît plusieurs révoltes, en particulier dans la capitale du Gabon et au Congo (Kinshasa et Goma). Au printemps 2015, c'est l'insurrection sociale au Burundi. La répression et le chantage non dissimulé à des représailles ethnicistes, de la part du pouvoir, conduit les habitants de plusieurs quartiers de Bujumbura à mettre en oeuvre une résistance active contre les flics et les indics. Alors que la guerre civile a gagné la République Centrafricaine, des affrontements entre milices et aussi anti-milices laissent la place en septembre 2015 à des manifestations contre les armées française et onusiennes, ainsi qu'au pillage d'entrepôts d'ONGs par des émeutiers.

Les caractéristiques de la nouvelle époque sont aussi visibles en Ethiopie. Cet Etat est dirigé par un gouvernement, issu d'un parti maoïste, qui fait de l'ethnicisme une méthode de gouvernement, avec la bénédiction des Etats-Unis. Sa production fait l'objet d'investissements massifs des industriels chinois, mais c'est un plan d'urbanisme prévoyant l'extension de la capitale Addis-Abeba, et la réquisition de terres en faveur d’un investissement industriel, justement, qui met le feu aux poudres.
Les premiers affrontements de la population avec la police éclatent au printemps 2014 et font déjà des morts, ils se poursuivent fin 2015. A partir des 8 et 9 août 2016, lorsque la répression fait des centaines de morts dans plusieurs régions du pays, les revendications deviennent antigouvernementales, dirigées contre l'oligarchie et sa gestion ethnique. Et puis, début octobre, en quelques jours, l'organisation du travail productif et quelques structures marchandes commencent à être réduites en cendres : des usines, des fermes industrielles et du matériel technique, sont saccagés ou incendiés (dont une usine de ciment, dans le district d'Adda Berga, qui appartient au plus gros bourge d'Afrique, le nigérian Aliko Dangote) en même temps qu'un hôtel touristique, des véhicules, un poste de police, etc. L'état d'urgence, instauré là encore, n'effacera pas facilement le retour de la subversion sociale depuis la marche d'Ethiopie. Contre l'organisation émergente de la domination, cette révolte supprime du possible, libère du possible.




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33) Autres soulèvements de 2012 à 2014



Pakistan



30 05 2012, région du Pendjab
« Protests turned violent in Faisalabad as demonstrators attacked the Civil Line office of Fesco [Faisalabad Electric Supply Company], causing damage to equipment and breaking windows and doors of the office. Meanwhile, all trade unions in Faisalabad have announced a three-day long shutterdown strike on June 1. Traders and businessmen decided to launch a protest movement against unannounced loadshedding and the rise in power tariffs and have announced sit-ins outside government official residences on June 5. In Multan, traders protested against prolonged power outages, chanted slogans against the government, burnt tyres and blocked traffic. Protests also continued for the second consecutive day in Kotli, Azad Kashmir. »

02 06 2012, Karachi, Kohat, Mardan, Charsadda, Nowshera and Swabi
« K-Electric was incorporated on 13 September 1913, under the now repealed Indian Companies Act, 1882 (currently Companies Ordinance, 1984). In 1952, the Government of Pakistan took control of the Company by acquiring majority shareholding of KESC. In 2005, the Government privatized K-Electric. In 2009, The Abraaj Capital, a leading private equity firm based in Dubai, bought the power utility for a significant equity stake in the Company. »1
Emeutes contre les coupures de courant depuis al-Karam Square et Apsara Apartments. Jets de pierre et incendie de véhicules, incendies d'arbres, jets de pierres contre commerces obligés à fermer, embouteillage massif sur la route principale de Karachi qui la relie à la Super Highway. Les protestataires « also set many pushcarts on fire and chanted slogans against the KESC [Karachi Electric Supply Corporation] for depriving them of electricity for 20 hours and creating a water shortage in their homes ». « Protests were also reported from Kohat, Mardan, Charsadda, Nowshera and Swabi »

18 06 2012
The enraged protesters had attacked, looted and damaged train, banks, shops and CNG stations on Monday, when protests went violent in different cities of the Punjab.

19 06 2012, Pendjab: Kamaliya, Multan, Dera Ghazi Khan, Chiniot, Bahawalpur, Vihari, et dans le district de Khanewal
Three more protesters also lost their lives in fresh riots while scores of others injured in firing as property was damaged at various cities of the province by angry mobs. The protesters sieged the house of PML-Q MNA Riaz Fatiana in Kamaliya and a guard opened fire killing three persons, while scores of others were injured. (…) The traders and citizens in Kamalia blocked the Kamalia-Faisalabad Road and suspended traffic while the city is observing complete shutter-down strike against power outages. Several shops near general bus stop were damaged by the angry crowd. PPP MNA Begum Husnain’s house was also surrounded by the crowd due to which the security staff opened fire on them. More than 15 people were injured in the clashes. Later, the infuriated crowd also set ablaze three police mobiles and a DSP’s vehicle. Protest demonstrations also took place in Multan where the shops were forced to close and the protesters blocked Qadirpur and Multan roads. Police, at the occasion, baton charged the crowd. Khanewal also observed the complete shutter down strike after a protester was killed when the private guards of Advisor to Prime Minister Ahmad Yar Hiraj and Chairman of Earthquake Reconstruction & Rehabilitation Authority (ERRA) MNA Hamid Yar Hiraj of the Pakistan Muslim League-Q, opened direct fire on the protesters from the rooftop of their residence, situated in the Civil Lines, Khanewal. After the sad incident, situation in the city became very tense and people, including traders and students, staged a demonstration against the killings. Civilians also continued to protest against the power crisis in other areas of Punjab including Dera Ghazi Khan, Chiniot, Bahawalpur and Vihari. Thousands of rioters stormed the house of Riaz Fatiyana, a local lawmaker allied with the national government from the town of Kamaliya, burning his vehicles and possessions, police officer Mohammed Shafique said. Fatiyana’s Pakistan Muslim League-Q party is part of the coalition government of President Asif Ali Zardari. The rival Pakistan Muslim League-N is in charge of Punjab province. Speaking to local media, Fatiyana accused the police of standing by and giving a free hand to rioters to attack his home. But a senior police official, Mohammed Raouf, denied the allegation. He said the mob ruthlessly attacked government and private buildings and said police officers were trying to restore order. Raouf accused Fatiyana’s guards of opening fire on the rioters, wounding some of them. The rioters then retaliated by burning the lawmaker’s home, Raouf said. He said so far about 30 rioters had been injured in clashes with police. In the nearby Khanewal district, police fired tear gas to disperse rock-throwing protesters attempting to torch the offices of the local power company.




sources



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Amérique latine



Sans retrouver l’intensité des années 2000, de nouveaux troubles ont eu lieu en Amérique latine. Les manifestations de la middleclass brésilienne, depuis son réveil de 2013, furent notamment accompagnées de nombreux débordements plus offensifs tels que le pillage de marchandises et le sabotage des transports.

Sur le même continent, certains ajustements antérieurs du pouvoir sont aussi critiqués à cette période, tel le régime bolivien issu de la constitution de 2008. D’un point de vue historique il est remarquable que, quelques jours après le début des émeutes de décembre 2010 en Tunisie, ait débuté la protestation conduisant à une première défaite significative des récupérateurs de gauche sud-américains et de leurs organisations d’encadrement des pauvres, passées dans le giron étatique, avec les protestations sociales du ‘’gasolinazo’’ bolivien. Il faudrait, de ce point de vue, proposer un récit sur la période en Bolivie. Fin août 2016, l’escrache est toujours du goût de mineurs boliviens. Bloquant la principale route du pays, ceux-ci rossent à mort le vice-ministre de l’Intérieur après que la police ait tué 2 des leurs.

Les émeutes éclatent aussi au Venezuela dès 2014, contre le régime chaviste. Alors que la panique chez les gestionnaires et l’inflation gagnent le pays, de grandes vagues de pillage de marchandises par la population ont bientôt lieu.





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Mexique



Novembre 2014 : chronologie



La couverture par l'Etat mexicain du massacre de plusieurs dizaines d'étudiants déclenche contre lui un soulèvement en novembre 2014 : c'est une rupture des gens, celle d'avec ce monde, mais au coeur de celui-ci et de ses villes.

08 11 2014 Chilpancingo (Guerrero), Mexico
« Lors d’une conférence de presse vendredi, le procureur général avait annoncé que les 43 étudiants disparus étaient probablement morts. »
« À Chilpancingo, la capitale de l’Etat de Guerrero, plus de 300 étudiants ont mis le feu samedi à des véhicules garés en face du siège du gouvernement régional qu’ils ont ensuite attaqué avec des pierres et des cocktails Molotov. Puis dans la soirée, à Mexico, une manifestation pacifique s’est achevée samedi sur des actes de vandalisme. Une vingtaine de manifestants, dont certains avaient le visage dissimulé, ont mis le feu à la porte principale du palais présidentiel, sans pour autant parvenir à entrer dans ce bâtiment symbolique. Le début de l’incendie est rapidement maîtrisé par la police qui a repoussé le groupe de manifestants. »
« Carmen Lugo (…) est arrivée ce dimanche sur la grand-place de Mexico, après une marche de six jours depuis Iguala : « Cela a été une marche très digne, mais accompagnée de beaucoup de colère, de beaucoup de rage, parce que ces faits ne concernent pas seulement Ayotzinapa, mais tout le Mexique. Nous sommes des mères, nous avons des enfants, et nous voulons lutter pour que cela ne recommence plus ».
« Comme Carmen Lugo, des milliers de manifestants se sont à nouveau mobilisés durant le week-end pour réclamer le retour des étudiants. Ils n’acceptent pas les conclusions présentées vendredi par le procureur : les étudiants auraient été assassinés, et leurs corps brûlés. Ces conclusions s’appuient uniquement sur les aveux de trois membres présumés d'un cartel. Comme les parents des étudiants disparus, nombreux sont les Mexicains qui considèrent que ces témoignages n’ont pas valeur de preuve – ou en tout cas, qu’ils sont insuffisants. Ils estiment de surcroît qu’il n’était pas nécessaire de révéler publiquement les progrès de l’enquête avec tant de détails et de minutie. Le Mexique fait face à une grave crise sociale comme le pays n’en avait pas connu depuis octobre 1968 avec la massacre des étudiants de Tlatelolco. »

10 11 2014 Acapulco
« Lundi, une manifestation, au cours de laquelle dix-neuf policiers ont été blessés, avait bloqué pendant trois heures l'aéroport international de la ville touristique d'Acapulco (Sud), entraînant l'annulation des vols de trois compagnies. »

11 11 2014 Chilpancingo
Manifestation et attaque au cocktail molotov du Parti révolutionnaire institutionnel (dont est membre le président de l'Etat mexicain Enrique Pena Nieto). 3 flics et 2 journalistes (dont 1 de l'AFP) sont blessés.

12 11 2014 Chilpancingo
Incendie du siège du secrétariat à l'éducation régionale. Mise à sac des bureaux des députés locaux. Puis, incendie partiel du parlement du Guerrero ainsi que de véhicules.

14-17 11 2014 Chilpancingo, Mexico
Dans la nuit du vendredi 14 au samedi 14, émeutes à Chilpancingo. Le bâtiment du conseil municipal est incendié par des émeutiers.

« Des milliers de manifestants ont continué à envahir les rues de Mexico ce lundi [17 novembre] alors qu’ils se révoltaient contre à la corruption, la violence et la gestion du gouvernement de l’affaire des 43 étudiants disparus. Armés de cocktails Molotov, de barres de fer et de bombes de peinture, les manifestants ont bloqué les routes et ont mis le feu à des bâtiments afin d’exprimer leur mécontentement, en amont d’une grève plus large prévue pour jeudi.
Plus de 400 proches et camarades des étudiants disparus sont partis la semaine d’avant pour une manifestation de sept jours avec un convoi de trois bus, a rapporté le Herald Tribune sud-américain. Le premier bus a pris la direction du nord, le second s’est dirigé au sud, le troisième est parti au sud-ouest. Les manifestants ont prévu de se rejoindre lors d’un important meeting dans la capitale le jeudi, lors du 104e anniversaire du début de la Révolution Mexicaine. ‘Vivants ils ont été capturés. Vivants nous les voulons’, chantèrent les émeutiers selon Al-Jazeera.
Les militants ont expliqué que le maire d’Iguala, dans la région de Guerrero, à donné l’ordre à la police d’empêcher les étudiants de protester contre les réformes de l’éducation lors d’un discours prononcé par sa femme le 26 septembre, selon le Washington Post. La police les aurait alors conduits aux Guerreros Unidos, un cartel de drogue auquel le maire Jose Luis Abarca et sa femme sont liés, et leur aurait demandé de les tuer.
La situation a alors empiré samedi lorsque la police a tué deux étudiants manifestants à l’Université Autonome de Mexico City, a indiqué le Latin Times. »
Manifestations aussi à Oaxaca, Tijuana.

20.11.2014 Mexico
« Profitant de l’anniversaire de la Révolution Mexicaine de 1910, les manifestants ont pris jeudi les rues de Mexico City et d’autres villes du pays dans le cadre d’une des plus spectaculaires démonstrations de colère populaire face à la corruption gouvernementale et à l’assassinat supposé des 43 étudiants. Enfants, parents, enseignants, intellectuels, familles entières et des milliers d’autres personnes venant de tous horizons ont manifesté dans trois quartiers différents et ont convergé tous ensemble dans l’énorme Zocalo de la capitale, la place principale du centre-ville.
Beaucoup d’entre eux tenaient des bougies malgré la pluie frigorifique et des portraits des étudiants disparus, tous provenant d’une université urbaine de la ville d’Ayotzinapa, dans la région du Guerrero, et consacrée à former de pauvres citoyens au métier d’enseignant – étant en elle-même un produit de la révolution que l’anniversaire de ce jeudi célébrait.
(…) Plus tôt dans la matinée, des affrontements sporadiques ont éclaté près de l’aéroport de Mexico City, entre la police anti-émeute tirant du gaz lacrymogène et des manifestants cagoulés projetant des bombes incendiaires. Ces derniers ont également mis le feu à des pneus pour bloquer des artères de rue. La police a affirmé avoir été déterminée à maintenir les accès à l’aéroport ouverts après que des groupes se sont promis de les bloquer. L’aéroport a continué de fonctionner normalement, au dire des instances officielles, et 15 personnes ont été signalées en état d’arrestation. Peña Nieto a pris des positions fermes sur les manifestations qui, selon lui, se sont transformés ces dernières semaines en des actes de vandalisme, mettant le feu à des bâtiments appartenant au gouvernement. »
« Au milieu des chants scandés à l’attention du Président Enrique Peña Nieto pour qu’il les rejoigne, des membres de la famille des disparus n’ont cessé de répéter qu’elles ne croyaient pas la thèse du gouvernement selon laquelle les étudiants auraient été tués par un cartel de drogue. »
« Il s’agit du lien entre le gouvernement local et le cartel de drogue qui insupporte beaucoup de Mexicains. ‘Je pense que la raison de la venue des gens aujourd’hui ne se résume pas à Ayotzinapa’, explique un manifestant (…) ‘Je pense qu’aujourd’hui plus que jamais… les gens réalisent que les structures politiques de leur pays sont pourries et inutiles.’ »




sources



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Vietnam



Les espoirs de réforme de ce monde ne sont pas avalisés par tous. Comme au Bangladesh, certaines usines du Vietnam sont devenues sous-traitantes d’unités de production de la Chine « communiste » et d’ailleurs. En mai 2014 y éclatent de grandes émeutes anti-industrielles, comparables à celles qui avaient frappé le Bangladesh depuis 2006. C’est, cette fois, à partir de prétextes chauvins, qui ne parviennent cependant pas à contenir la rage contre les conditions modernes de production.

« Il y a des signes de violentes manifestations contre des entreprises japonaises en Chine, courant 2012, relatives à un conflit au sujet des îles Senkaku – que Beijing réclame et surnomme le Diaoyu – à l’est de la Mer de Chine. Les consommateurs chinois ont boycotté les produits japonais et se sont attaqués à l’industrie japonaise, ciblant des entreprises allant de la marque de cosmétique Shiseido à Toyota. »

Déploiement début mai en mer de Chine méridionale d’une plate-forme pétrolière dans les eaux disputées des îles Paracel
«Au total, les tensions visant les chinois ont fait deux morts et plus de 130 blessés.» « Les premières étincelles ont été allumées par de rares manifestations publiques dans quelques grandes villes vietnamiennes le week-end dernier [10-11.05.2014], en réponse à l’accentuation du conflit international sur les droits de gestion chinois des îles Paracel, situées à quelque 150km au nord-est du Vietnam. Après l’annonce du déploiement d’une plate-forme pétrolière chinoise dans la zone convenue ce mois-ci, Hanoï a envoyé une flottille de navires qui s’en sont pris aux bateaux chinois mis en place pour sécuriser la plate-forme. »

Lundi 12.05.2014
« Les protestations apparues au large des côtes vietnamiennes ont pris une tournure effrayante. Ce qui apparaissait comme un rassemblement pacifique de travailleurs dans les usines de différentes provinces, s’est transformé [mardi 13 mai] en une série d’incendies et de saccages d’entreprises étrangères ayant des liens supposés avec la Chine. »
Un employé de l’usine de vélos DDK dans le Binh Duong meurt dans l’incendie des locaux par des émeutiers.
« Mardi, des bandes ont attaqué des dizaines d’entreprises au sein d’une zone industrielle dirigée par Singapour près de la ville de Hô-Chi-Minh, au sud du Vietnam. Le déchaînement de violence a décidé beaucoup d’entreprises étrangères à cesser leurs fonctionnements par mesure de prudence. »

Mardi 13.05.2014
« La zone industrielle singapourienne du Vietnam dans le quartier de Binh Duong est vue par les investisseurs étrangers comme une success-story unique au Vietnam, et a attiré des dizaines d’usines sud-coréennes, taïwanaises et japonaises. Tôt dans la matinée du mercredi, la direction de la Z.I. a envoyé un e-mail aux résidents, leur conseillant de suspendre leurs activités, expliquant ainsi : ‘nous pensons que la crise en cours dans le VSIP et Binh Duong n’est pas en voie d’amélioration’, ajoutant que cela pourrait même empirer. »
« Mercredi matin, des groupes d’hommes motorisés se maintenaient dans les rues et toutes les usines du site étaient fermées, selon un administrateur qui a refusé de communiquer son nom. La police anti-émeute s’est établie tout autour du site. »
« La police anti-émeute a été déployée par le gouvernement ce mercredi. »
« Mercredi soir, la direction de la Z.I. a annoncé que la police et les gardes de sécurité avaient ‘rétabli la situation’. Selon elle, 99 résidents ont été visés par les manifestants et 4 usines chinoises et taïwanaises ont été incendiées. »
« Un représentant, cité par les médias vietnamiens, a déclaré que certaines des usines touchées étaient sud-coréennes et taïwanaises, et que ce qui devaient être des manifestations pacifiques ont été manipulées par des ‘extrémistes’ qui ont mis le feu à pas moins de 15 usines. Tran Van Nam, le député à la tête du comité populaire de la province [de Binh Duong], a annoncé qu’au moins 15 usines ont été incendiées et ‘des centaines’ d’autres vandalisées ou pillées, pendant que des gardes de sécurité et des ‘experts étrangers’ anonymes ont été agressés. » 20000 ouvriers émeutiers.

Jeudi 15.05.2014
« Tôt ce jeudi matin, une solide foule d’un millier de personnes a saccagé une énorme aciérie taïwanaise de la province de Ha Tinh, au centre du Vietnam, où elle a mis le feu aux bâtiments et chassé les employés chinois, selon un diplomate taïwanais, Huang Chih-peng. Il a indiqué que le président du gouvernement provincial et son chef de sécurité étaient tous deux présents à l’aciérie au moment des émeutes, sans pour autant ‘diriger des actions musclées’. Cinq ouvriers vietnamiens, et seize autres identifiés comme chinois, ont été tués durant les affrontements, a expliqué à Reuters un médecin à l’hôpital de Ha Tinh. De plus, 90 personnes ont été blessées au cours de cette attaque. »
«Tseng Hsien-Chao, directeur de la division économique au Bureau économique et culturel de Taipei, déclare qu’environ 290 entreprises taïwanaises ont été attaquées, avec des pertes se comptant en centaines de millions de dollars.»
«La province du Binh Duong, située immédiatement au nord de la capitale, Hô-Chi-Minh-Ville, semble la plus touchée avec près de 320 entreprises étrangères (parmi lesquelles 161 taïwanaises, 21 sud-coréennes et 11 de Chine continentale) attaquées par la population.»
« Des cadres et employés de plusieurs sites industriels près de la ville de Hô-Chi-Minh ont expliqué la manière dont les manifestations des ouvriers d’usine étaient par la suite détournées par des gangs locaux motorisés qui dépassaient largement en effectif ceux de la police locale et qui étaient armés de barres de fer et de gourdins en bois. Les personnes qui avaient rejoints les premiers manifestants ont expliqué ne pas reconnaître les derniers arrivés, certains d’entre eux étant coiffés de casques ou de foulards. »
« Alors que les identités des émeutiers restent un mystère et que leur soudaine apparition, visiblement organisée, reste inexpliquée, les récentes protestations vietnamiennes à travers le pays et contre la police ont pris spontanément des tournures violentes. »




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Les publications sur cette page ont commencé en septembre 2016.



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